Sur les œm^res et les travaux de lUtmain Itolland publiés dans les éditions des eahiers antérieures à la fondation des eahiers et dans les trois premières séries des cahiers y se référer nu

Sixième eahier de la quatrième série, cahier de cour- rier, courrier de Paris, inventaire des cahiers, en/orme de catalof^ue. un cahier de y a paf^es. un franc

Nous publierons dans un cahier de la cinquième série le relevé sommaire des œuvres et des travaux de Romain liolland publiés dans la quatrième série de nos cahiers.

Leê œuvres et les travaux de liomain Holland paraissent régulièrement en cahiers.

le théâtre du peuple

Xjc nouveau est venu, l'ancien a passé Schiller à Goethe. / So.f

s-v

à Maurice Poltochcr,

promicr foiulatcur en France (lu Théâtre du Peuple

Au moment on paraît ce cahier, se font les premiers efforts sérieux pour fonder à Paris le Théâtre du Peuple. Déjà, depuis septembre, un ThéAlrc Populaire régulier est ouvert, à Belleville. Un autre, cette semai ne même, vient de s'ouvrir à Clichy. On y tâche, sans fracas, sans représentations extraordinaires, par un travail mtnieste et rég-ulier, d'établir entre l'art et le peuple un courant ininterrompu. D'autres tentatives analogues doivent être faites, cette année, sur divers points de Paris. A côté de ces essais loj'aiLx, des con- trefaçons prétentieuses, qui attestent du moins la puissance du mouvement populaire, tentent de s'em- parer du beau nom de Théâtre du Peuple , pour le dérui' turer. Il importe de distinf^uer impitoj-ablement la plante populaire des parasites qui s'efforcent de vivre à ses dépens. Le Théâtre du Peuple n'est pas un article de mode et un Jeu de dilettantes. C'est l'expression impérieuse d'une société nouvelle, sa pensée et sa voix; et c'est, par la force des choses, en cette heure de crise, sa machine de guerre contre une société caduque et déchue. Les années qui viennent seront décisives pour le Théâtre du Peuple de Paris. Xon que rien puisse

Roinain UoUaud

l'cmpécher maintenant de s'établir. Il est nécessaire. et il sera. Mais il ne faut point (Vi^quiK'oqne. Il ne s'agit /tas d'om^rir de notiveau.x vieux théâtres, dont le titre seul est neuf, des théâtres bourgeois qui tâchent de donner le change, en se disant populaires. Il s'agit d'élever le Théâtre par et pour le Peuple. Jl s'agit de fonder un art nouveau pour un monde nouveau.

Romain Rolland

i5 novembre jgo3

INTRODUCTION

LE PEUPLE ET LE THÉÂTRE

11 s'est produit un tait remarquable depuis dix ans. L'art français, le plus aristocratique de tous les arts, s'est aperçu que le Peuple existait. Il \r connaissait bien comme matière à discours, à roman, à drame, ou à tableau,...

« A<liuiral>lc sujet à mettre en vers latins! »...

Mais il ne comptait pas avec lui, comme avec un être vivant, un public et un juge, (i) Les progrès du socia- lisme ont attiré l'attention et les convoitises des artistes vers le souverain nouveau, dont les politiciens étaient jusqu'à présent les interprètes uni(pies : auteurs et acteurs tout ensend>k-. Us ont découvert le peuple à leur t >ur, découvert, si j'ose dire, un peu à la façon dont les explorateurs d'aujourd'hui découvrent une terre inconnue : comme un débouché pour leurs pro-

(1) Alors le poète belg<' Ho<i h ccnv.iil : « Larl nai /»a.s

fait pour If peuple... Pour qu'il uj)ris pnr lo peuple, il fau-

drait l'abaisser .i son niveau. »

II

Romain Rolland

(hiits. Les aiilnirs v vriilont introduire leurs œuvres, TKtat son répertoire, ses acteurs, cl ses fonctionnaires. C'est toute une comédie, cliacun joue son rôle; mais il n'y a peut-être lieu pour personne de trouver un sujet d'ironie : car il n'y a peut-être personne qui soit tout à fait à l'abri de l'ironie. Aussi bien il faut prendre les hommes comme ils sont, et ne pas décou- rager l'intérêt particulier de chercher à se confondre, ou de se confondre naïvement, avec Tintérêt général, pou^^'u que ce dernier en profite. Or il en est ainsi ; et, de ce grand mouvement qui s'étend avec trop de force et d'universalité pour que le bien n'y soit pas mêlé au mal, et la pensée de l'utilité publique aux soucis per- sonnels, je ne veux retenir que deux faits : C'est d'abord l'importance subite prise par le Peuple en art, ou plutôt . rinii)ortance prêtée au Peuple ; car le Peuple, comme d'habitude, ne parle guère, et chacun parle pour lui. Et c'est, en second lieu, Texlraordinaire diversité des opinions qui s'abritent sous le nom géné- ral d'art populaire.

En réalité, il y a, parmi ceux qui se disent les repré- sentants du Théâtre du Peuple, deux partis absolu- ment opposés : les uns veulent donner au peuple le théâtre tel qu'il est, le théâtre quel qu'il soit. Les autres veulent faire sortir de cette force nouvelle : le Peuple, une forme d'art nouvelle, un théâtre nouveau. Les uns croient au Théâtre. Les autres espèrent dans le Peuple. Entre eux. aucun rapport. Champions du passé. Champions de l'avenir.

Je n'ai pas besoin de dire de quel côté s'est rangé l'État. L'État, par dédnilion, et si paradoxal qu'il semble, est toujours du passé. Quelque nouvelles que

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LE PEIPLE KT LE THKATIIE

soient les Porines de vie qu'il représente, dès linslant (|ii'il les repri-sente, il les arrête et il les H^e. On ne lixe pas la vie. C'est le rôle de l'Ktat de [létrilier tout ce <|u'il touche, de faire de tout idéal vivant un idéal bureaucrati(|ue.

Cet idéal a été représenté, <lans l'occasion, i>ar VŒuvre des Trente ans de Théâtre. Grâce à son intel- ligent promoteur, M. Adrien Bernheim, quelques repré- sentations classiques ont été données dans les fau- bourgs parisiens par les acteurs des grands théAlres subventionnés. Aussitôt M. IJernheini et ses amis de s'écrier : « Le théâtre du Peuple est fondé î )i \'oil;ï une belle invention! On baptise le théAtrc bourgeois théâtre populaire, et le tour est joué! Donc, rien ne changera, et, dans la société en transformation inces- sante, l'art seul restera immobik, nous serons condam- nés potir l'éternité à un idéal caduc, à un théâtre dont la pensée, le style, le jeu, n'ont plus rien de vivant, à la tradition dégénérée d'une maison de comé- diens !

Je dirai plus loin ce que je pense de rcntreprisc des Trente ans de Théâtre. Je tâcherai d'en parler avec le respect (pie mérite toute tentative généreuse. Mais elle suppose une confiance en la bonté de ncître civilisation en général, et de notre théâtre en particulier, ([ue je suis loin de partager; et je combattrai sans pitié ses illusions. Ces illusions, je le sais, sont partagées par la majorité des esprits de l'élite actuelle. Cela nous prouve ce que nous savons depuis longtemps : cpi'il n'y a guère à compter sur celle élite pour l'avenir. Elle s'elforce en vain de donner le change : elle est conservatrice et bourgeoise, elle est du passé, elle

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Romain Rolland

no pont créer la société ni l'art nouveau; elle dispa- raîtra.

La vie ne peut être liée à la mort. Or, l'arl du pa ssé est plus qu'aux trois quarts mort. Ce n'est pas un fait partirulicr à notre art français. C'est un fait général. In art passé ne sullit jamais à la vie; et souvent il risque de lui nuire. La condition nécessaire d'une vie saine et normale, c'est la production d'un art incessaunncnt renouvelé, au fur et à mesure de la vie.

