MARIE-MAGDELEINE OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK DANS LA BIBLIOTHEQUE-CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur La Sagesse et la Destinée (78^ mille) La Vie des Abeilles ^96' mille) Le Temple i-nse veli (32e luille) • • • Le Double Jardin (26« mille) Llutelligence des Fleurs (42« mille) La Mort (56- mille) Les Débris de la Guerre (1"" mille) LHôta Inconnu (2îo mille) Les Sentiers dan^» la Montagne (17" mille) Le Grand becret (18« mille) THEATRE Théâtre, Tome I. — La Princesse Maleîne, L'Intruse, Les Aveu'iles Tome II. — Pelléns et Me'Hsande (1892), Alladine et Palnmide.i (1894), Intérieur (1894), La Mort de Tin- taglles (1894) Tome 111. — Aglavaine et f^éh/sette (1896), Ariane et Ba'be Bteue (1901). Sœur Béatrice [\.^0\) Joyzelle, pièce en 5 actes fl.3« mille) L'Oineau Bleu, féerie en6acteset 12 tableaux (52' mille) La Tragédie de Macbeth de \V. Shakesppare. Tra- duction nouvelle avec une Introduction et des Notes (6« mille) Marie Magdeleine, drame en B actes (7« mille) Monna Vanna, pièce en .3 actes (41« mille) Monna Vanna, diame lyrique en 4 actes et 5 tableaux, livret (musique de Henry Février), 11' mille) 1 Pelléas et Mélisande, drame lyrique en 5 actes (7« mille) 1 Intérieur, pièce en 1 acte (1" mille) 1 La Mort de Tintagiles, drame lyrique en 5 actes 1 .Ariane et Barbe-Bleue, conte en 3 actes 1 Le Miracle de Saint Antoine, farce en 2 actes i Le Bourgmestre de Stilmonde, suivi de Le Sel de la Vie (6° mille) ■1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. 1 vol. broch. broch. broch. broch. broch. broch. 1 vol. CHEZ DIVERS ÉDITEURS Le Trésor des Humbles (Mercure de France) Serres Chaudes (poésies) — (Laromblcz) L'Ornement des Noces spirituelles, de l^uysbroeck l'Admirable, traduit du flamand et précédé d'une In- troduction. (Lai'omhlez) Les Disciples à Saïs et les Fragments de Novalis, traduits lie l'allemand et précèdes dune Introduction. (Lacomblez). vol. vol. vol. vol. 1 vol. Album de douze Chansons, (Stock) . . Epuisé. Impiinicrie A. DAVY et FILS AÎNÉ, r.S, rue iMadame, l';iiis MAURICE MAETERLINCK MARIE-MAGDELEINE DRAME EN TROIS ACTES Représenté pour la première fois au Casino municipal de Nice, le 18 Mars 1913 el à Paris, sur le Théâtre du Chdlelet, le SS Mai 1913. SEPTIÈME MILLE '»0 '/ PARIS Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE EUGÈNE FASQUELLE. ÉDITEUR 11, iîUE DE GRENELLE, 11 1922 Droits de tradiiclion, d*» reproduction et de rt- pri^seiitaiion réservés pour tous \>a\s. Copyright Ijy Félix Bi.och, Eeben, 1909. IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE : 50 exemplaires numérotés sur papier de Hollande. PERSONNAGES MARIE MAGDELEINE M°" Georgette Leblanc. LCCIDS VERUS MM. Roger Karl. SILANUS Denis d'Inès. APPIUS Roger Monteaux LA VOIX DE JÉSUS Pradier. LAZARE PiLLOT. CŒLIDS Dauvillier. JOSEPH D'ARIMATHIE Jean Ddval. L'AVEUGLE DE JÉRICHO Ch. Edmond. NICOMÈDE Mendaille. BARTIMÉE Haab. LE LÉPREUX Davt. UN MIRACULÉ Samson Cadet. LE BOITEUX CouTiER. LE PARALYTIQUE Argus. UN AUTRE MIRACULÉ MORICE. !Vallot. FASQnEL. Farran. f Lejeune. AUTRES MIRACULÉS ) Gallet. ( Dernier. MARTHE M"" GiNA Barbieri. MARIE Germaine Albert. MARIE CLÉOPHAS Louise Colliney. MARIE SALOMÉ Laure Yandewen. UNE FEMME DU PEUPLE Madeleine Geoffroy Les actes I et II à Bélhanie. — L'acte III à Jérusalem. AVERTISSEMENT J'ai emprunté au drame de M. Paul Heyse, Maria von Magdala,Vidée de deux situations de ma pièce; c'est à savoir : à la fm du premier acte, l'intervention du Christ qui arrête la foule déchaînée contre Mar.'e-Magdeleine par ces paroles prononcées derrière le théâtre : « Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre », et, au troisième, l'alternative où se trouve la grande pécheresse de sauver ou perdre le Fils de Dieu, selon qu'elle consent ou refuse de se donner à un Roman. VIII AVERTISSEMENT J'avais, avant que de me mettre au travail, demandé au vénérable poète allemand que je tiens en très haute estime, l'autorisation de développer ces deux situations qui chez lui, dans un drame incomparablement plus touffu que le mien, n'étaient pour ainsi dire qu'esquissées, lui offrant de reconnaître ses droits de la façon qu'il jugerait équitable. A ma respectueuse requête il ne fut répondu que par un refus, j'ai regret de le dire, peu courtois et presque menaçant. Dès lors, il me fallut considérer que la parole évangélique citée plus haut, appartient à tout le monde, et que l'alternative dont je parle est de celles qui se rencontrent plus d'une fois dans la littérature dramatique. Il me parut d'autant plus licite d'en user que je l'avais précisément imaginée, l'année même que fut publiée Maria von Magdala, sans pouvoir connaître celle-ci, dans le qua- trième acte de Joyzelle. AVERTISSEMENT ix J'ajouterai que, hormis le principe de ces situations, pour tout ce qui concerne le sujet de la pièce, la conduite de l'action, les personnages, les caractères, les péripéties, la ligne, la couleur et l'atmosphère, les deux œuvres n'ont absolument rien de commun, que pas une réplique, pas une phrase de l'une ne se retrouve en l'autre. Gela dit, je suis heureux de témoigner au vieux maître, ma gratitude d'un don spirituel qui, pour être involontaire, n'en est pas moins considérable. ACTE PREMIER ACTE PREMIER Les jardins d'Annœus Silanus, à Béthanie. Terrasse romaine. Bancs de marbre, portiques, statues. Au centre, bassin avec jet d'eau. Cabinets de verdure. Orangers et lauriers en des vases de pierre. Balus- trade à droite et à gauche dominant la vallée. Balus- trade au fond, ouverte en son milieu pour donner accès à une allée de platanes bordée de statues, qui aboutit à une épaisse haie de lauriers clôturant le jardin. SCENE PREMIERE Entrent Annœus Silanus et Lucius Verus= SILANUS Voici la gloire de mon petit domaine : ma terrasse qui me rappelle celle que j'avais à i MARIE-MAGDELEINE Préneste et qui avait mis le comble à mes vœux. Voici mes orangers, mes cyprès et mes lauriers-roses. Voilà le vivier, le portique avec les images des dieux, parmi lesquels cette Minerve trouvée à Antioche. (Montrant, à gauche, le paysage.) Et par ici, l'incomparable vue sur la vallée où règne déjà le printemps. Nous sommes en suspens dans l'espace. Admire, le long des pentes de Béthanie, la descente des anémones. On dirait que la terre est en flamme au pied des oliviers. Ici, je goûte en paix les avantages de la vieillesse qui sait se réjouir des jours passés, car la jeunesse borne de fort près la jouissance des biens en ne considérant que ceux qui sont présents... VERUS Enfm! voici des arbres, de l'eau, de la verdure!... j'en avais perdu la mémoire de- puis mon arrivée i ans désert de pierres qu'on appelle la Judée... Mais comment se fait-il, ô mon bon maître, que vous vous ACTE PREMIER soyez fixe prê^ de cette ville aride et morne, où la terre est affreuse, où les hommes sont laids, hargneux, sournois et malfaisants, mal- propres et barbares?... SILANUS J'avais, comme tu le sais, suivi à Césarée le procurateur Valérius Gratus, puis je revins à Rome où tu fus quelque temps mon élève fidèle et préféré. Mais bientôt j'eus honte d'enseigner une sagesse dont les certitudes me semblaient d'autant plus douteuses que je les affirmais avec plus d'assurance. Je fus rappelé ici, en cette Judée barbare, par la plus étrange des curiosités. Lors de mon premier séjour, j'avais commencé l'étude des livres sacrés des Juifs. Ils sont informes et sangui- naires, mais on y trouve aussi de belles fables et les précoces efforts d'une sagesse sauvage mais parfois singulière. Ils n'ont pas encore iassé mon attention. % MAtUE-MAGDELEINE VERUS En eiïet, notre ami Appius, que j'ai revu à Antioche, m'avait parlé de vos études et de votre passion soudaine et désordonnée nour les vieux livres juifs... SILANUS. Il ne tardera pas à venir. VERUS Qui?... Appius?... Il est donc à Jérusalem? SILANUS Tu l'ignorais?... Mais toi-même, depuis com- bien de jours es-tu dans le pays?... Ta lettre d' avant-hier ne me le disait point... ACTE PREMIER VERUS Depuis près d'une semaine, et j'ai voulu vous consacrer ma première heure de loisir. J'ai quitté Antioche pour accompagner à Jérusalem le