Je ne sais si la société qui s'élève créera son art nou- veau comme elle. Mais ce que je sais, c'est que si cet art n'est pas, il n'y a plus d'art vivant, il n'y a plus qu'un musée, une de ces nécropoles où* dorment les momies embaumées du passé. Nous avons été ^levés dans le culte des souvenirs; il nous est diOicile de nou s en dégager. Une poésie les enveloppe, et leur donne ces teintes adoucies et fondues des horizons lointains. Mais de ces belles formes qui palpitèrent jadis, la vie s'est retirée, ou se retire de jour en jour. Si môme quelques chefs-d'œuvre, plus robustes que les autres, ont gardé jusqu'à nous une partie de leur puissance, il n'est pas sûr que cette puissance soit bonne aujour- d'hui. Rien n'est bien qu'à sa place et en son temps. On peut croire que le bien et le beau existent de façon absolue, qu'ils sont d'éternelles idées. Mais leurs expressions varient selon les formes des esprits humains; et telles qui firent le charme et la noblesse d'un siècle, risquent, dépaysées dans un autre, d'y être mon- strueuses et blessantes. Un des dangers de l'art signalés par Tolstoy vient peut-être de ce que ces forces du passé, détournées de leur emploi, transportées dans un

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i-i: ri:i TLK kt i.e tiikatiik

luilieii uu(juel elles ne sont pas accoiuniuik'os, causent de graves désordres. Ce n'est pas seulement eu morale qu' u un méridien dccitle de lu vrrité », et cpi' « une rivière la borne ». Il en est de môme dans l'art. Des siècles ont proscrit le nu, au nom de scrupules, non seulement moraux, mais esthéticpies. Les statuaires du Moyen-Age l'écarlaient connue dilVorme, pensant cpie a le vêtement est nécessaire à la grâce du corps ». Les peintres de l'école de Gioltonc trouvaient dans le corps de la femme « aucune mesure parfaite ». (i) Les honuues du dix-septième siècle (jui connaissaient le mieux l'ar- chitecture golln(jue, (j) la condamnaient précisément au nom des raisons qui nous la font aimer. Un génie du dix-huitième siècle (3) s'indignait connue d'un*; injure d'être conq)aré à Shakespeare. Un grand peintre italien (4) traite la peinture tlamande d'art de sacristie, tt bon pour les femmes, les moines et les dévots ». Et le moujik, dont parle Tolstoy, regarde avec dégoût la Vénus de Milo. il est possible (juc le l>eau pour l'élilc soit le laid pour la. fouie, (ju'il ne réponde pas à ses besoins, aussi légitimes (pic les nôtres. N'imposons donc pas, sans examen, au peuple du vingtième siècle l'art et la pensée de sociétés aristocratiques et passées. D'ailleurs le théâtre populaire a l)raucou[) mieux à faire qu'à ramasser les restes du th('{\lre bourgeois. Nous ne tenons pas à étendre la clientèle des théâtres actuels : ce n'est pas pour eux que nous travaillons; nous n'avons à prendre en considération que le bien de

(1) Cfimino Cennini. en 1437.

(2) FtMiclon. <3) t.Iuck.

(4> Miciiti-Aiige.

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l'art ou le bien du peuple. Il laudrnit uu llor o{)tiuiisuie pour croiro que l'un ou l'nulrr soit intéressé à la diUu- sion de notre culture artisticpie. prise dans son ensemble.

Osons secouer l'or^^ueilleuse superstition de notre précieux nrt. dont nous sommes si fiers. Kxaminons francliement s'il y a rien pour le peuple <Ians le baj^a^je dramatitpie du passé. Kt s'il n'y a rien, disons-le, sans souci des prc- jugés.

LE THEATRE DU PASSE

ru KM 1ERE PAHTIE

LE THEATRE DU PASSÉ

MOLIÈRE

Je commencerai par convenir qu'il semble que nous ayons les éléments d'un théâtre comique populaire : Molière en est la pierre anj^ulaire. Par certains côtés, il appartient même plus, en apparence, au peuple qu'à la bourireoisie. Notre classe n'est plus toujours en parfaite harmonie avec les idées et les sentiments de Molière. Si nous étions francs, nous avouerions parfois des mouvements de révolte, presque d'antipathie, (|ue retiennent et qu'étouffent aussitôt la puissance d'un grand nom et la peur du ridicule, (i) La vie animale s'est trop appauvrie chez nous, pour (jue nous trouvions un plaisir bien vif aux Scapins et aux Sbri^'anis, aux coups de bâton et aux clysières, aux grasses gaillardises, et surtout à l'àpreté brutale dune verve souvent cruelle, qui satlaqne inditVéremment aux faibles et aux forts, et ne ménage ni l'âge, ni les inlirmités, ni tout ce qu'il

(1) Lochec tout récent do Bourgeois gentilhomme, à la représcn- tntion de gala donnée à l'Opéra, en octobre dernier, pour le roi et la reine d'Italie, eu est un indice frappant.

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le thvâtrc du passé

y a de pitoyablo dans la nature Inimaino. Le Grand Uoi riait aux éclats. (|uand Lulli, c<'stunié en nnifti. sautait par dessus la rampe, et enfonv <it un clavecin à coups de pied et à cou|)s de poing. Saint-Simon raconte de Versailles cl de l'entourai^e de la duchesse de Bour- gotrne des farces énormes et méchantes, qui montrent la sauvagerie de la Cour. Les comédies de Molière sont accordées au diapason de son temps. Aujourd'hui, le peuple est plus au point que nous pour en jouir à son aise. Encore faut-il distinsTuer entre les peuples, si j'en crois ce qu'on m'a conté d'une représentation populaire de Georges Dandin en Russie. La pièce indigna les paysans, qui prirent violemment parti pour Dandin, contre la coquinerie de sa femme. Nous n'en sommes pas là; et le Mariage forcé est un des gros succès de nos Universités populaires. J'ai vu jouer à Gérardmer, sous la direction de Maurice Poltcchcr, le Médecin malgré lui ; et bien que les acteurs fussent des garçons et des fillettes du village, sans habitude du théâtre et même de la récitation, la pièce m'a semblé mieux à sa place qu'au Théâtre Français. Les essais fpi'on a faits à la Coopération des idées, et dans les théâtres des faubourgs, du Bourgeois gentilhomme et du Malade imaginaire n'ont pas moins réussi. Ce sont œu>Tes i)opulaires, semblc-t-il, par la largeur du des- sin, la robuste allégresse, le souflle d'épopée rabelai- sienne. — Ne nous hâtons pourtant pas de conclure de notre idée de peuple au [)euple tel qu'il est. Je voyais récemment le Malade imaginaire dans une des repré- sentations populaires des Trente ans de Théâtre; et certes le succès fut grand, bien qu'on ait applaudi davantage dans la même soirée des déclamations

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MOLIKRE

senlinionlalcs de Musset; mais jamais i'cnorniilé de la farce ne me parut si cnornu*. non seulemonl parce <|uc certains acteurs avaient cru devoir outrer encore leur comi(pie naturellement outré, mais parce que brusque- ment on remarquait, en la voyant au j^rand jour, quelle part de convention classique se cache dans cette pitrerie de génie. On y est habitué à la Comédie française; on n'y prend plus garde. Mais le peuple l'ignore, et il en est surpris. Plus d'une fois, j'ai senti chez mes voisins cette gène que j'ai souvent observée dans le [)ublic des universités populaires : le soupçon cpie leurs anni- seurs bourgeois ne les traitassent en enfants, (pi'ils ne voulussent se mettre à leur portée. Cette crainte g<\tait leur plaisir. plaisir réel d'ailleurs; car qui peut résister au rire de Molière?

Au reste, si le peuple ne goûtait dans le répertoire de Molière que la boutTonnerie, l'avantage serait mé- diocre ; il apprendrait peut-être une meilleure langue, mais son intelligence ni son cœur n'y gagneraient guère. Et je crains que ce ne soit le cas jusqu'à présent : les chefs-d'œuvre classiques de Molière le laissent assez froid ; je l'ai vu s'ennuyer poliment au Misanthrope, admirable psychologie de salon, ou aux Femmes sa^'antes, la comédie emprunte i\ la tragédie sa dignité d'allure et son noble maintien. Je sais qu'on a fait à Tartiilfe, lors de sa représentation en novembre 1902, à Ha-ta-clan, un succès retentissant; mais ce succès ne s'adressait pas à Molière; il s'adressait à M. (^>ml)es, ou à son porte-parole, le journaliste anti- clérical, (lui crut bon de faire intervenir la pièce dans l'allaire des Congrégations, et a dénonça dans Tartuffe l'éternel ennemi, concluant que la guerre devait conti-

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le ihrdtrc du passé

nuor, plus nécessaire à l'Iieure acluellc que jamais ». Gomme le Hit alors naïvcmenl un crilicjue. « c'était jouer sur le velours. L'homme noir est en horreur à tout public français. On ne se lasse jamais, chez nous, <le le dénoncer et de le haïr ». (i) Mais dans ces conditions, il ne s'agit plus d'art, et j'ai (pielque raison de croire que TartufVe livré à lui-même eût été moins populaire. Si savoureux quMl soit et d'une si robuste carrure, la forme est trop peu libre ; elle sent son siècle; les longs discours abondent, sans parler du langage spécial de la dévotion, dont le sens échappe à la foule. Le peuple méprise l'hypocrisie religieuse; mais je doute qu'il la comprenne, surtout sous la forme qu'elle avait revêtue au temps des Pro- i'inciales.

Mais ne chicanons point Molière. Sa part est assez belle. Par l'une ou l'autre face de son double masque comique, il plaît depuis deux siècles à toutes les classes de la nation, et souvent il les rassemble dans une joie fraternelle. Cela est rare, presque unique sur notre scène. La monnaie de Molière ne manque pas en France. Mais quel qu'ait été le talent des successeurs du grand homme, on ne trouve guère chez eux cet opulent mélange de tempéraments opposés, ces deux natures : l'une qui analyse la vie avec une finesse iro- nique, un peu désabusée; l'autre qui en jouit avec une puissante gaieté. L'observation va d'un côté, et la verve de l'autre; à leur suite, le public se divise; et l'art s'étiole, ou se dégrade. J'aurai l'occasion de dire plus loin ce que je pense de notre comédie moderne.

(1) Le Temps, 24 novcmLre 1902.