procurateur Pontius Pilatus, qui redoute des trouBles. II aura probablement besoin de l'appui de mes vieux légionnaires... SILANUS L'ample et vaste Appius, dont les paroles aussi vagabondes que les habitudes, unissent les amis les plus éloignés, m'a parlé de toi, comme il t'avait parlé de moi. Il m'a appris que lorsqu'il eut, à Antioche, le bonheur de te ren- contrer, tu semblais en proie à quelque grand amour malheureux... VERUS Lequel?... MARIE -MAGDELEINE SILANUS Comment le plus beau des tribuns militaires, dans son magnifique appareil, peut-il avoir plus d'un amour qui ne soit pas heureux?... Il s'agissait d'une femme de ces régions, une Galiléenne, si je ne me trompe... VERUS Marie de Magdala?... Il vous a parlé d'elle?... Où est-elle? Je ne l'ai plus revue; eWe a brus- quement quitté Antioche et j'ai perdu sa trace... SILANUS Mais pourquoi ne te fut-elle point exo- rable?... Appius m'affirmait qu'elle méprise, il est vrai, les hommes de ce pays, mais ne se montre nullement rebelle aux chevaliers ro- maine... ACTE PREMIER VERUS C'est une de ces énigmes de la femme que nos devoirs de soldat ne nous laissent guère le temps de débrouiller. Elle ne paraissait pas me haïr, du'moins la haine qu'elle affectait de me témoigner n'allait pas sans une âpre douceur... Mais il s'y mêlait je ne sais quelle crainte incompréhensible, qui lui faisait farouchement éviter ma présence... D'ailleurs, elle venait, paraît-il, d'éprouver une grande douleur, dont elle s'est déjà, m'a-t-on dit, plus d'une fois consolée... SILANUS Je ne sais, et tout cela ne me semble pas bien décourageant. Au demeurant, pourquoi cher- cher des sujets d'affliction dans ce que les dieux ont créé pour la joie?... Appius voulait donc que j'aidasse, par mes sages conseils, à te guérir d'un mal qui t'attriste sans nécessité. 10 MARIE-MAGDELEINE Mais d'abord, l'aimes-tu autant que l'affirme Appius, dont les propos sont souvent excessifs et inconsidérés?... VERUS Je l'ai désirée, je la désire encore comme jamais je n'avais désiré une femme... SILANUS Tu parles sagement en ne séparant point, dès les premières heures, le désir de l'amour. Du reste, je comprends. Il est certain qu'elle est plus belle qu'un grand nombre de femmes que j'ai admirées dans ma vie. VERUS Comment?... Vous l'avez vue?... Elle est donc à Jérusalem?... ACTE PREMIER 11 SILANUS Elle est même plus près de nous que Jéru- salem qui se trouve à quinze stades de Bétha- nie... (L'entraînant un peu vers la droite.) Approclie- toi de^ce portique et regarde là-bas, au fond de la vallée... Qu'y vois-tu?... VERUS J'y vois des oliviers, des sentiers, des tom- beaux... Puis encore des frontons de palais ou de temples, des colonnes, des cyprès... On se croirait aux environs de Rome... Mais je ne saisis pas... SILANUS C'est Hérode le Grand, une sorte de fou furieux mais bâtisseur qui orna cette vallée de magnifiques édifices plus romains que ceux de Rome même.. Mais regarde à mi-côte, à gauche 12 ■ MARIE-MAGDELEINE de ces trois grands cyprès, à quatre ou cinq atades d'ici... Découvres-tu l'une des plus belles villas de marbre?... VERUS Celle que précèdent de larges degrés blancs qui mènent à une colonnade en hémicycle où se dressent des statues?... SILANUS C'est là qu'elle s'est retirée. VERUS Marie-Magdeleine? Dans cette solitude, et si loin de la ville?... SILANUS Elle fuit, m'a-t-elle dit, le fanatisme juif, le ACTE PREMIER 13 tumulte et les odeurs nauséabondes qui redou- blent à Jérusalem, à l'approche de la Pâque... VERUS Vous layoyez donc?... Vous lui avez parlé?. SILANUS Le bon Appius, sachant que la vue d'une femme jeune et belle réjouit mes regards sans les mettre en péril, ne la dissuada point de monter jusqu'à la demeure d'un vieillard désarmé et inoffensif. VERUS Qu'a-t-elle dit?... Quelle impression vouî a-t-elle faite?... SILANUS Elle était vêtue d'une robe qui paraissait 2 li MAIUE-MAGDELEINE tissue de perles et de rosée, d'un manteau de pourpre tyrienne à grenades de saphirs; et parée de bijoux qu'alourdissait un peu le faste oriental. Quant à sa chevelure, je pré- sume que, dénouée, elle couvrirait d'un voile d'or impénétrable la surface de cette vasque de porphyre... VERUS Je parle de son intelligence, de son carac- tère... Ne vous y trompez point, ce n'est pas une vulgaire courtisane... Elle a d'autres attraits qui fixent mieux l'amour. SILANUS Je n'ai pris garde qu'à sa beauté, qui est rtcllo et satisfait les yeux... Du reste, nous en jugerons mieux tout à l'heure, elle ne tardera point à venir... ACTE PREMIER 15 VERUS Elle vient ici?... Mais sait-elle qu'elle me trouvera chez vous?... SILANUS Assurément. Il m'a paru que cette ren- contre serait plus efficace à soulager ton mal que les sages conseils que voulait Appius... VERUS Mais elle... qu'a-t-elle dit en apprenant que?... SILANUS Elle a souri avec une grâce tressaillante et pensive... Les autres convives seront notre indispensable Appius et Gœlius, ton condis- ciple de Préneste... J'espère qu'ils nous amène- 16 MARIE-MAGDELEINE ront notre malheureux ami Longinus qui perdit, il y a trois semaines, une petite fille âgée de deux ans... Je tenterai de le consoler, par des raisons bonnes et convaincantes, d'une douleur qui est, certes, disproportionnée à la perte qu'il a faite. Nous aurons entre autres mets, que j'espère excellents, deux poissons du Jourdain que tu ne connais point, et qui, accommodés par Davus, mon vieux cuisinier... Maisj'entendsleBondela double flûte... Ce doit être la litière de la reine de Béthanie et de Jéru- salem qui s'arrête au seuil de ma maison... Tes yeux vont retrouver la douce lumière qu'ils regrettent, et les miens le sourire qui leur plaît, à moins que les miroirs d'argent de l'atrium ne retiennent plus longtemps qu'il ne sied... VERUS Elle est là. Entre, à droite, Marie-Mngdcleine. Quelques esclaves la suivent, auxquels, d'un geste sec et impérieux, ell.- donne l'ordre de se retirer. SCÈNE II Les Mêmes, MARIE-MAGDELEINE. SILANUS, allant au-devant de Maric-Magcleleine. « Quelle est celle-ci qui monte du désert « Gomme une colonne de fumée, « Exhalant la myrrhe et l'encens? « Quelle est celle-ci qui apparaît semblable « à l'aurore, « Plus belle que la lune, plus pure que le « soleil, « Mais terrible comme une armée en bataille, » Ainsi que chantent vos livres sacrés à l'approche de la Sulamite... 2. 18 MAr.lE-MAGDEi.EhNE MARIE-IvIAGDELEINE Ne me parlez pas de mes livres sacrés, je les ai en exécration comme tout ce qui vient de ce peuple hypocrite et sordide, avare et malfai- sant... VERUS, s'avanraiit pour la saluer à son tour. Je dirai donc à la façon romaine : « Salut à la fdle aînée d'Aglaia, la plus jeune et la plus heureuse des Charités! » MARIE-MAGDELEINE Plaignez -moi au lieu de me louer. On m'a dérobé cette nuit, outre douze de mes plus belles perles, mes rubis de Carthage, mes paons de Babylone et toutes les murènes de mon vivier... Mais on a fait bien pis. J'avais — et tu les as vus, Silanus — deux admirables vases de cristal et d'agate, pleins d'un nard ACTE PREMIER l9 indien si précieux que je le réservais pour le jour, qui viendra lui aussi, où l'on entourera mon corps des bandelettes funéraires... SILANUS Oui, je me les rappelle, et ils étaient incom- parables!... C'était, à mon avis, un travail phénicien qui devait remonter au temps de Salomon. Je n'en ai jamais vu d'aussi beaux. Mais il n'est pas possible qu'ils aient poussé l'audace jusqu'à porter la main sur ce trésor devant lequel César lui-même se serait incliné!.., MARIE-MAGDELEirsE Ils n'en ont pris qu'un seul, et je ne sais pourquoi ils ont respecté l'autre et l'ont laissé intact, sur son socle d'argent, au fond de l'atrium... On dirait qu'au dernier moment une crainte, un scrupule inconnu est venu les troubler... 20 MARIE-MÂGDELEKNE VERUS Ils savaient bien qu'ils commettaient un sacrilège!... Mais n'avez-vous aucun indice, aucun soupçon?... MARIE-MAGDELEINE Je ne sais... J'ai fait battre de verges et mettre à la torture les esclaves chargés du soin de la volière et du vivier; ils n'ont rien avoué et je crois qu'ils ne savent rien... SILANUS Le vol est surprenant, car le pays est sûr... Voilà près de six ans que je m'y suis fixé, et l'on n'a point tenté de me dérober une parcelle de ma sagesse qui n'est jamais sous clef et qui est la seule chose précieuse que je possède... Le juif est sournois, rusé et malveillant, il pratique la friponnerie et l'usure ainsi que la plupart ACTE PREMIER 21 dos vertus et des vices rampants, mais il évite presque toujours le vol franc et loyal, le vol honnête, si l'on peut dire... MARIE-MAGDELEINE J'avais d'abord soupçonné les ouvriers tyriens qui ajustent, en ce moment, autour de l'une des salles de ma villa, ces lambris mobiles que l'on change à chaque service, de manière à mettre les murs en harmonie avec les mets dont la table est couverte... VERUS J'en ai vu chez notre gouverneur Pomponius Flaccus, à Antioche, mais je ne savais p as que cette innovation, récente à Rome même, eût déjà pénétré en ce pays perdu. MARIE-MAGDELEINE Aussi ne la trouverez -vous qu'en ma maison, 3 22 MARIE-JIAGDELELNE et le dernier palais du Tétrarque Antipas en est encore dépourvu... J'avais donc tout d'abord soupçonné ces ouvriers, mais j'ai la preuve qu'ils sont innocents. Je suis sûre maintenant qu'il faut chercher les voleurs parmi cette bande de vagabonds et de rôdeurs qui depuis quelque temps infeste le pays... SILANUS La bande déjà fameuse du Nazaréen... MARIE-MAGDELEINE Justement. Leur chef, m'a-t-on dit, est une sorte de brigand malpropre qui séduit les foules par une magie grossière, et qui, sous prétexte de prêcher je ne sais quelle loi ou doctrine nouvelle, ne vit que de rapine et s'entoure d'individus capables de tout... J'ai duresteàm'enplaindresous d'autres rapports... Avant-hier, comme je me promenais dans mes jardins, sous le portique qui les sépare de ACTE PREMIER 23 la route, une douzaine de misérables, détachés de cette bande, m'ont insultée d'une façon immonde et menacée de pierres... Gela devient intolérable, il est temps d'en débarrasser la contrée. VERUS On m'a parlé de ces gens-là... Je sais que le Procurateur s'en occupe... J'y ferai veiller de plus près. Du reste, si vous le désiriez, il me serait facile d'arrêter leur chef... MARIE-MAGDELEINE Je vous en prie, et le plus tôt possible... Je vous en serais singulièrement reconnaissante... tf IL AN us I Je crois que vous faites fausse route. Les voleurs, selon moi, ne se trouvent pas de ce 2i MARIE-MAGDELEINE côté. Je suis assez bien placé pour connaître la bande, attendu que depuis cinq ou six jours elle opère à quelques pas de ma maison. J'ai même eu le plaisir — car tout se transforme en plaisir, à m.on âge — j'ai même eu le plaisir d'assister à l'une de leurs réunions. C'était près de la vieille route de Jéricho. Le chef parlait au milieu d'une foule poussiéreuse et déguenil- lée, parmi laquelle on remarquait un grand nombre d'estropiés et de malades assez répu- gnants. Ils semblent extrêmement ignorants et exaltés. Ils sont pauvres et sales, mais je les crois inoiïcnsifs et incapables de voler autre chose qu'un verre d'eau ou un épi de blé... Ils écoutaient avidement une anecdote assez naïve, l'histoire d'un fils qui revient chez son père après avoir dilapidé son patrimoine... Je n'ai pas entendu la fin, car on me regardait avec quelque méfiance... Mais le GaliJéen, ou le Nazaréen, comme on l'appelle ici, est assez curieux, et sa voix est d'une douceur pénétrante et particulière... C'est, paraît-il, le fils d'un charpentier... Je vous en reparlerai, j'ai sur lui ACTE PREMIER 25 d'autres détails intéressants, mais permettez que d'abord j'aille voir, de l'autre côté de la maison, d'où l'on domine la route, si je n'aper- çois pas nos convives attardés... Il sort à droiip. SCENE III MARIE-MAGDELEINE, VERUS. VERUS Je ne m'attendais point à la joie de vous revoir, avec votre agrément, après les cruelles paroles qui m'avaient ôté jusqu'à l'espoir qu'on laisse parfois à ceux qu'on veut désespérer... MARIE-MAGDELEINE J'étais stupide et folle, mais voici la raison 28 MARlE-xMAGDELElNE revenue, et je sais à présent que le meilleur amour ne vaut pas une larme. VERUS D'autant qu'il n'est guère le meilleur, ni même le bon amour, dès qu'il en fait verser... MARIE-MAGDELEINE Il n'est plus pour moi de meilleur ou de pire amour. J'ai vécu jusqu'ici parmi des men- songes dont les autres profitèrent; depuis six mois, je vis parmi des vérités dont je tire profit... VERUS Que voulez -vous dire? MARIE-MAGDELEINE Que je me vends plus habilement et plus cher qu'autrefois. ACTE PREMIER 29 VERUS Magdeleine!... Vous vous calomniez MARIE-MAGDELEINE. Vous verriez, si votre désir tentait l'aven^ ture, qu'au contraire, je m'estime à très haute valeur. VERUS Vousvous estimerez toujours moins haut que je ne fais. Vous ne parviendrez pas à vous avilir à mes yeux; et je ne vois dans ce que vous me dites que la légitime révolte d'une âme profondément blessée qui se roidit contre la douleur... MARIE-MAGDELEINE Vous vous trompez, ce n'est pas une âme qui se roidit, mai&qui se retrouve. 30 MARIE-MAGDELEINE VERUS Je n'en crois rien. Du reste, j'aime mieux vous devoir à la rancœur ou à la haine que de vous perdre pour la plus noble cause, et puisqu'il ne s'agit que de vous estimer très haut, dès ce moment, sachez-le, vous m'ap- partenez, Magdeleine... MARIE-MAGDELEINE C'est possible... Mais voici que notre hôte revient. Nous n'avons, pour l'instant, plus rien à nous dire... Eiilrcnt, à gaiiclie, Sihiiuis, A[i[jiii~, Cœlius. SCÈNE IV Les Mêmes, SILANUS, APPIUS, CŒLIUS. APPIUS, allant à Marie-JIagdeleine. « Vénus a quitté Chypre « Et plane sur Jérusalem!... » Ou plutôt, c'est la belle Teemessa qui déjà ramène le sourire sur les lèvres du fils de Téla- mon!,.. Admire donc, ô Cœlius, la magnifique image que dressent sous ce portique l'Amour et la Beauté. MARIE-MAGDEF.EINE CŒLIUS On dirait que l'azur s'est déployé sur eux entre ces deux colonnes... SILANUS L'azur et la lumière ne paraissent heureux que lorsqu'ils enveloppent la jeunesse et l'amour... Mais pour en revenir à de moins éclatantes images qui conviennent mieux à ma tête chargée d'années, je remarque que c'est une sorte de pressentiment qui nous poussait à parler, il n'y a qu'un moment, de la bande du Nazaréen, car c'est cette même bande qui retardait nos hôtes... APPIUS En effet, figurez-vous qu'en approcKcini, là-bas, du dernier carrefour nous avons trouvé le pays en émoi et la route encombrée d'une foule hurlante et gesticulante qui se pressait autour d'un aveugle qui voyait... ACTE PREMIER 33 ' VERUS C'est en effet un de ces phénomènes qu'on ne rencontre qu'en Judée... CŒLIUS C'était extraordinaire!... Le pauvre homme, écrasé contre un vieux mur, s'écriait en roulant des yeux ivres et vierges : « C'est un Prophète, c'est un Prophète! je vois des hommes qui marchent semblables à des arbres!... » Et la foule trépignait alentour. Il paraissait ter- rassé par la lumière... APPIUS Ou plutôt par le vin, car il chancelait mani- festement. VERUS Et le Nazaréen, l'âvcz-vous aperçu?... 