II

LA TUA(;i;i>ii: classique

La comédie Molière peut, à lu rigueur, pourvoir aux premiers besoius d'un théâtre populaire; elle ne peut lui suflire. D'une façon générale, ce n'est pas assez de la comédie. Le rire est une force ; la satire intelligente des vices satisfait la raison. Mais on ne saurait y trouver de ressort assez éncrgicpie pour l'action. La comédie classique, entre toutes, s'impose d'étroites limites; son domaine est cehii du bon sens; elle y règne en maltresse, mais elle n'en sort guère. Il n'est rien d'aussi précieux que le bon sens; et ce n'est pas en un temps qui en semble si dépourvu, (ju'il faudrait dire le contraire; le bon sens penl mènera tout, même à l'héroïsme : on l'a vu. .Mais un peuple est femme; il ne se conduit pas seulement par sa raison : davantage par ses instincts et ses passions; il les faut nourrir et diriger. Les émotions du grand art tragique peuvent avoir sur lui une prise puissante dont les elfels sont inappréciables. Avons-nous en France im répertoire dramati(jue ou tragicpie qui puisse lui servir d'aliment? Existe-l-il un Ihéàtre qui exalte les puissances héroïques de l'âme, la vigueur de ses passions et de sa volonté?

Le premier qui s'ollre à l'examen est notre tragédie classique du dix-septième siècle.

On a fait grand bruit du succès récent (iAndro- maque à Ba-ta-clan. C'est de que M. Bernheim et ses amis sont partis pour affirmer que la tragédie clas-

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le théâtre du passé

siqiic ttait un gonre popuUiiro. Kxaminons donc ce siiccùs. tt L'éprouve tentée, à Ha-ta-clan, écrivait naguère M. Larroumet. clianipion dv M. Bcnilioini, a été d'une évidence radieuse. Andromaqnc a excité un enthousiasme inouï. Le peuple (3.oo<) spectateurs) n'a pas perdu un détail de l'action, un mot du dialogue. Oui, l'élégance de Racine, son choix de mots, sa généra- lité de termes, le fondu de sa couleur, il a saisi et senti les nuances de tout cela. » (i)

Je vois mal, pour ma part, « le peuple (3.ooo specta- teurs) » appréciant « le choix des mots » et a le fondu de la couleur » de Racine, à la façon d'im professeur de rhétorique. Qui veut trop prouver ne prouve rien. Soyons plus méfiants, et voyons dans quelles conditions eut lieu la représentation. Pour cette fois, ce ne fut pas un journaliste anticlérical, qu'on chargea de présenter Racine au peuple, ce fut un avocat d'assises. Pourcjuoi un avocat ? Le critique du Temps nous l'apprend :

« Maître Félix Decori, le célèbre avocat d'assises, de par sa profession devait voir juste dans l'art de Racine. Il n'y a pas un sujet de Racine qui ne reparaisse à chaque page dans la Gazette des Tribunaux. Pour Andro- moque en particulier, le sujet n'est autre chose qu'un crime passionnel. L'aventure d'Oreste et de Pyrrhus, d'Hermione et d'Andromaque se ramène «à ceci : une femme se venge de l'homme qu'elle aime, qui ne l'aime pas, et qui aime une autre femme, en faisant tuer cet homme par un honmie dont elle est aimée, qu'elle n'aime pas et auquel elle se promet. Maître Decori n'a eu qu'à prendre dans ses souvenirs de la harrc pour

(\) Le Ttwp%.in octobre 1002.

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LA rUA<iKDIE CLASSIQUE

y trouver une liistoire exactement scml>lal»le, dont les héros étaient un bouclier, sa fenuue, leur garçon et une mercière. Il l'a racontée, et a conclu : a Je viens de vous exposer le sujet iVAndroniaqae. » (i)

Maintenant je comprends le succès iVAndroniaf/tie. Vous avez olVert au peuple un Icuilleton du Petit Jour- nal .' Mais croyez-vous sincèrement que ce soit Andronxaque? Est-ce lace «fondu de la couleur», cette « élégance de Racine », etc., etc.? Comment ne voyer- vous pas que dans l'art de Racine, le sujet n'est presque rien, que l'analyse des j\mes, (jue l'expression est tout, et(|ue (piand vous soulignez d'un trait grossier le sujet, le mélodrame, vous ne faites pas applaudir Racine, vous le tournez en dérision I

M. Faguet l'a bien senti, et dans une de ses pages les plus dégagées de tout esprit d'école, il a montré ironi- quement ce que la foule voyait dans le chef-d'œuvre de Racine. M. l'aguct n'est certes point l'ami du TliéAtre du peuple ; il prouve fré(juenunent à ses lecteurs du Jour- nal des Débais, fjui ne demandent qu'à en être con- vaincus, — que le théâtre du peuple ne peut pas exister; car il n'a pas existé jusqu'à présent : (a) étant admis d'avance qu'il n'y a jamais de progrès, et que tout est toujours le même, ce (pii est bien commode. M. Faguet est trop spirituel, pour ([u'on entreprenne de discuter avec lui une assertion dont il sait mieux que personne l'exacte valeur; et toute la vengeance que j'en veux tirer, c'est de me servir de son ironie uicme, quand elle s'exerce à notre prolit.

{\) Le Temps, même article.

(2) Journal des Débals, 20 juillet 1903.

2.0

le théâtre du passé

tt Vous ôlos-voiis avisés, (i«Mnan<lc-l-il. (i"(>nvisaj^cr Andromaqno on nii'lodrainr? Si vous vous en ùlcs avisés, vous vous êtes aperçus quVllc poul trrs h'ww rire prise de ce biais. Il y a une innocente persécutée, un traître aidé d'une traîtresse, et un tyran féroce. \'oiiù les élé- ments du mélodrame : ils y sont tous. Et après bien des péripéties le personnag^c sym|)iillji(jue ne lléchit pas, arrive jusque sur le point de counjjetlre une faiblesse et ne la commet pas, reste (idèle à ces deux sentiments nobles : son amour maternel et son amour conjugal, le tyran féroce est tué, le traître devient fou, la traîtresse se poignarde, et le personnage synipathique devient reine de France, en compagnie de son petit garçon sauvé des eaux. C'est le mélodrame par excellence, c'est le roi des mélodrames. » (i)

Suit un projet de dénouement à la Diderot, pour repré- sentations populaires : le couronnement d'Andromaquc. « Qu'elle monte sur le trône, et que Céphise lui apporte son enfant, et qu'Andromaque le prenne sur ses ge- noux, et l'embrasse avec sensil)ililé. La toile tombe.»

« Mais, continue M. Faguet, examinez combien de tragédies classiques renferment un mélodrame avec ses éléments sufTisants et nécessaires : personnage sjtti- patliique. personnage sympathirpie en péril, péripé- ties, personnage .sympathique triomphant à la fin, vertu récompensée et vice puni?... J'ai vu jouer Phèdre, Athatie, devant un public très poi)ulaire, res- pectueusement, mais froidement. Dans Phèdre, on ne s'intéressait qu'à l'innocent persécuté, à Ilippolyte... On n'était véritablement remué qu'à la scène de dis-

(\) Jrjiirnal dcx Débats. 23 février 1903.

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LA Tn.vr.KDIK CLASSIQUE

cussiond'Hippolyte avec Thésée, au (iiialriéme acte, il à celle du récit de Tliéraiiiéno. Pour Athalie, c'était bien autre chose. L'ellcl produit pur Athalie était un elFet d'étonnenicnt . «t rien autre. Le public j)Opuluir<- était étonné, et puis il était encore étonné, et ce fut cchi juscpi'à la lin inclusivement. Et cela est naturel. (Juc luisait le public populaire à toute cette représentation Athalie? Et (pie voulie/.-vous (ju'ii lit? H cherchait le personnage sympathique, et naturellement il ne le trou- vait pas. Racine ayant négligé ou dédaigné de ly mettre. Il se disait : a lion! Joad est une vieille canaille, très forte du reste; Athalie est une vieille canaille, qui devient gaga; .Vbner est un pur et simple imbécile. Mais celui à (pii l'on veut (pie je m'intéresse, est-il? Quand sorlira-t-il de la coulisse ? Je l'attends pour ni'é- mouvoir. » Le public populaire l'a att«'ndu juscpi'à la lin du cinquième acte; et du reste, ({u'Alhalie filt égor- gée, Joad vaiuipieur, et Joas couronné, cela lui était bien égal. Moi-même... Parlaiteiiient I... J'étais devenu un peu peuple par communication, et j'en arrivai peu à peu à cette impression : u Elle est admirable, cette pièce ; mais admirable cl intéressante sont deux ciioses extrêmement dillérentes ; et pour ce qui est de l'intérêt draniati(pie, ils ont raison : ce n'est pas une pièce inté- ressante. » ( i )

Je prie (ju on note ces dernières lignes, si lucides et si libres. Elles sont vraies, non seulement tV Athalie, mais d'une bonne partie des chcfs-d'ieuvre classi(iues. Que le théâtre de Racine ne soit pas populaire, c'est un fait (pii ne prouve ni contre le peuple, ni contre Racine.

(1) Journal des Débats, même article.