31 MARIE -MAGUELEINE APPIUS Non, il venait de s'éloigner, entraînant la partie la plus turbulente de la foule, sinon nou? n'aurions jamais pu passer... MARIE-MAGDELEINE Il paraît en effet que lorsque ces brigands se pressent autour de leur chef, ils ne se dérange- raient pas pour livrer passage à César. CŒLIUS Où est-il allé?... Je serais curieux de le voir... SILANUS Il ne doit pas être bien loin... Voyez-vous là, au fond démon jardin, cette haie de lauriers?... Elle sépare mon petit domaine du verger de mon voisin appelé Simon le Lépreux... ACTE PREMIER 35 ^ARIE-MAGDELEINE, sursautant. Comment! votre voisin le plus proche est lépreux?... Il fallait nous le dire... SILANUS Rassurez -vous, madame, il n'a plus la lèpre... APPIUS Je croyais qu'on était lépreux pour la vie, comme on est cul-de-jatte ou bossu... C'est encore une des surprises de cette monstrueuse Judée... SILANUS Le Nazaréen l'a guéri. CŒLÎUS Est-il réellement guéri?... En qualité c!e 36 MAUŒ-MAGUELEIiNE voisin le plus proche, vous devez savoir la vérité... SILANUS Je sais qu'il est aussi sain dévisage que la rose de Magdala et le lys de Béthanie que voici, mais j'ignore s'il était malade, ne l'ayant jamais vu avant sa guérison... APPIUS Je m'en doutais... Du reste, j'ai vu en Thrace et en Egypte des magiciens bien plus extraor- dinaires... Mais pour en revenir à ce lépreux sans lèpre, que se passe-t-il donc derrière cette haie et chez ce voisin mystérieux?... SILANUS Le Nazaréen est son hôte depuis trois jours. Ce Simon, sa sa?ar, sa femme et, je crois, son beau-frère, sont des petites gens qui vivent du ACTE PREMIER 37 produit de leurs oliviers. C'étaient de craintifs et paisibles voisins, mais depuis l'arrivée du Nazaréen, tout est bouleversé. C'est un va-et-vient, un tumulte perpétuels. Leur verger est sans cesse encombré d'une multi- tude de malades, de vagabonds, d'estropiés sortis de toutes les roches de la Judée, pour supplier celui qu'ils appellent à grands cris le Sauveur du monde, le fils do David et le roi des Juifs. Ils sont parfois si nombreux qu'ils débordent dans mon jardin. La haie, comme vous voyez, a été foulée, froissée et même crevée en certains endroits. Heureu- sement, les apparitions du Nazaréen sont rares et brèves. Au surplus, malgré ces inconvé- nients, ce spectacle très pittoresque amuse et intrigue ma curiosité... * Entrent à gauche cinq ou six pauvres. CŒLIUS Qu'est-ce que ces gens là?... MARIE - MAG DE LEINE SILANUS Que vous disais-je?... en voici une demi- douzaine qui viennent demander du pain... APPIUS Ils sont de la fameuse bande?... MARIE-MAGDELEINE Ils sont odieux et répugnants!... L'un d'eux a le visage rongé par un ulcère, un autre est presque eu, un autre meurt de faim!... APPIUS Il est certain qu'ils manquent de pudeur à promener ainsi la laideur et relïroi... SILANUS Ne vous tourmentez point, ceux-ci ne dcpa- » ACrE PRE MIE II 39 rcront pas longtemps la grâce heureuse des portiques où se délassent nos regards. Mon jardinier les a découverts; il est armé d'une solide houe et les repousse sans aménité... Vous voyez, ils n'insistent point, ils s'en vont en silence et la tête assez basse... Et main- tenant que nous nous sommes suffisamment occupes des misérables, de leur grand chef et de leurs maladies, songeons un peu à nous- mêmes et goûtons le bonheur de l'adorable après-midi que nous verse le printemps... Ma joie à vous voir réunis n'aurait aucune ombre si notre vieil ami Longinus, cédant aux ins- tances d'Appius, avait consenti à vous accom- pagner... APPIUS Je n'éprouvai jamais plus vivement la vanité de la grande, éloquence que lui-même m'enseigna. A toutes mes raisons les plus convaincantes et le mieux déduites, il oppo- sait un farouche silence ou secouait la tête en MARIE- MAGDELEINE répétant qu'il ne voulait pas assombrir de sa morne présence notre heureuse réunion... CŒLIUS Pourtant, voilà bien trois semaines que cette enfant est morte... Je n'aurais pas cru que la douleur pût l'atteindre à ce point.. APPIUS D'autant plus qu'il s'agit d'un enfant en bas âge que son père connaissait moins que sa nourrice... SILANUS Il y a plus étonnant encore et qui montre au vif que le grand point de la sagesse n'est pas tant de savoir que de se conformer à ce qu'on sait... Quand je perdis, voici plus de vingt ans, un petit garçon qui devait avoir à peu près le même âge que l'enfant qu'il ACTE PREMIER 41 pleure, Longinus entreprit de me consoler. Il m'écrivit une éloquente lettre, où, s' appuyant de l'autorité de Métrodore, de Panitius et d'Hermachus, il me prouvait que la douleur est non seulement inutile mais ingrate; je sais presque par cœur, tant ils sont frappants, les principaux passages de cette lettre que j'ai retrouvée et relue ce matin... C'étaient les plus hautes paroles que la sagesse humaine puisse prononcer contre la mort et la dou- leur... Elles m'avaient autrefois protégé. MARIE-MAGDELEINE Quelles étaient ces paroles?,.. II est bon de ne point ignorer ce qui peut adoucir la dou- leur... SILANUS « Vous attendez, me disait-il, des conso- lations, vous ne recevrez que des reproches. Si vous supportez la mort d'un enfant avec 42 MARIE-MAGDELEINE tant d'impatience, que feriez-vous si vous aviez perdu un ami?... Il faudrait vous mettre dans cette disposition d'être pîas satisfait de l'avoir eu que i'âclié de ne l'à\ ùr plus. Mais la plupart comptent pour rien les avan- tages et les plaisirs passés. Ils mettent Tamitié au tombeau avec leur ami... » APPIUS Je reconnais et je sahie la forte sagesse de notre vénérable maître. SILANUS Pourquoi ne s'en souvient-il pas quand le malheur le frappe? Mais pourquoi l'oubliai-je moi-même lorsque j'en eus besoin? « Je vous assure, ajoutait-il, qu'une bonne partie do ceux que nous avons aimé's demeure après que le destin les a retirés. Le temps qui est passé est à nous, et je ne vois rien dont nous soyons plus assurés que de ce qui a été. L'esr'éronc^ ACTE p;;t?.;IER 43 de l'avenir nous rend ingrats des biens que nous avons reçus, comme si ce que nous atten- dons de favorable ne devait pas être bientôt mis au rang des choses passées. Il vous est mort un fds si jeune que vous ne pouviez encore vous en rien promettre, ce n'est qu'un petit espace de temps perdu. Il y a une infinité d'exemples de pères qui ont perdu des enfants en bas ê.ge sans jeter une seule larme, et qui sont rentrés au sénat après les avoir mis au tombeau. Cela n'est pas sans raison, car, en premier lieu, il est superflu de s'attrister quand la tristesse ne sert de rien. Et puis, il n'est pas juste de se plaindre d'un malheur qui est tombé sur une personne et qui pend encore sur la tête de tous les autres. De plus, c'est une folie de se plaindre quand il y a si peu de distance entre celui qui est mort et celui qui le regrette. Prenez garde que le genre humain, qui tend à une même fin, n'est séparé que par de petits intervalles, lors même qu'ils pa- raissent bien grands. Celui qne vous pensez cire perdu est allé seulement devant. Puisque 41 MARIE-.MAGDELEINE nous avons un même chemin à faire, n'est-il pas indigne à un sage de pleurer celui qui est parti plus tôt que nous? Se plaindre que l'ami ou l'enfant soit mort, c'est se plaindre qu'il ait été homme. Nous sommes tous liés à un même sort. Qui est venu au monde ne peut se dispenser d'en sortir. L'espace peut être différent, mais la fin est toujours égale. Le temps qui court entre le premier jour et le dernier est incertain et variable. Si vous consi- dérez la misère de la vie, il est long même pour un enfant, si vous regardez la durée, il est court même pour un vieillard*. » MARIE-MAGDELEINE Cela ne m'eût point consolée... SILANUS Consoler, madame, n'est pas anéantir la douleur, mais apprendre à la surmonter. A ce moment, on entend s'élrvcr dos routes, des son- tiers et de toute la campagne invisible que domine i Sf'nùqni- : Ad Lncilium. Episloln, XCIX. ACTE PREMIER 45 la terra'se, une rumeur d'abord sourde el confuse qui peu à peu s'affirme et se précise. Bruits d'une foule qui se forme et se précipite, pierres qui rou- lent, cris d'enfants, abois de chiens, appels de plus en plus distincts. « Par ici, par ici, venez vite... descendez. A droite! à droite!... Il e.>-t là!... on l'a vu !... Il sort de la maison !... Au verger de Simon !... Portez-y les paralytiques!... Conduisez les aveugles!... Vite, vite, par ici! On dit qu'il va parler!... » etc.. APPIUS Qu'est ceci? qu'arrive-t-il?... VERUS On accourt de toutes parts! CŒLIUS Toutes les routes sont couvertes de gens qui se précipitent comme des fous!... APPIUS On dirait qu'ils sortent des pierres!. 46 MAUIE-MAGDELEINE CŒLIUS Que se passe-t-il donc?... Ils disparaissent derrière les oliviers... VERUS Voici deux malades qu'on porte sur leurs grabats... CŒLIUS Un aveugle qui tombe!... APPIUS Qu'ont-ils donc?... Ils sont fous?... VERUS Qu'est-ce que ces êtres extraordinaires qi;i gambadent parmi les rochers?.. ACTE PREMIER 47 SILANUS Ce sont les démoniaques qui sortent des sépulcres... APPIUS Mais enfin, qu'arrive-t-il?. SILANUS Ils ont vu le Nazaréen... MARIE-MAGDELEINE Le Nazaréen?... Où est-il?... SILANUS Il vient probablement de sortir de la maison db Simon. On guette tous ses gestes. Dès qu'il est signalé,- on apporte les malades et les fanatiques se précipitent... Il doit se pro- 48 MAUIE-MAGDELELXE mener dans le verger voisin... (Prêtant l'oreiiie). En effet... Entendez-vous le bruissement de la foule pareille à des abeilles?... Elle s'ap- proche de ma haie de lauriers... APPIUS Allons voir... SILANUS Je ne vous le conseille point. D'abord la plupart de ces gens sont très pauvres, extrê- mement malpropres et d'un contact bien répu- gnant... Ensuite vous connaissez le fanatisme juif... Dans ces moments d'exaltation, les plus inoffensifs deviennent dangereux, et la vue de la toge et des armes romaines les exas- père singulièrement... D'ailleurs, nous enten- drons fort bien d'ici ce qui va se passer... Écoutez !.,. Les cris se rapprochent encore et redoublent... On entend, en effi't, bV'lever (lcrriî:re la haie qui ferme le fonil du j.irdiii, dos cris de plus en plus proi'lirs : ACTE PREMIER 49 « Hosannah! Hosannah!... Fils de l'hoinine!... Sei- gneur! Seigaeur! ayez pitié : Seigneur, fils de David, guérissez le mulade. Maître! Maître! Seigneur! Jésus de Nazaretli, ayez pitié de moi!... Écartez-vous!... Silence... Silence!... 11 va parler. » A ces mots subi- tement le tumulte s'apaise. Un silence incompa- rable, auquel participent, semble-t-il, les oiseaux, le feuill ige des arbres et jusqu'à l'air que l'on res- pire, pèse de tout son poids surnaturel sur la cam- pagne; et dans ce siîence que subissent également les personnages de la terrasse, monte, souveraine absolue de l'espace et de l'heure, une voix inouïe, douce et toute-puissante, ivre d'ardeur, de lumière et d'amour, lointaine et cependant proche de tous les cœurs et présente dans toutes les âmes... LA VOIX « Bienheureux les pauvres d'esprit, car le royaume des cieux leur appartient; « Bienheureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre; « Bienheureux ceux qui pleurent car ils se- ront consolés. APPIUS Que dit-il?... MAHIE-MAGUEI.EINE SILANUS Écoutez ! C'est assez curieux. LA VOIX « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés; « Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront eux-mêmes miséricorde!... » MARIE-MAGDELEINE Je A^eux voir!... Ellfi se li";ve et, connue irrésisliblcmcnt nttiri'C par I.i voix divine, va pour descendre les degiés de la ter- rasse et se diriger vers lo l'ond du jardin. SILANUS, à mi-voix, essayant de la retenir. N'y allez pas!... ACTE PREMIER 5i LA VOIX « Bionlieureux ceux qui ont le eœur pur, car ils verront Dieu!... » MARIE-MAGDELEI.NE J'y veux aller!... VERUS J'y vais avec vous... MARIE-MAGDELEINE Non! Personnel... Laissez-moi!... Elle descend vers la haie, comme fascinée. LA VOIX « Bienheureux ceux qui sont pacifiques, vai ils seront appelés enfants de Dieu!... » 52 MARIE- MAGDELELNE « Bienheureux ceux qui souffrent persécu- tion pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. » VERUS Où va-t-elle?... APPIUS Que fait-elle?... Elle est folle!... Elle essaie de passer au travers de la haie!... LA VOIX « Bienheureux serez-vous lorsqu'on vous insultera, qu'on vous persécutera!... Réjouissez -vous! soyez dans l'allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux 1 » ; VERUS Elle a ouvert la porte du jardin!... Elle est dans le verger ACTE PREMIER 53 SILANUS Les femmes ont parfois des pensées que les sages ne comprennent point... VERUS Je vais la rejoindre, et s'il faut la protéger contre ces... SILANUS N'en faites rien... Ils sont attentifs à la voix et ne s'apercevront pas de sa présence, au lieu que la vue et le bruit de vos armes... Écoutez, écoutez ce qu'il dit, c'est assez singulier... LA VOIX a Et je vous dis, à vous qui m'écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui U BlARlE-MAfiDEI.ElNE vous haïssent!... Bénissez ceux qui vous mau- dissent, priez pourceuxquivousmaltraitent !...') A cet instant, des cris d'abord isolés s'élèvent d.ins l;i foule invisible derrière la haie. On dislitintue quel- ques paroles: « C'est la Romaine! la rioin.iine!... l'adultère!... Honte! Honte! Honle!... Magdrleinc!... la catin!... chassez-la!... chassez-la!... » Immédia- tenicnl après, ces cris se confonilont en une violente et l'ormidable clameur d*'. réprobation où l'on ne perçoit plus qu'avec pi'in^ ijuelques mots retentis- sants : « Honte! Honte!... Lapidez!... Lapidez!... A mort!... A mort!... Les pierres! etc.. » Toiit ceci accompagné d'un bruit de fuite, de pas ]>récipitr's, de bâtons et de cailloux entrecho(iués, de branchies cassées, etc.. Us l'ont vuel SILANUS VERUS Qu'est-ce donc?... C'est à elle qu'ils en veulent?... SILANUS C'est ce que je craignais... Prenons gnrde. ACTE PREMIER VERUS, se précipitant vers le fond du jardin. Par ici!... Suivez -moi!... Appiiis! Cœlius! vos épées!... Dans l'instant même qu'il se précipite, la liaie de lau- riers est crevée de toutes parts pai la fnule liiirlanLe et gesticulante qui pourcliassse Marie-.Ma2;deleine. Celle-ci, aflolée, essaye de gagner la ti-rrasse. Verus et SCS deux amis courent au-devant d'elle pour tenter de la protéger contre le Ilot envahissant. Des pierres volent, Verus, en avant des autres, liiaudit >oii épt'i- nue. Au moment où la lutte \a s'engager, on déjà des branches sont rompues, une s.latue ren- versée, etc., etc., retentit tout à coui» sous les oli- viers voisins, et plus prociie que précédemment, \\n grand cri de la voi.\ surnaturelle. Tous s'arrèleat, frappés de stupeur. On entend circuler un imit d'ordre: « Silence!... Silence!... » « Ecoutez! écoutez!... Il parle! il va parler!... Le Maîire a fiiit un signe!... Écoulez! écoulez!... » Alors, dans ce silence subitement répandu s'élève la voix divine, calme, auguste, profonde, irrésistible. LA VOIX (( Que celui d'entre vous qui est sans péché, lui jette la première pierre!... » On entend tomber les pierres. La foule ondule, décontenancée, et disparaît peu à peu, en silence, à 56 MARIE-MAGDELEINE travers la haie. Yerus s'avance pour soutenir Marie- Magdeleine qui s'est airêtée et demeure droite et im- mobile au milieu de l'allée. D'un geste sec et sau- vage, elle refuse l'aide offerte, et regardant fixement devant cllf, seule, entre les autres qui la consiilèrcnt sans comprendre, elle gravit lentement les degrés de la terrasse. Rideau. ACTE DEUXIÈME ACTE DEUXIÈME lue salle derrière l'atrium do la villa de Marie Mafdelcine, à Béthanie. Au fond, en cariladc, l'alrum et un long vestibule à colonnes de marbre- SCÈNE PREMIÈRE mUIE-MAGDELElNE, LUGIUS VERUS. lire Licius Vcrus Maric-Magiieleiiie court au-devant Uel et se jette dans ses bras. MARIE-MAGDELEINE Enfin, toi, mon Verus!... Voilà trois jours que je tattends, trois jours que je l appdle et que j( me demande &i vraiment ^i beauté 60 MAlilE-MAGUELElNE qu'on m'accorde, lorsque son triomphe ne m'apporte que regrets et dégoûts, est impi;is- sante à vaincre quand il s'agit enfin du bonheur que toute femme aie droit d'espérer dans la vie... VERUS J'ignore si jo pourrai te donner le bomeur qui t'est dû, Magdeleine; mais sache biei que jamais ta beauté ne remporta plus coirplète victoire... MARIE-MAGDELEINE Que m'importe à présent sa vicibire!... C'est moi qui suis vaincue, toute jaincue d'avance, sans oser me le dire, sans pouvoir le cacher à mon indifférence odieuscrœnt ac- quise et à ma vanité qui n'a jamais pé que la couronne hideuse de ma honte! . Mai.s pourquoi t'être tant fait attcndie! J'ai cru que tout m'abandonnait, que t ut était ACTE DEUXIÈME 61 perdu à cause des paroles odieuses que j'avais dites chez le bon Silanus, et qui n'étaient pas vraies, qui n'étaient qu'un men- songe plus profond que mes autres mensonges, parce que j'étais folle, que je ne savais pas, que je ne voulais pas d'un bonheur impos- sible... VERUS Tu sais bien, Magdeleine, que je n'ai jamais cru que tu fusses semblable à celle que tu peignais... Mais maintenant non plus je n'ose croire au bonheur qui s'avance... Je suis tout ébloui, je doute, je tâtonne... je ne reconnais pas la voix qui m'a si souvent et si durement repoussé. MARIE-MAGDELEINE, dans les bras de Verus. Ce n'est pas la même voix, ce n'est pas la même âme... Marie -MAGDELEINE VERUS Et pourtant c'est bien toi que je tiens dans mes bras, c'est Lien toi tout entiùre que j'ai tant implorée!... Je me demande encore si tout est bien réel, si tout est bien possible, si tu ne te joues pas d'un bonheur