2"

le théâtre du passé

Ce sont deux iudiuIcs (linVrrnts : il n'y a aucun inlérci à les vouloir rapprocher. Le grand art de Racine csl d'une impersonnalité sereine, au fond de K'upielle transparaissent, comme d'une eau limpide, les A.mes cl leurs émotions. surtout des âmes faibles et des émotions féminines. I/auteur ne i)rend point parti ; à peine semble-t-il se passionner pour ou contre les évé- nements où vont se briser ses héros : il ne fait rien pour les violenter, il les subit passivement. On ne sent point en lui une force supérieure qui cherche à s'impo- ser : le Maître, dont une foule, surtout une foule fran- çaise, aime à sentir au théâtre la domination de la vo- lonté, de la pensée, ou simplement du verbe, ce qui fit. de notre temps, la popularité plus ou moins justifiée de Dumas lils. Le théâtre de Racine est l'œuvre d'un dilettante de génie, qui fait de l'art pour lart. (pie l'action n'intéresse guère, et (jui par suite n'en peut guère exercer, sinon sur les artistes comme lui, aristocratie dont le nombre sera toujours restreint.

* *

Il en est autrement de Corneille. On se trouve en présence d'une volonté qui s'adresse directement à la volonté, d'un homme qui parle à l'homme, d'un grand courant d'action qui relie, d'une faron continue, le public à la scène. Certains, les délicats, j>euvent être choqués de l'insistance fatigante d'un homme qui vous parle au visage, qui ne vous lâche plus après vous avoir saisi, et f[ui vous étourdit de sa faconde violente. Mais la foule aime qu'on lui commande. Elle n'a point avec Corneille ce malaise qu'elle éprouve inconsciem-

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LA TR\r,EI>ir. CLASSIQUE

incnl aux pièces de Ilaciiio : d'ètro ctranjjèrc à co ([iii se passe sur la scèuo, d'assisU'i* du dehors à des drunies intimes. Corneille la jette dans raction. 11 réalise cette première loi du grand poète dramatique : parler pour tous. Puis ce robuste Normand est peuple par cer- tains Iruils de son lempéraïuenl : son amour des dis- cours, sa violence sani^uine, ses emportemenls sourlains, ses brusques volte-faces de sentiments, toute la sauva- gerie instinctive (jui s'ahrile sous les idées géné- rales, — comme Horace poignardant sa sœur au nom «le la liaison î (i) Ces caractères entiers, qu'un grand événement imprévu bouleverse de fond en cond>le, et transforme de toutes pièces, sont d'essence popu- laire. Le revirement absolu ilàmes comme celles de Cinna, d'Kmilic, d'Auguste, à la fin de la tragédie, est presque inexplicable à des consciences bourgeoises, lentes et rélléchies ; elle est naturelle h des Ames passionnées et sans nuances. (2)

Et pourtant, aucune pièce de Corneilb' n'est restée entièrement populaire. Il en est [»lusieurs raisons:

La langue. C'est mi fait général, (pie la forme d'une tragédie ou d'un tlrame se fane i)lus vite que celle d'une comédie; du moins, elle cesse plus vite d'être sentie du public. Lu ell'et, elle est moins réaliste, elle

(1) I Cest trop, ma poUencc d fa raison fait plac«.

I Horace tuant Cn mille i

(2) Corl.iins vers de Corneille montrent des successions de p.nssions nussi rapides et aussi in.ittenducs. que In mimique à demi-barbare d'un noteur japonais :

I Mo haine va mourir, que J ai crue imninrlelle; Elle c«t morte, et ce Cfcur devient sujet fldclle ; Et prenant désormais cette haine en horreur. L'ardeur de voos servir succède à sa fureur. >

,'Clnna}

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le tlicàlrc du passé

s'appuie moins sur l'observation de la nature, elle est plus subjective, plus indivitluclle ; elle reçoit davuntap^c l'empreinte du poète, du temps, de la nation. L'ima- gination pot'litpie se nourrit de l'atmosphère du siècle, de l'ensemble d'habitudes populaires ou mondaines l'auteur a vécu. Rien n'est dépaysé plus promplement qu'une métaphore poétique, quand le poète a vécu de la vie de cour, ou de salons, dont le mobilier intellec- tuel se renouvelle tous les dix, vingt, ou trente ans. Aussi ces images deviennent souvent presque incom- préhensibles, sauf à une faible élite de raffinés, qui trouvent un charme de plus à ce qu'elles ont de rare, de surprenant pour le goût, soit qu'elles brûlent de façon étrange, comme les métaphores de Shakespeare, soit qu'elles aient pris des teintes délicates et passées, un peu vieillottes, comme les images classiques. En dehors de ces causes générales d'usure, le style de Corneille est particulièrement obscur. Sauf aux points culminants de l'action, il est abstrait, embrouillé, souvent impropre, parfois inintelligible ; on raillait déjà de son temps le galimatias cornélien. Je veux bien qu'il ne soit pas toujours un obstacle à l'admiration du peuple, qui n'entend guère dans les discours que quelques mots retentissants, et l'accent de celui qui les dit. Mais c'est une chose fâcheuse, qu'on doit recon- naître, et déplorer; car cette stuj)ide fascination de la parole, devant qtii abdique la raison, a causé dans l'histoire des malheurs innombral)les ; et le rôle d'un théâtre populaire, loin d'encourager le sommeil de l'esprit f de le cond)attrc résolument, en ne

présentant rien au peuple qu'il ne puisse comprendre. D'autrr» part, le système dramatique de Corneille est

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LA TnA<;KI)IK CLASSIQL'K

fait pour n;l>iil(M' un ainlitoir»' pojjiilairc. 11 ne lui ollre (ju'iin miiiiimiiM «le plaisir. Vru de pcrsoiina^fs ; peu d'événements; point de mis»' en scène; point d'action apparente, ou une action qui se traduit en |>arole» abstraites. Ce tluàtre repose sur les anciennes luuna- nités, le discours latin, l'aniplillcation «lu barreau, la rhétoriqm* bourjjeoise. Ilien pour la vie pbysitpie du peuple, (pii souMVc d'ùtre comprimée. Ui<n pour son imagination enlantine et avide. On sent tpic cet art est l'expression d'une société « d'imaj^ination sèche et de raison exigeante », (i) à l'opposé du peuple. Cela est frappant ilans les idées, les sujets, les personnages mêmes, dont toute une partie nous est devenue étran- gère et lointaine. Il ne s'agit pas seulement de certaines fureurs, dont nous ne sentons plus raiuMiillon avec cette intensité, de certaines passions de l'Age de pierre, comme celU' du point dlionneur (plus surprenante encore dans le théâtre espagnol, et qui conduit tel héros de Calderon à des actes non seulement atroces, mais absurdes). Il ne s'agit pas non plus uiii(iuemcnt de ces parties mortes de l'àmc, de celte galanterie insuppor- table, de celte politesse amoureuse, ridiculement démodée. I/Amc même de cet art est à peu prés perdue pour nous. C'est un art politicpie, fait pour un public d'homnu^s d'Ktat. de jjatriotes, de lhéorici«'ns du gouvernement ou de la révolte. Il reflète, comme on l'a dit, cette génération de grands ambitieux des ministères Kichelieu et .Mazarin, « ces âmes fortes et dures », dont la passion donu'nante était de gouverner, et cpii. en pensée, parfois en action, essayant de toutes les

(1) Gustave I^nson. Histoire de la liltcraturc frunçaiic.

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Ir thcàtrc du passé

formes poliliquos. ol raisonnant sur toulos, conlribiu'- rcnt à l'élaboration de la puissante machine politique du dix-septième siècle. A eux s'adressent les discus- sions âcCinna, de Sertorius. iVOthon. Si pénétrantes qu'elles soient, quel intérêt vivant ont-elles gardé pour nous ? Sans doute noire temps, comme celui de Corneille, est un temps de polilicpie. àprciiient attaché à résoudre des problèmes de gouvernement et de vie sociale, à trouver une fornmlo nouvelle qui satisfasse nos exigences intellectuelles cl morales. Mais les (juestions qui nous occupent sont diUVrcntes de celles d'il y a deux cents ans; et en politique, on ne s'intéresse qu'aux questions présentes. Les raisons de Cinna et de Maxime n'ont pas perdu leur prix ; mais ce sont (comme presque toujours chez Corneille) discours d'aristocrates, rompus à la pratique des affaires, et méprisants du peuple. Que le peuple s'en délie. Au fond, ces discus- sions contraires mènent presque toujours à l'apothéose de la monarchie, et de la paix victorieuse qui suit les longues guerres. On comprend que Napoléon ait fait ser\'ir Cinna à ses desseins, et que Taima l'ait joué à Erfurl, devant les rois vaincus. Mais aujourd'hui, de tels spectacles sont déplacés et sonnent faux. El quant à les donner au peuple pour leur grandeur d'art, quelles que soient les idées qui y sont exposées, c'est d'un dilettantisme qu'il sied peu d'encourager.