trop cré- dule que tu vas rejeter parmi tous ceux que brise la beauté qui s'éprouve... Mais non, quand j'interroge, quand je suis tes regards qui descendent dans les miens, je vois que c'est bien vrai, que ce fut toujours vrai... MARIE-MAGDELEINE ]\Iais oui, c'est vrai, c'est vrai et ce fut tou jours vrai... Je ne le savais pas, je me clier- cliais en vain et je m'ignorais toute jusqu'à ces jours d'angoisse... Je ne voulais pas voir que tu venais vers moi et que tout t'aUen- dait... Pourtant j'aurais dû le ^:avair... Déjà, ACTE DEUXIEJIE 63 dans Antioche, te rappeîles-tu, Verus, comme je te fuyais?... J'en accueillais tant d'autres, et toi seul, le plus beau, le plus pur, je voulais t'ignorer, t'eiTacer, te détruire... Dès que tu paraissais, je rentrais comme une bête ombra- geuse et méchante au fond de ma tanière; et l'autre jour encore, chez le bon Silanus, j'ai senti tout le mal, toute la cruauté ou tout le désespoir qui habite mon cœur, remonter à mes lèvres... Mais maintenant tu vois, je ne suis plus la même, je ne me connais plus parce que je me retrouve... Tout ce qui résistait s'est rompu dans mon âme. Je ne me comprends plus et je ne savais pas que le bonheur était une chose si étrange... Moi qui ne pleurais point dans mes pires détresses, je sanglote aujourd'hui que je vais être heureuse... Je suis claire et légère et pourtant plus brisée que si tous les malheurs qui planent dans les cieux devaient fondre sur moi... (L'enlaçant plus pas- sionnément.) Aide-moi, mon Verus, aime-moi, soutiens-moi, toi que rien ne menace, toi qui n'as rien à craindre!... 64 MARIE- MAGDELEINE VERUS Mais que s'est-il passé? Quelqu'un aurait-il donc osé en mon absence?... MARIE-MAGDELEINE Non, non, personne, et ce n'est pas cela, et j'ignore moi-même le danger qui m'entoure... Mais je n'ai d'autre asile que tes bras, et je me sens perdue si je te perds aussi... Prends-moi, emporte-moi sur ce cœur que j'écoute, loin de moi, loin d'ici et de mon inquiétude... Toi seul peux me sauver, et je n'ai d'autre vie que celle que tu me donnes... I\Iais pourquoi m'as-tu délaissée si longtemps dans mes larmes, pourquoi n'es-tu venu qu'après le troisième jour, m' abandonnant ainsi, sans un mot de pitié, sans un signe d'espoir?... VERUS Tu te trompes, Magdeleine, ou tes esclaves ACTE DEUXIÈME 65 ne t'ont pas dit la vérité... Dès le lendemain de notre rencontre chez Silanus, je vins à Béthanie pour t'apprendre qu'un ordre du Procurateur m'envoyait brusquement répri- mer, à la tête d'une cohorte, une sédition bizarre qui venait d'éclater aux environs de Jéricho. Les esclaves qui gardent ta porte ne me permirent pas de te joindre, et me répon- dirent de telle sorte que je n'osai guère insister. .. Je compris qu'ils obéissaient à des ordres si précis et si durs qu'il ne fallait pas essaj^er de les fléchir.» MARIE-MAGDELEINE C'est vrai... Je ne sais plus... J'étais folle et brisée, incapable de voir, de vouloir et d'en- tendre. Je ne m'étaispas encore réveillée... Il me semblait que je me débattais toujours parmi la foule affreuse du jardin de Simon où j'appelais en vain celui qui m'avait délivrée... Il m'aban-, donnait, lui aussi... Je l'avais inutilement fait cbercher. Nul ne pouvait me dire où il s'était C.G MARIE-MAGDELEINE caché. Ne l'as-tu pas revu? Ne sais-tu pas où il se trouve?.,. VERUS Qui? MARÏE-MAGDELEINE Le Nazaréen... VERUS Ne parlons pas de ce malheureux; ses heures sont comptées... MARIE-MAGDELEINE Ses heures sont comptées?... Que veux-tu dire?... VERUS Peu importe; cela ne nous regarde plus et nous ignorerons bientôt tout ce qui ne touche ACTE DEUXIÈME G7 pas à notre amour, car il est merveilleux de voir comme les pensées de ceux qui s'aiment se rejoignent et s'unissent malgré la distance et les mots malveillants qui se glissent entre elles. N'est-il pas étonnant qu'après t'avoir quittée chez Silanus où j'avais entendu des paroles qui eussent dû m'enlever tout espoir, je sentis pour la première fois, dans toute sa torce et toute sa certitude, grandir et s'épa- nouir notre jeune bonheur?... Tandis que tu m.' appelais, je t'appelais aussi de toutes les voix p/oiondes et surprenantes de mon cœur. J'étais retenu loindetoipar un devoir peu digne d'un soldat; car cette expédition de Jéricho, la dernière que je ferai sans doute, fut presque odieuse et souvent ridicule... Je comptais avec rage les minutes dérobées à notre vie nouvelle qui déjà commençait dans une âme qui ne craignait aucune de mes raisons de craindre... MARIE-MAGDELEINE Elle ne sommencera vraiment que quand 68 MARIE -MAGDELEINE nous serons loin de cette terre où j'étouiïe, où tout assombrit et menace le bonheur, où je ne peux plus vivre... Verus, je t'en supplie, si tu m'aimes comme je t'aime, hâtons-nous, quittons tout, il n'y a plus de temps à perdre... VERUS Tu as raison, ce n'est pas entre ces sinistres rochers où flotte une odeur de mort et de folie que doit naître une joie si longtemps attendue... Du reste, ici encore, nos pensées s'entendaient bien avant nos paroles... J'ai comme toi résolu de quitter cette ville détestée où l'on abuse vraiment de mon obéissance... Je suis aux ordres du Procurateur, mais non point au venimeux service des prêtres juifs, ni du peuple criard et perfide que mes vieux légionnaires ont vaincu. J'en ai assez de cette vie équivoque. Je trouverai dès ce soir uc prétexte pour me dérober à un ordre que je devrais exécuter aujourd'hui même et dont je connais trop bien l'origine... Si le prétexte ACTE DEUXIÈME 69 paraît insuffisant, queCaïphe et Hanan l'aillent dire à César. Rien ne compte en face de notre amour, et l'opération peu glorieuse qu'on prétend m'imposer me répugne d'autant plus qu'elle devrait pour ainsi dire s'accomplir sous tes yeux... MARIE-MAGDELEINE Sous mes yeux?... De quoi s'agit-il?... VERUS De rien qui t'intéresse, ne songeons plus qu'à l'évasion heureuse... MARIE-MAGDELEINE Je sais qu'un danger le menace... VERUS De qui parles-tu?.,. 70 MARIE-MAGDELEINE MARIE-MAGDELEINE Il est impossible, après ce qu'il a fait, que tu deviennes l'instrument de ses pires enne- mis... Tu lui dois ma vie et peut-être notre bonheur... Que lui veulent-ils? Quels ordres as-tu reçus?... VERUS Je suis chargé de l'arrêter avant ce soir, ainsi que les principaux chefs de sa bande. C'est contre des malades et des vagabonds une opération de basse police, qu'on n'avait pas encore exigée des légionnaires... Elle n'aura pas lieu. N'en parlons plus... MARIE-MAGDELEINE Mais pourquoi l'arrêter, qu'a-t-il fait? De quoi l'accusent-ils?... II est innocent, je le sais; du reste, il suffit de le voir pour com- prendre... Il a^-porte un bonheur qu'on ne ACTE DEUXIÈME 7î connaissait pas, et tous ceux qui l'appro- chent sont heureux, parait-il, comme des enfants qui se réveillent... Moi-même, qui ne l'ai vu que le temps d'un regard, entre les oliviers, j'ai senti que la joie s'élevait dans mon âme, comme une sorte de lumière qui gagnait mes pensées... Il n'a fixé ses yeux qu'un instant sur les miens, et cela suffira pour le reste de ma vie. Je savais qu'il me reconnaissait sans m' avoir jamais vue et voulait me revoir... Il semblait me choisir gravement, puissamment, pour toujours... VERUS Qu'est-ce à dire? — C'est de lui que tu parles? — Que s'est-il passé?... Tu l'as revu?... On m'avait dit du reste qu'il était intrigant, prêt à tout; maiS je n'aurais pas cru qu'il aurait eu l'audace... MARIE-MAGDELEINE Il n'a pas eu d'audace... Je ne l'ai pas revu, 72 MARIE -JIAGDELELN'E je ne le verrai plus puisque nous allons tout quitter pour n'être plus que deux. VERUS, rélreignant plus étroitement. Pour n'être plus qu'un, Magdeleine, sur une terre plus heureuse où tout encourage le bonheur, sourit à ceux qui s'aiment et bénit la beauté... MARIE MAGDELEINE, éclatant en sanglots convulsifs contre la poitrine de Verus. Je t'aime... Je le sais... Je v^juxfuir, je veux fuir ce que j'ignore encore... VERUS Viens, je connais ces larmes qui débordent en môme temps de notre double cœur dans notre joie unique... Mais voici que s'avancent, entre les colonnes du vestibule, les j^lus beaux ornements de cette belle Rome que nous allons ACTE DEUXIÈME 73 