Un petit nombre seulement des œuvres de Corneille me semblent accessibles à la foule : Horace, dont les cris d'héroïsme sauvage sont bien faits, un peu trop, pour remuer les masses. Même le procès de la fin n'est pas sans une grandeur populaire qui échappe au f)ublic actuel. Malheureusement la langue est souvent

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LA TRAGEDIE CLASSIQUE

o!)SCiirc, cl l'action lento cl Iroldiv La jeunesse ardente du Cid, sa liberté d'allure, son abondance j;énércuse de vie, inspirent une sympathie irrésistible. Peut-être cependant le problème chevalercscpie qui y était posé pour les j^entilshounnes duellistes de la cour de Louis XIII est-il devenu un peu archaùpic pour les ouvriers du laubourg^ Saint-Antoine. Xicomède serait peut-être l'œuvre la plus populaire de Cor- neille; car le caractère principal est de cette espèce chère à tout peuple : un bon jjéant joyeux, un Siegfried gaulois, seul au milieu d'ennemis, déjouant leurs perfi- dies, raillant leurs petitesses, avec un héroïsme ironique, trantiuillc et linalement heureux. Les lig^ures (pii l'entourent sont pillorescpies : Libelle sauvai^e Laodice, le vieux roi, i)eureux et menteur, le chevalier français Attale, le diplomate an|,do-saxon Flaminius. La pièce est habilement machinée, et les aventures ont peut-être plus d'intérêt, que ce n'est l'habitude des trajj:édies, ou un intérêt moins attendu, et qui grandit jusqu'à la fin. Pourquoi, précisément ici, le style est-il i)lus obscur et plus galimatias que jamais ? Comme Horace, et davan- tage encore, on ne pourrait jouer Xicomêde sans coupures et sans explications. l'n somme, et sans pousser l'examen plus avant, il s<'mblc cpi'on ne puisse rien retenir de la trai,'édie du dix-septième siècle que pour la lecture, et non pour la représentation, (i)

(1) Maurice Poltcchcr. bien pl.acé pour observer de près le public popul.Tire, est du même avis : « Je ne crois guère possible de faire un emprunt à notre tragédie classique ; c'est une forme d'art aristocra- titjue qui me semble peu convenir à l'auditoire d'un TlicAtre du peuple: et des acteurs populaires ne sont point faits pour parler la langue que Corneille et Racine prêtent à leurs héros. « {Le Théâtre du Peuple. Revue des Deux Mondes, premier juillet 1903)

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LE DllAME KOMANTIQUE

Pour \c Drame romantique, la question est tout autre. Il ne s'agit pas d'en faciliter l'accès au peuple, mais bien plutôt d'en préserver le peuple, si celui-ci avait tendance, comme je crois, à se laisser séduire par lui. On n'a plus aucun mérite à le dire : le drame romanticpie n'est qu'une forme du mélodrame; et toute la poésie verbale dont il est revêtu ne fait qu'augmenter ses dangers, (i) C'est une peau de lion jetée sur la niaiserie ou la bassesse. Avec ses superbes prétentions de donner la clef de l'universelle énigme, de peindre le monde entier et de l'expliquer, a de regarder tout, à la fois, sous toutes ses faces », comme l'annonce naïvement la préface de Marie Tudor, ce drame se contente à fort bon marché. En fait d'observation, il s'en tient à des abstractions de tragédie voltairienne, quil affuble des oripeaux d'une érudition d'autant plus minutieuse qu'elle est moins sûre. En fait de pen- sée, c'est un arlequin bigarré d'idéologies contra- dictoires où le ton dominant est un naturisme assez plat, venu des Encyclopédistes, sur lequel les

(1> Il va de soi qu'on ne parle ici ni de l'admirable llu>;'itre de Musset, rêve d aristocratique adolescent, ni des quelques drames d'Alfred de Vigny, d'ailleurs inférieurs à leur renommée, froids et antipopulaires. Quant à Hugo, il est juste de reconnaître qu'il n'a tenu qu'a lui de faire un théâtre hautement populaire, comme il lit un rom.in et un pamphlet puissamment populaires, malgré tous leurs défauts. Mais au temps il écrivit ses grands drames, il n'y avait rien de démocratique en lui.

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i.r DR ami: Romantique

ein|Tt)iiscs rcvoliilionuairos et les violences exaspérées du romantisme allemand ont déposé leur vernis. Uiciic de bruit, d'éloquence, d'airs de bravoure, d'images éclatantes, de fausse science et de fausse pensée, ce théAtre est le capitan matamore de l'art français. Il ne se donne la peine, ni de penser, ni d'apprendre, ni d'observer; il n'a ni vérité, ni honnêteté; il hlnfj'e avec maestria. C'est bien un mélodrame cpii exploite son public, cpii le prend par sa niaiserie, dupe des mots bruyants, par sa sensiblerie habituée à confondre la passion avec les grimaces de la passion, par sa bassesse enlin, (jui sous les revendications pseudo- humanitaires et psemlo-relijçieuses, trouve l'appât d'nn matérialisme grossier, il mord avidement. Ces faux brigands, ces faux révoltés sont les premiers-nés et les mieux venus de cet art de Montmartre, qui a depuis sévi, non sans éclat, sur la raison française. Art de cénacles tumultueux, le talent abonde, sans par- venir, que par exception, à sa matunté. faute de recueillement, de sincérité, et de mécontentement de soi. Toutes ces fureurs romanticjues sentent plus la H( thème que la Révolution. Va\ assourdissant le peuple de déclamations anarchi(pies, elles contribuent à le maintenir dans l'inertie, plus sûrement encore que les artistes patentés d»- la bourgeoisie. L'indigence poé- tique du père Dumas montre à découvert la plati- tude de ce mélodrame, mis tout nu, déshabillé de son lyrisme. Je crois fermement que le drame roman- ti(pie est un des plus dangereux ennemis du théAtre populaire que nous cherchons à fonder en l'rance. Il a poussé des rejetons innombrables, divisés en deux branches : les drames issus de Hugo, et la postérité de

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/(' thciUre du passe

Dumas pèro. Conx-ci, race tic mclos criards, de gueux à panaches, d'avculuriers liàblcurs, se sont abattus sur les théâtres des faubourgs comme une nuée de sau- terelles, et ont fait le désert partout ils ont passé. Ceux-là, moins I)ons garçons, avec d'orgueilleuses visées, se sont installés dans les Ihérures dits des poètes, ils ont travaillé assidûment à corrompre le goût de la bourgeoisie : ils n'y ont pas mancpié. Succès facile. Le public bourgeois n'est capable de juger que d'un art réaliste moven. étavé sur le bon sens et sur l'observation à dose modérée. 11 est dépaysé dans la poésie, et ne saurait distinguer la fausse de la vraie. Il y a même quelque chance pour que la caricature lui plaise davantage, justement parce que les traits en sont plus accusés. Quand il fut amené par les exigences du snobisme à la nécessité de sembler comprendre celte langue qui lui était étrangère, il alla droit aux charlatans et il en fut la dupe. La critique, qui devait l'en défendre, abdiqua en masse, par lâcheté devant la mode, par indifférence, par dilettantisme, par manque de foi dans la raison; l'absurde eut tout le loisir de s'étaler au théâtre, il ne manqua point d'illustres interprètes. On peut dire qu'une de ces interprèles eut même l'inOuence décisive, non seulement sur le succès, niais sur la formation de cet art; et c'est son nom, le nom de Sarah Bcrnhardt, qui convient le mieux à caractériser ce néo-romantisme bvzanlinisé, ou américanisé, raidi, lige, sans jeunesse, sans vi- gueur, surchargé d'ornements, de bijoux vrais ou faux, morne sous son fracas, blafard dans son éclat.

Dans ces dernières années, M. Rostand a ramené délibérément le théâtre au romantisme de Hugo et de

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LE DRAME ROMANTIC^UE

Dumas père, en le rajrunissant par une pointe <i*ar^ot à la iiuxh*. Mais ce poète l>rillaiit rt riinainl>ul("S(|uc, ce gavroche du roinanlisiue, imuI^m-c ses retentissants essais flraniatiques, ou plulùt à cause d'eux, n'est qu'un auteur comlifue cpii se fourvoie dans le drame. L'auteur du Prince Long-Nez et de son escorte de d'Arta- gnans, du clown Flambeau dit l'Iambard, de l'incroyable Metternich, commissaire et diable de Guignol, amu- sant de verve, de calembours, de gasconnades poé- tiijues, d'intarissable faconde. n'a jusqu'ici touché aux sentiments tragiipies (pie pour Montrer (pi'ils étaient pour lui une terre inconime. Il y a su[)pléé par i'élocpiente llatterie des sentiments de la populace : le <'iiauvinisme fanfaron de l'Aig-lon, ou la dévotion demi-mondaine de la Samaritaine. Il a réussi. Le succès, pour certains, répond ;i tout. Je veux croire que lui-même a <le l'art de plus nobles mesures. Qu'il prenne donc garde. Le succès l'a séparé de la vie. Il ne la voit plus (ju'à travers une rhétorique vide. Je regrette de l'attaquer. Il est une force ; et toute force, fût-ce une force verbale, ou d'images, ou de gaieté, est digne de sympathie : nous n'en manquons pas pour lui. Mais puisqu'il ne met pas cette force au service de la vérité, nous le combattons comme un danger public. Il n'est pas donné à tout le monde d'être un danger public I Cijmbicn de poètes pensent avoir bien mérité de la patrie, j)arce (ju'ils ont chanté l'héroïsme, le dévouement, le sacrilicel Mais si l'on nv a cm <iue des lèvres, et non du c(eur, si l'on n'y a vu que des mots qui sonnent allègrement, et non de sérieuses et dilliciles réalités, si l'on v a cherché son succès personnel et non le bien des autres, on a avili l'héroïsme, le dévouement et le sacriOce, on ne

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le théâtre du passé

les a point servis. Los virtuoses du sentinienl, (jiii s'écoutent elianter, cl chantent pour ra|)piau(lissemcnt, sont funestes, car ils habituent les àmcs au mensonge intérieur.

C'est une thèse à la mode, mise en circulation, je crois, par M. Jules Lemaître, qu'il faut encourager le snobisme du public; car il est, à son insu, Tallié de toutes les pensées nouvelles, auxquelles il apporte son argent et son crédit mondain. Il se peut que cette dédai- gneuse indulgence soit à sa place dans la société actuelle. Nous n'en avons que faire, quand il s'agit du peuple. Un peuple peut se passer de beauté; il ne doit pas se passer de vérité. Nous ne lui demandons pas de respecter et d'admirer ce qu'il ne comprend pas : cela sert à former un peuple de fonctionnaires plies au despotisme. Nous lui demandons de ne rien admettre qu'il ne comprenne, de ne rien admirer qu'il ne sente. Qu'importe qu'il soit injuste d'abord pour quelques grandes œuvres? Il est [>lus près d'elles en les niant, que les snobs en les applaudissant; et il garde intacte en lui la source de vérité, d'où sort toute grandeur. Je serais tranquille sur l'avenir d'un tel i>euple. Bien doué, comme est le nôtre, et sincère, si on le dé- charge seulement de l'excès de labeur qui l'écrase, si on lui donne des loisirs pour penser, il n'est rien à quoi il ne parvienne. Mais le mensonge de pensée et de sentiment que dégage presque toute notre poésie d'aujourd'hui, l'infecterait pour jamais.

IV

I.E THIiATUl. I»()UR(.EOIS

Notre siècle a vu lo dévcloppoinont d'un autre genre draniati(iu(\ t^ii eut une iiuinense fortune dans le inonde entier: le Drame hour^'eois. Issu de la C()nié<lie larmoyante du dix-huitième siècle, ce genre répon«!ait à une transformation profonde de la société : l'éléva- tion d'une classe au pouvoir. Il a drt son succès lét;i- time. toutes antipathies personnelles mises à part, à ce qu'il représentait la vie intime de cette classe vic- torieuse, ses problèmes et ses inquiétudes. Il était bien que l'art se fit l'interprète de la vie contemporaine. Par malheur, la bourgeoisie du dix-neuvième siècle, bien diHV rente en cela de celles du seiziènie et du dix- septième, est beaucoup plus occupée de questions pra- tiques que de questions désintéressées, et surtout artis- tiques; on le sent désagréablement dans le théâtre qui la reftète. Ses porte-parole, Augier et Dumas (ils, ne se sont guère appliqués à peindre des caractères, comme Molière, ou des conditi.»ns, cr)mme le voulait I Diderot, à représenter les tragédies privées et les I douleurs domestiques ; et (piand ils Tout fait, ç*a été sans éclat. Ce qui prime tout chez eux, c'est quelques problèmes de morale domestique et sociale, posés et non résolus par la société nouvelle. Il est naturel que d«" telles œuvres aient passionné leur époque ;

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le théâtre du passé

mais il est naturel aussi que ces œuvres passent avec leur époque, si elles valent par la thèse et non par la vie ; car il suffit d'une reforme sociale pour rendre le sujet indillérent. Ce genre de théâtre est utile à la société, au perfectionnement de lacpiellc il contribue ; il peut même être utile au pul)lic, qu'il lait penser. Mais il faut qu'il se renouvelle constamment. Puisqu'il est l'inlerjjrète d'un monde mouvant et en continuelle évolution, puisqu'il se fait l'auxiliaire et le conseiller des jurisconsultes et des législateurs, puisqu'il s'attaque à des plaies causées par les vices de l'organisation actuelle, et qu'un pansement peut apaiser, presque tous ses sujets se démodent tous les vingt ou trente ans; il en est peu qui aient un fond éternel ; et s'il en est un ou doux, je ne vois pas qu'un génie les ait traités de façon éternelle. C'est un art essentiellement de transi- lion ; sa force d'aujourd'hui fait sa faiblesse de demain ; et si notre théâtre du peuple s'ouvrait à lui maintenant, il lui faudrait un répertoire nouveau. Car qu'est-ce que le peuple a à faire de problèmes bourgeois, restreints au monde bourgeois ? Il faudrait, en conservant le genre, le renouveler aussitôt, l'adapter aux conditions nouvelles.

J'ajoute que si le genre précédent: le drame poétique, manquait de bon sens et de vérité, celui-ci est par trop dénué de poésie. Il est borné, terre à terre, et pas plus que la comédie, n'offre un aliment assez généreux, si substantiel soit-il, à une nation qui doit fournir une étape dure et dangereuse, et qui a besoin que toutes ses puissances soient exaltées. Dans ces der- nières années, quelques grandes tentatives ont été faites chez nous, sans parler de l'étranger, pour ouvrir

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LE TIIKATIIE BOLIIGEOIS

le thcàlre bourgeois au peuple et à, la poésie à la fois. Mais bien qu'on y voie poindre les problèmes et les Ames populaires, elles portent pour la ]»lupart lanianpie de l'esprit le moins populaire et le plus aristocratique (pii soit. Le Repas du Lion en est le plus illustre exemple.

Je ne parle pas de la Comédie moderne. Klle ne mantpie pas de talent. Mais subtile et fade, senti- mentale et corrompue, elle sent son public : une bourgeoisie oisive et dégénérée, qui n'a plus la force ni d'aimer, ni de haïr, ni de juger, ni de vouloir quoi que ce soit. Elle Hotte indécise entre les berquinades et la pornographie, et parfois unit les deux en un mélangt^ écœurant et niais. Ce théâtre n'a jamais représenté la nation. Il est une insulte à la nation. Je me souviens de l'indignation et du mépris que j'éprouvai, rjuand, venant à Paris [)our la première fois, je découvris l'art des boulevards parisiens. L'indignation, je ne l'ai plus ; mais le mépris m'est resté. Un tel théâtre nous désho- nore par sa renommée même. Il est la maison de «lébanche de l'Kurope. Qu'il continue de pourrir, s'il lui plait, sa clientèle cosmopolite : c'est alfaire à elle ; cette basse élite peut se défendre ; et s'il lui plaît de s'avilir, laissons-la faire : il n'y a pas grand mal. Je serais presque tenté de dire à ses artistes, comme Timon à Piiryné et à Timandra : « Soyez toujours... ce que vous êtes. Achevez de perdre ceux qui veulent être perdus. » Mais ne touchez point au peuple. N'essayez pas de salir les sources de la vie. Quand on voit, aux lec- tures populaires, (juel public ingénu, sincère, ouvert à toutes les impressions, est ce peuple resté jeune malgré les ilétrissures et les misères, on songe au mot de

Ir fht'ntre du jtassé

rKvaniîilo : « Quiconque scandalisera l'un de ces petits... »

Au reste, j'ai la conviction (|uc dans un tlu'Alrc vrai- ment ouvert à tous, hommes, femmes et enfants seraient assemblés en famille, le public saurait faire sa police lui-mùme et imposer à la scène le respect de ce qui veut le respect. L'instinct de la conservation est une force tropr puissante : un peuple sain ne se laisse pas détruire de gaieté de cœur, comme quelques poignées d'inutiles.

LE HÉPERTOIIIE KTRANGER. LES TRAGIQUES GRECS. SHAKESPEARE. SCHILLER. ^VAG^•ER.

Reste le répertoire étranger. De très grrands hommes, les plus prands de l'art dramatique: Sophocle, Sha- kespeare, Lope, CaldcTon, Schiller, ont été i)Opnlairos, au moins dans certaines œuvres. Mais c'est un grand malheur que la dillérence des ti inps et des races. Malgré la majesté d'un Sophocle, malgré la sérénité mélancolirpu' de l'art grec, malgré l'intolérance de ses admirateurs, j'ose dire que dans le succès récent d'Gùlipe fioi. il entre beaucoup de dilettantisme érudit, beaucoup de respect superstitieux, surtout beaucoup d'admiration pour le prestige personnel d'un acteur de génie. Sans le nom de Sophocle, sans l'émotion puis- sante, mais presque toute plastique, du jeu de Mounet- Sully, sans l'impression matérielle d'une musique, d'ailleurs médiocre, ni le peuple, ni la bourgeoisie, n'eussent été capables de distinguer, parmi la fou'e des mélodrames passés, la sublime grandeur {V(F.dipe Roi, et d'y trouver plaisir.