émerveiller de notre amour... Je ne me trompe point; c'est le bon Silanus suivi du fidèle Appius qui descendent les degrés de marbre, conduits par les dieux immortels. afin de consacrer de leur fraternelle présence les premiers sourires d'un bonheur qui naquit sous leurs yeux... SCÈNE II Les Mêmes, SILANUS, APPIUS. SILANUS Il était dit et il était écrit qu'en ce jour très propice, je contemplerais deux merveilles, dont la moindre n'est pas de voir aussi promptement réunis des amants qui, selon l'antique coutume de l'amour, eussent dû se fuir d'autant plus obstinément qu'ils brû- laient davantage de se joindre... APPIUS Par Métrodore, Hermachus et Zéi;on! Il 76 maî;!i-:-magi)Eleine s'agit bien du honheiir trop prévu de deux amants qui abrègent leurs querelles... Dis-leur donc tout de suite, crie-leur de toute ta bouche et de toute ton âme ce qui vient d'arriver : la mort n'existe plus; les tombeaux vont s'ouvrir, les mânes se répandre, les dieux sont ébranlés, toutes les lois de la vie renver- sées!... Nous venons d'admirer un phénomène unique, ineffaçable, qu'on n'avait jamais vu depuis que la lumière s'est levée sur la terre,'' qu'on ne reverra plus jusqu'à la mort des dieux!... SILANUS • Plus il te semble extraordinaire, Appius, moins il devrait troubler la parfaite ordon- nance de ton âme, attendu qu'un phéno- mène qu'on ne reverra plus ne saurait ébranler les lois de l'univers, ni la stabilité des dieux!... VER us Que s'est-il donc passé? Appius semble en ACTE DEIXIÈVIE 77 proie à une exaltation plus vive que de cou- tume, et vous-même, mon bon maître, malgré votre âme égale... APPIUS Il s'est passé ceci, qu'il a ressuscité un mort ! MARIE-MAGDELEINE Qui?.., SILANUS Le Nazaréen, dont je viens, comme je l'avais promis, vous annoncer le retour. MARIE-MAGDELEINE Il est revenu? Depuis quand? Où est-il?. L'avez-vous revu? MAUIË-MAGDELEINE SILANUS Pour répondre avec ordre à vos questions, madame, je vous dirai qu'il est revenu ce matin, que je Fai vu de mes yeux, et qu'il se trouve en ce moment chez mon voisin Simon le Lépreux. Au surplus, je m'étonne que le véritable délire qui agite le pays depuis deux ou trois heures ne se soit point propagé jus- qu'ici. Il est vrai que votre demeure est séparée du lieu où se cache le sépulcre par une haute colline et des bois d'oliviers. MARIE-MAGDELEINE Je n'ai rien entendu, rien appris... Malgré mes ordres, personne ne m'a prévenue... Mais enfin, qu'est-ce donc?... Appius est livide... Que s'est-il passe? — Qu'£i-t-il dit, qu'a-t-il fait?.. APPIUS Il a fait une chose qu'aucun homme, aucun ACTE DEUXIÈME 79 dieu n'avait faite jusqu'ici; une chose que je n'aurais pas crue quand dix mille témoins fussent venus l'affirmer au nom des Immor- tels, mais à laquelle je crois autant que je dois croire à ma propre existence, l'ayant vue de mes yeux, comme je vous vois ici, et presque touchée de mes mains, comme je touche ce vase. Il a dit : « Lève-toi, sors et marche. » Et le mort s'est levé, est sorti et s'est mis à marcher parmi nous! VERUS C'était apparemment un mort dont la santé ne laissait rien à désirer?... SILANUS Non, je suis convaincu que c'était bien un mort. APPIUS C'était un véritable, un effroyable mort; 80 MARIE -MAGDELEIiNE sinon mes sens ne peuvent plus affirmer que ic soleil resplendit dans l'azur et que la chair humaine se décompose!... Il était au tombeau depuis quatre jours!... MARIE-MAGDELEIA'E Mais qui? — Comment? — Où donc?... — Et le Nazaréen?... Je veux savoir... Parlez à sa place, Silanus, il ne retrouve pas ses sens... SILANUS Voici en peu do mots ce qui s'est passé. — ■ Il convient néanmoins de vous dire que je ne partage pas entièrement l'émerveillement d'Appius. Il ne devrait pasnous étonner davan- tage de voir un mort revenir à la vie que d'y voir arriver un enîant ou d'en regarder sortir un vieillard. (Mouvcmenl, d'impatience de Marie-Mii-ilc- leine.) Mais je comprends votre impatience. — Je vous ai parlé, l'autre jour, de mon voisin Simon. ]l vit dans la petite maison ACTE DEUXIÈME 81 qui touche mon domaine avec sa femme, sa sœur et son beau -frère, nommé Lazare. Ce Lazai^e que je n'ai vu que deux ou trois fois, car il s'absentait fréquemment, malade depuis quelques semaines, mourait il y a quatre jours. APPIUS Q' atre jours, vous entendez bien?... C'est ce que personne n'oserait contester... SILANUS Aussi bien, personne ne s'en avisé-t-il, Appius. — La famille était très unie, et la douleur de ces pauvres gens fut extrême. De ma terrasse, j'entendais les lamentations des femmes. Selon la coutume des juifs, on ensevelit Lazare la nuit même qui suivit son décès. On le mit en un sépulcre neuf, creusé dans les rochers qui forment l'autre flanc de cette colline, et l'on ferma la tombe 82 M.\niE-3IAGDELEINE d'une énorme pierre. Ce matin, tout à coup, le bruit se répandit que le Nazaréen était de retour et qu'il allait rendre la vie au mort qui était son ami. Appius, qui se trouvait chez moi, me persuada de descendre, et nous sui- vîmes la foule dans la vallée des tombeaux. MARIE-MAGDELEINE Je savais qu'il devait revenir aujourd'hui, mais pourquoi ne m'avez-vous pas aussitôt prévenue, comme vous l'aviez promis?... SILANUS II me parut que le spectacle qui s'annonçait ne serait point de ceux sur lesquels aiment à s'appesantir les regards d'une femme à l'heure de sa beauté. Au surplus, il était à craindre que votre arrivée parmi la foule surexcitée ne renouvelât les violences de l'autre jour. Car une foule énorme, silencieuse, mais fré- missante comme un nid de guêpes, escortait ACTE DELXIÈME 83 le Nazaréen que précédaient les deux sœurs de Lazare. Nous nous hissâmes, Appius et moi, sur un quartier de roc dissimulé derrière des broussailles, d'où nous pouvions tout voir et tout entendre sans éveiller la méfiance des juifs. On montra le sépulcre au Nazaréen qui s'arrêta et baissa la tête. APPIUS Il pleura. On chuchotait parmi la foule : « Voyez comme il l'aimait. » Mais personne n'osait approcher. On faisait cercle à dis- tance, comme autour d'un être redoutable... SILANUS « Otez la pierre! » dit le Nazaréen, et deux homm.es s'avancèrent vers le sépulcre. APPIUS Vous oubliez qu'à ce moment, une des 81 MARIE-ÎJAGDELEINE sœurs du mort, inquiète et tout en iarmes, saisit le bras du Nazaréen et dit : « Seigneur il sent déjà, car voilà quatre jours qu'il est là! » — Le Nazaréen répondit — je n'ai pas perdu une seule de ses paroles : « Ne vous ai-je pas dit que si vous croyez, vous verrez la gloire de Dieu? — Ote la pierre!... » MARIE-MAGDELEINE Quelle est cette sœur de Lazai-e? Est-ce la femme de Simon? SILANUS Non, c'est l'autre, qui s'appelle Marie, et qui, lorsqu'il séjourne à Béthanie, ne quitle pas le Nazaréen. MARI KiMAGD KLEIN E Est-elle jeune? ACTE DEUXIÈME S.j SILANUS Elle est plus jeune que la femme de Simon. MARIE-MAGDELEINE L'avez-vous vue? La connaissez-vous?... SILA^•US Je lui ai parlé plus d'une fois. Mais, poui en revenir à la pierre qui était énorme, plate et scellée dans la paroi, les deux hommes l'atta- quèrent avec des leviers. Elle résista d'abord, puis soudain s'abattit tout d'une pièce... APPIUS Nous étions tout proche, plongeant de biais dans la grotte. Par tous les dieux qui du ciel gouvernent la terre et les hommes, je jure qu'à cet instant, j'ai bien senti le souffle effrayant de la mort me frapper au visage!,.. 86 MÂUIÈ-MAGDELEIXE MARIE-MAGDELEINE Vous avez vu le mort?... APPIUS Comme je vous vois, madame!... VERUS Je ne comprends pas que vous vous inté- ressiez à ces choses qui se passent dans un monde incohérent et fou, où tout est sortilège, illusions grossières et mensonges barbares... APPIUS Par Hadès et Perséphone! ce que perçurent nos sens n'avait rien d'illusoire, j'en réponds !... Nous faillimes tomber à la renverse!... Le cadavre était là, sous la lumière avide qui dévorsdt la grotte, couché comme une statue ACTE DEUXIÈME 87 informe, rigide, étroite, serrée de bandelettes, le visage couvert d'un suaire. La foule, tassée en demi-cercle, irrésistiblement attirée et repoussée, se penchait, tendait ses mille cous, sans oser approcher. Le Nazaréen se tenait seul, en avant. Il leva la main, dit quelques mots que je ne saisis point, puis d'une voix dont je n'oublierai jamais la puissance cap- tive, s' adressant au cadavre, il s'écria : « Lazare, sors! » MARIE-MAGDELEINE ■ Il sortit?... APPIUS On n'entendait que le bruit du vent qui agitait les vêtements de la multitude, et le bourdonnement des mouches qui envahis- saient le sépulcre. Tous les regards étaient tellement tendus vers le cadavre que je voyais, pour ainsi dire, leurs rayons immo- 38 MARIE-MAGDKLEIXE biles, comme on voit les rayons du soleil dans une chambre obscure... Tout à coup, ce fut net, terrifiant, surhumain! Le mort, obéis- sant, lentement se ploya, puis faisant craquer les bandelettes qui étreignaient ses jambes, se dressa tout debout, comme une pierre, blanc, les bras liés et la tête voilée. A petits pas presque impossibles, guidé par la lumière, il sortit du sépulcre. La foule épouvantée recu- lait à mesure, sans pouvoir détourner les regards. « Déliez-le et laissez-le aller », dit le Naza- réen. Et les deux soeurs du mort, se détachant de la haie humaine, se précipitèrent vers leur frère. MARIE-MAGDELEINE ilil l lui; APPIUS Il choRCcIait, il trébuchait à chaque pas. ACTE DEUXIÈME '<'■ MARIE-MAGDELEINE Mais le Nazaréen? APPIUS Il s'éloigna sans rien dire et se retira dans la maison de Simon. VERU3 Et le mort, comment allait-il?... APPIUS Les deux sœurs liagai'des, m.achinales, aveu- glées, coupaient à tâtons le suaire et les ban- delettes, puis, soutenant le mort et l'aidant à marcher, l'entraînèrent vers la même maison. La foule n'osait les suivre que des yeux. Per- sonne ne disait mot, elles non plus ne parlaient pas au mort. 90 MARIE- MAGDELEINE MARIE-MAGDELEINE Et le Nazaréen? L'a-t-on revu?.., SILANUS Il n'est pas ressorti de la maison de Simon. La foule houleuse attend dans le verger et sur les routes, car, après les premières et longues minutes de stupeur, la réaction s'est faite et la détente s'est produite... APPIUS Ce fut aussi extraordinaire que le miracle môme! Une joie d'abord confuse et presque muette, faite de murmures qui se cherchent et se tâtent, circula dans la masse. Puis, comme si la vérité eût brusquement éclaté sous les cieux, une ivresse indicible s'empai'a de la multitude. Ce furent alors des cris qui n'étaient pas reconnaissables. Les femmes, les ACTE DEUXIEME 91 enfants et surtout les vieillards, frénétiquement exultaient. On aurait dit qu'ils trépignaient la mort qu'un dieu venait de vaincre et de jeter par terre, pour la première fois, depuis que l'homme existe. En ce moment encore, dans toute la région qui avoisine les tombeaux, c'est une exaltation inconcevable et dange- reuse; et par Hercule! si nous y avons échappé sans dommage, je ne conseillerais pas à mon pire ennemi d'y hasarder la toge et les armes romaines. VERUS Est-ce tout? APPIUS Que te faut-il davantage? VERUS Je voudrais savoir ce que prouve tout c-ela. 02 mau!;'-magi)::l!^i:;e APPIUS Cela prouve que cet homme qui a vaincu la mort, qui jusqu'ici avait vaincu le monde, est plus grand que nous et nos dieux. Il convient donc d'écouter ce qu'il a à nous dire et d'y conformer notre vie. SILANUS J'y conformerai la mienne, Appius, si ce qu'il enseigne est meilleur que ce que j'ai appris. En réveillant un mort, au fond de son tombeau, il nous montre qu'il possède une puissance plus grande que celle de nos maîtres, mais non point une plus grande sagesse. Attendons tout d'une âme égale. Il n'est pas difficile, même à un enfant, de dis- cerner ce qui, dans les paroles, augmente ou diminue l'amour de la vertu. S'il peut me convaincre que j'ai mal agi jusqu'à ce jour, je me corrigerai, car je ne cherche que la vérité. Mais si tous les morts qui peuplent ces ACTE DEUXIEME 93 vallées, se levaient de leurs tombes afin d'at- tester, en son nom, une vérité moins haute que celle que je connais, je ne les croirais point. Que les morts s'endorment ou se réveillent, ils n'attireront ma pensée que s'ils m'apprennent à faire un meilleur usage de ma vie. MAR.E-MAGDELEINE, tressaillant. Écoute !... VERUS Qu'est-ce?... APPIUS J'entends rouler des pierres... VERUS On dirait le murmure d'une foule... 94 MARIE- MAGDELEINE MARIE-MAGDELEINE II vient!... APPIUS, allant aux premières colonnes du vestibule. On domine d'ici le mur d'enceinte de la première cour... Je les vois!... MARIE-MAGDELEINE, pâle, chancelante, s'avance de quelques pas vers le fond de l'atrium et regarde aui oin. Oui... APPIUS Ils sont enveloppés d'unnuage de poussière... Ils sont deux ou trois mille qui se massent à r entrée... Je crois que ce sont ceux qui étaient au tombeau... VERUS Us n'auraient pas l'audace!... ACTE DEUXIÈME 95 MARIE-MAGDELEINE Verus!... VERUS Ne crains rien, Magdeleine, cette fois, c'est moi seul qui te défendrai... APPIUS Ils suivent à distance un homme vêtu de blanc, qui entre dans la cour... VERUS Que fait donc le portier de la première enceinte?... Il ne l'arrête pas?... APPIUS Si... Le voilà qui s'approche... Que fait-il?. 96 iMA[;!E-.MAGDELElNE On dirait qu'il a peur... Il s'arrête tout à coup et le laisse passer sans rien dire... VERUS Et les autres le suivent... Ils entrent dans la seconde cour. L'impudence de ces juifs est vraiment incroyable... Même pendant les Saturnales, on ne permettrait pas à Rome que la foule vienne ainsi envahir... Que font donc les esclaves?... MARIE-MAGDELF.INE C'est lui?... SILANU3 Qui? MARIE-MAGDELEINE Le Nazaréen?... ACTE DEUXIÈME SILANUS Je ne crois pas... Ce n'est pas sa démarche. Je crois plutôt que c'est... APPIUS Le voilà dans l'allée des platanes. SFLANDS Il vient directement à nous. VERUS Il prend même le plus court. Il monte les degrés sous le berceau de buis. Il semble chez lui... Heureusement que les esclaves accourent de tous côtés pour lui barrer l'entrée du vesti- bule... 98 MARIE -MAGDELEINE MARIE-MAGDELEINE Tais-toi, je t'en supplie!... VERUS Qu'as-tu donc?... APPIUS II s'avance, il est effroyablement pâle., SILANUS Je crois que c'est... MARIE-MAGDELEINE Qui?... SILANUS L'autre... Celui qu'il a fait sortir du... ACT£ DELXiÈME 99 MARIE-MAGDELEINE Lazare?... SILANUS Oui, je le reconnais... VERUS Que nous veut-il? On ne promène pas ainsi les spectres en plein jour... Il est épouvan- table!... -MARIE-MAGDELEINE Mais tais-toi! tais-toi donc!... SILANUS Le voici... SCÈNE ÏII Les Mêmes, LAZARE. Au fond du vestibule, les esclaves. Plus loin, plutôt devint qu'aperçue, la foule juive. Un grand silence. On voit, du fond du vestibule, s'avan- cer lentement Lazare. Il ne regarde rien de ce qui l'environne. Les esclaves de la villa accourus parmi les dernières colonnes se grouprnt un moment comme pour lui bairer le passage. Mais à l'approche du Ressuscité qui semble ignorer leur présence, ils s'écartent silencieusement et successivement, Lazare entre par le fond de l'atrium et s'arrête sur le seuil exhaussé de trois marches. Marie-Magdeleine recule jusqu'à l'une des colonnes du premier plan, contre laquelle elle s'écrase, immobile. Mais Verus, rompant le silence, et la main sur la garde de son cpée, se rapproche de Lazare. VERUS, d'une voix brutale. Qui êteS-VOllS?... (Lazare ne répond pas.) VoiîL- 8 102 MARIE-MAGDELEINE ne répondez pas?... Il est en eiïet plus facile de couvrir de silence ce qu'on n'ose avouer. Mais, si vous n'avez rien à nous dire, vous n'avez rien à faire ici! Il est heureux pour vous que ma pitié l'emporte sur mon indignation. Allez ! Nouveau et profond silence. LAZARE, d'une voix qui ne semble pas encore rcdever.ue humaine, s'adressant à Marie-Ma^dclcine. Viens, le Maître t'appelle. Marie-Magdeleine se détache de la colonne où clic s'appuie, et l'ait, pour se rapprocher de Lazare, qualre ou cinq pas somuambuliqucs. VERUS, lui barrant le chemin. Où vas-tu?... UARIE-MAGDELEINE, comme reprenant difllcilcmeiU conscience, d'une voix étonnée, hésitante, qu'elle s'efforce vainement de raffermir. Où il veut... ACTE DEUXIÈME iO?, VERUS \on, tant que je serai là!. ALARIE-MAGDELEiNE, se jetant convulsivement dans Ip? bras de Veius. Vérus!... VERUS, l'ctreignant énergiqiicment. Sois sans crainte. Rien ne pourra t'at- teindre dans ces bras qui se ferment sur toi. La folie de cette terre semble plus conta- gieuse