Encore, malgré la distance qui nous sépare des croyances morales et religieuses des Grecs, sommes- nous moins loin de Sophocle, que, je ne dirai pas de Lope et de Calderon : leurs drames sanglants, leurs héros de proie, leurs gentilshommes assassifis, ne seront pleinement acceptés chez nous que quand les

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le théâtre du passé

conil>ats do taureaux et les l)oucheries du cirque y seront rétablis par \m retour de l)arl)arie, toujours possilile, mais (jue du moins nous ne favoriserons point : nous sommes moins loin encore de Sophocle que de Shakespeare. Tout nous sépare de Shakes- peare : le temps et la race à la fois. Rien ne nous fait plus sentir Tinfirmité de notre esprit à pénétrer j)leine- ment et sans préparation la forme d'un siècle passé. Ce style qui, dans son temps, était un voile transparent, exactement modelé aux souples lignes de la pensée^ nous en sépare aujourd'hui, connue un rideau opaque et bariolé, dont les étranges dessins et les couleurs éclatantes nous brouillent et brûlent les veux. Assis- tant, une fois, à une lecture populaire de Macbeth par Maurice Bouchor, je tâchais de m'oublier moi-même, d'être peuple, comme ceux qui m'entouraient; et j'avais un sentiment de gène, en quelque sorte de honte, à entendre certaines métaphores, dont la grandeur archaïque prenait dans ce milieu un caractère d'em- phase obscure et de prétention presque insupi)ortablc. Faut-il donc dévêtir Shakespeare de la grî\ce précieuse et sauvage de son style? Tâche sacrilège, périlleuse, pénible à ceux qui l'aiment. Maiscelane sulliraitmême point à sauvegarder lintégrité du reste. 11 faudrait trancher, rogner, limer, dans les caractères et dans l'action, pour les mettre au point d'un public populaire. Les Anglais eux-mêmes ne s'en font pas faute, ui les Allemands, avec leurs prétentions à l'exactitude, et ces illustres traductions « presque aussi belles que l'ori- ginal w, une phrase qui en dit long sur leur façon de sentir Shakespeare! A plus forte raison, devrions- nous, en France, nous résigner à ces profanations. Sans

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LE UKI'EUTOIUE ETUANGEIl

iloulf, le peuple est, encore ici, plus près (pie le public actuel de certains rntrs de l'œuvre de Shakcspe.ire, de ses instincts et de ses actes tiiniultiieux et violents ; mais combien plus loin encore de la pensée profonde aux mille replis! (i) Il est misérable d'ajuster un ^rand lionunc à la mesure de la multitude.

On serait contraint aussi de nnitiler les grands ly- I iipies allemands du conunencentent du siècle. Parmi les drames populaires de cette période, je mentionnerai le Prince de Ilonibur^ i\c Henri de Kleist, et le (Jnillaume Tell de Schiller. L'œuvre de Kleist est poignante, gran- diose, et soulève encore aujourd'hui l'enthousiasme des foules allemandes ; mais c'est une apothéose de la monarchie prussienne ; nous aurions cpiehpie t;ène à y prendre part; et cette pièce doit avoir surtout pour nous la valeur d'un type prestpic unicpie de dramr j»alrio- ti(pie, au sens élevé du mot, sans vil chauvinisme, sans llatteric des bas instincts de la multitude. Quant à l'admirable Guillaume Tell, circule un sang puis-

ci) Maurice PoUcchor a pourtant fait la tentative intéressante de donner intéf^raiement Macbeth à son Théâtre du Peuple de Hussang. en VMt'I <•{ 11NI3. Mais si je crois avec lui (jue cette représentalion po- pulairr de Shakespeare se rapprochait plus que toute autre, en France, des conditions mêmes Shakespeare donna son œuvre, il m'est impossible <le croire (jue l'œuvre ait été réellement comprise par le peuple de Bussang. Au reste. Pottecher lui-même convient (jue la plu]>art des l)eauti's de Shakespeare échappent au public popu- laire. • I^s beautés dont nous nous étonnons surtout, cette profon- deur psychologi(|ue du génie, cette vue «le l'instinct, servie par rintelligtMice. qui démêle et fond A nouveau. <lans la conscience de l'ambitieux, le courage physique, la Ij'ichelê morale, la ruse et la folie, associés pour le meurtre, ces mots d'une simplicité et d'un rac- courci sublime, oui. tout cela échappe à la plus grantlc partie des spectateurs, sensibles seulement à la brutalité des faits et à la vio- lence du mélodrame.» iLe Théâtre du Peuple— Revue des Deux Mondes, premier juillet 1903) Ajoutons-y surtout la difficulté de comprendre l'esprit d'un autre âge et d'une autre race.

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le théâtre du passé

sant et lourd, règne l'honnête génie de la bourgeoisie héroïque delà Uévolution, c'est une pièce excellemment populaire dans les pays allemands. J'en ai eu la preuve, à di\'erses reprises, par les représentations d'Altorf : les rôles y sont tenus par la bourgeoisie et le peuple du canton ; le public tout entier concourt au spectacle, participe à l'action, fait écho aux paroles de liberté. Je croirais volontiers que l'art populaire n'a pas créé de plus grande ligure que celle de Tell, hercule alle- mand, athlète rêveur, aux résolutions lentes, à l'énorme force silencieuse, dorment les pensées et les émo- tions comme en un lac majestueux, dont les vents ont peine à rider la pesante masse, mais qui, une fois soulevé, est pareil à la mer. Mais ce qu'il y a dans l'œuvre d'essentiellement germanique, le flegme, la froideur dissertante, la sentimentalité, la naïveté romanesque, n'échapperait pas sans doute aux ciseaux de nos arrangeurs. Et que resterait-il de la pièce? Quant aux autres drames de Schiller, je vois mal leur emploi sur une scène française.

Plus près de nous, quelques hommes ont tâché d'écrire directement pour le peuple : en Autriche, Raiiimnd, 'Anzengruber; en Russie, Tolstoy et Gorki; llauptniann en Allemagne, (i) Mais de ceux-ci, des œuvres connue les Tisserands ou la Puissance des Ténèbres, sont de longs cris de misère, ou de lugubres récits, dont la menace et

(1) Nous ne parlons pas d'Ilisen. qui. malgré de beaux poèmes populaires, comme Terje Vigcn, est le j>his aristocratique des pen- seurs, et dont l'Ennemi du peuple n'a pu devenir... l'ami du peuple, que par la plus ironique des méprises et ravcuglement de l'esprit de parti.

On nous dit qu'un autre grand poète aristocrate, Galiriele d'Annunzio, travaille, en ce moment même, à une pièce populaire.

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I.E UKPEHTOIUE KTRANCF.R

le désespoir sciiibloiit plutôt laits pour réveiller la con- science des riches, cfue pour soutenir ou distraire de pauvres j^ens, déjà trop accablés par la vie. Tout au plus s'adressont-ils à une poignée d'entre eux, A l'élite révolutionnaire, aux chels de la luturc révolte; mais il serait prescpie absurde do penser que ces spectacles de deuil écrasant pussent rester au répertoire d'un peuple sorti de l'esclavage. Ce sont des cauchemars (pi'on doit souhaiter qu'il rejette de lui, le plus tôt possible, avec horreur. Quant ù Anzengruber^i) il semble qu'il ait eu conscience du théâtre populaire, et qu'il en ait donné (pieUiues types assez heureux. Une partie de ses œuvres serait même d'actualité en France, par leur constante protestation contre l'esprit clérical; mais elles sont, dans rensend:>le, trop lidèlement adaptées au goOt de la petite bourgeoisie viennoise; et An/en- grul)er mancpiait du génie nécessaire pour dégager des observations locales le caractère universel. Il nous est du moins un exemple intéressant d'un tht àtre moyen, parlant au peuple sans flatterie et sans dédain, et lui présentant avec clarté le spectacle de sa propre vie.

Enfin se présente à nous, au terme du siècle qui vient de linir. le nom granrliose du tout-puissant ^^*agne^. Cet homme qui fut le plus souverain créateur en musique, depuis Beethoven, l'a été aussi peut-être dans le drame poétique, depuis Schiller et Goethe, Il a tracé d'impérissables figures; il a créé des héros populaires, familiers et surhumains, comme ceux des anti(|ues épo-

(1) Voir sur Anzcngrubcr d'intcrossants articles de M. Auguste Ehrhanl, parus dans la Revue d'art dramatique (juillet-août IS'JT;.

47

le théâtre du passé

pécs : Brunnhilde, Siegnumd. Sicg-friod. Il a, du pre- mier coup, donné le modèle du théâtre populaire dans son éblouissante fresque des Maîtres Chanteurs, débor- dante de force, d'humour, de couleur et de mouve- ment. Un peuple y grouille avec une joie tunuiUueuse; et le ravonnement de ces innombrables âmes semble se concentrer dans la bonhomie héroïque du vieux Hans Sachs, conscience profonde et sereine du peuple. Mal- heureusement, la cause du théâtre de Wagner est indis- solublement liée à celle de la musique, et nous avons évité jusqu'à présent de l'introduire dans nos recherches pour constituer un répertoire populaire français; car elle les complique singulièrement, et, je crois, sans profit pour linstant. L'éducation musicale du peuple commence à peine en France; il faudra des années encore, avant qu'elle soit suffisante ; et d'ici là, il est inutile de penser au drame lyrique wagnérien, en admettant que cette forme d'art allemand ait quelques chances de s'acclimater tout à fait chez nous. En tout cas, s'il nous faut de la musique, donnons d'abord au peuple les méditations viriles et les bienfaisantes dou- leurs du plus héroïque des hommes. Que Beethoven passe avant Wagner, (i) Le théâtre de Wagner est empoisonné, malgré sa grandeur, de rêves malsains qui sentent le milieu il est né, l'aristocratie d'art décadente, arrivée à la fin de son évolution, et presque de sa vie. Quel profit le peuple pourrait- il tirer des complications maladives de cette sensibilité, de la métaphysique du Walhalla, du Désir de Tristan

(1) A plus forte raison, avant Meycrbeer et Adolphe Adam, chers aux Trente ans de Théâtre de M. Bernheim.

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LE RKPERïOIHi: KTIlANGEll

qui soiiHle la mort, et des louiMiients myslico-cliarncls (les chevaliers du Graal? Cela est sorti d'une élite infec- tée de subtilités néo-chrétiennes, ou néo-bouddhicjues, de songes peut-être fascinants, mais mortels poui- l'action, et qui ont poussé, comme poussent de superbes mousses sur des arbres pourris. Au nom du ciel, ne donnons point au peuple nos maladies, quelque complaisance que nous trouvions à les cultiver en nous. Tâchons de faire une race plus saine, et qui vaille mieux: que nous.

VI

II. n'existe dans le passé qu'un répertoiue de lec- tures POPULAIRES, NON DE THÉÂTRE POPULAIRE. LES LECTURES NE SUFFISENT POINT. LE THÉÂTRE EST NÉCESSAIRE.

Nous sommes arrivés au terme de cette course à tra- vers le passé. Que nous reste-t-il dans les mains de toutes ses richesses? Une poignée d'oeuvres, dont pas une ne demeure entière. Un répertoire de lectures popu- laires; mais de théâtre, point.

Pourquoi ne pas nous résigner, pourquoi ne pas nous en tenir, comme lit Maurice Bouchor, et tant d'autres à sa suite, (i) au système des lectures abrégées, avec conférences, résumés des scènes omises, et conclusions morales? En premier lieu, parce que, nous le disons franchement, ce n'est pas seulement le bien du peuple que nous avons en vue, c'est le bien de l'art, c'est la grandeur de l'esprit humain. Entre toutes ses créations, qui seules donnent son prix à la vie, nous avons une admiration sans bornes pour le théâtre, son œuvré : statue de l'homme, sculptée par l'homme dans sa propre pensée, image brûlante de l'univers, univers lui-même plus grand que le premier. Le genre faux des

(1) II ne faut pas oublif^r le nom de Dickens, qui, par l'intérêt et le succès extraordinaire de ses lectures publiques, dés 18r>3 à Bir- mingham, mais surtout de 1858 à 1870, en Angleterre et en Amérique, fut en quelque sorte le génial précurseur de ce mouvement.

oo

DES LECTURES POPUL.VlRrs

lectures (Irainaliques donne des lianspositions aussi p;\lcs du tfH'îXtrc, que les reproductions de tableaux tlans les journaux illustrés, ou les transcriptions de symphonies d'orchestre au piano. C'est, il est vrai, ce qu'on nomme populariser, ou vulp:aris(T l'art. Mais si vulgariser est l'équivalent de rendre vul^'^aire, nous combattons cette démocratisation de la beauté. Nous voulons ranimer l'art exsangue, élargir sa maigre poi- trine, faire rentrer en lui la force et la santé du peuple. Nous ne mettons pas la gloire de l'esprit humain au service du peuple ; nous appelons le peuple, comme nous, au service de cette gloire.

Mais nous croyons aussi servir plus utilement le peuj)le par le théiilre que par les lectures. Les lectures, quel que soit le charme du lecteur, sont encore une forme de l'éducation primaire ou secondaire ; elles inter- posent des professeurs entre l'art et le public ; elles sont malgré tout dissertantes et prédicantes. C'est bien le dessein de ceux qui les font. Ils veulent initier graduellement le peuple aux belles choses ; et ils pré- tendent de plus, avec des scrupules excessifs, lui donner le meilleur du théâtre sans les dangers du théâtre, san> le cabotinage et ses étranges attractions sur la foule. Or il me semble, d'abord, qu'ils ne font que substituer un cabotinaf»e ;\ un cabotinage : A. celui des acteurs, celui des diseurs, bourgeois et bourgeoises désireux d'étaler devant un auditoire complaisant leurs talent> d'agrément, leurs monologues, leurs romances, et leur> morceaux de piano. Je ne sais si ce cabotinage vaut mieux ; mais il est certainement plus maladroit, à peu d'exceptions près. Et quant aux précautions pour mettre l'art à la portée du peuple, j'ai été témoin

5i

/(' thcàtrc (lu jKissr

parfois do l'irritation (prrllc's causent à corlains auditeurs. Il y a des explications qui hniniliont : on n'y prend pas assez garde. Ilien m* lait plus soull'rir un homme du peuple que d'être traité en enfant, ou de le croire, que de sentir chez le lecteur bourgeois une con- descendance prolectrice à se mettre à son niveau, (i) C'est le défaut ordinaire de ces lectures. L'esprit de l'auditoire y est comme un enfant qu'on habitue à mar- cher. Au théâtre, on le laisse aller seul, et faire ses i>re- I miers pas : il n'est rien de si efTicace. Le théâtre est im ; exemple vivant, contagieux, irrésistible. Il est enveloppé de gloire. C'est un champ de bataille, les âmes sont lancées en pleine action, à la suite des héros, aspirant à. leur ressembler. Seule l'éloquence de la tribune peut produire de tels effets ; les lectures ne le peuvent point. Klles parlent aux sens à travers un écran ; elles s'adres- sent à l'intelligence ; elles ont peur de la vie physique. Sotte timidité. Il faut veiller au contraire à enrichir l'énergie physique du peuple, celte précieuse force maté- rielle, support de toute notre civilisation. La sui»érifjrité du théâtre est de prendre hardiment les instincts, et de les sculpter dans le vif. Certes il est bon de lâcher de perfectionner Ihonmie. malgré sa nature, i)ar rcU'ort de sa raison. Mais il est mieux de faire appel directe- ment à la nature ; car l'homme vraiment grand est celui c|ui est grand par nature, comme sans y songer, avec un généreux et puissant abandon.

(1) Pour des raisons seniblnl)les, j'ai vu des auditoires populaires honlouT et ' ' ' sVntendrf lire les contes de Perniiill, que l'on

imaginf m lonl devoir convenir au peuple, parce qu'ils en

sont sortis. tandis qu'ils ne sont plus aujourd'hui qu'un jeu pour des sceptiques.

DES LECTURES POl'LLAIUllS

Nous reconnaissons l'utilité transitoiro des lectures populaires. Mlles font en ce moment une active propa- ^'amle arlislicpic. Ces petits concerts morcelés, ces tranches de déclamation et de musique sont peut-étn^ nécessaires pour ménag:er la paresse de l'esprit popu- laire, déshabitué d'un j;rand efTort par l'abrutissement des cafés-concerts. Prenons-les donc pour ce (pi'elles sont : une œuvre d'éducation, une annexe des cours du soir, faite pour préparer le terrain à l'art véritable : mais ne conf«)ndons pas celui-ci avec elles. Ce sont des baracpieinents provisoires, élevés hâtivement, en atten- dant (jue l'édilice soit construit. N'allons pas nous Ci)n- lenter de ces masures de bois, et prendre pour la cathédrale la petite demeure du maître de l'auvrc, au pied d«^ la catlK'drale.

VII

l'œuvre des trente ans de théâtre et les galas populaires

Celte catliédralo. VŒuvre des Trente ans de Thcdire a prétendu l'édilier en quelques semaines avec les ruines incohérentes du passé.

Il laut dislinj^uer dans V Œuvre des Trente ans de Théâtre l'œuvre de bienfaisance de l'œuvre de théâtre. De la première il n'y a que des éloges à faire. « C'était originairement une caisse de secours supplémentaire, destinée à venir en aide, directement et immédiatement, non seulement aux auteurs et aux artistes, qui ont leurs sociétés régulièrement constituées, mais à tous les gens de théâtre, auteurs, artistes, critiques, machinistes, décorateurs, etc., (jui, après trente ans de travail et de lutte se trouveraient sans ressources, et aussi à ceux que la maladie ou la disjiarition d'un des leurs laisse dans le besoin. » (i) Rien de mieux, et il est extraordi- naire que les Parisiens aient attendu si longtemps pour venir en aide à ceux qui, après les avoir amusés toute leur vie, tombaient ensuite dans la misère. L'initia- tive d'une telle mesure honore M. Adrien Bernheim, et l'on ne peut que rendre hommage à l'activité qu'il

(1> Adrien Ucmheim. Trente ans de Théâtre. 1903.

y*

L Œl \ IIF DES THF.NTK A.Nn DE riIKAIIlF.

a mise au service tie celte cause ; rintrunie qui ajçit, même quand il se trompe, a toujours une supériorité sur ceux rpii se contentent do parler, l'iU-ce adiniralilc- nient.

Mais il ne sa^Ml pas ici de la caisse de retraites des comédiens franyais; il s'ajjit tlu théâtre populaire, (|ue les promoteurs de VCKiH're prétendent avoir fondé.

IMKuçre des Trente ans de Théâtre, dont le comité tint sa première séance le "io décendjre h.k>i, débuta en mai i<)02 par cinq représentations aux tliéAtres de Mont- parnasse, de Clrenelle, des Gobelins, de Saint-Denis, cl au Concert Kuropé-en de la rue Biol. C'étaient des spec- tacles coupés, «m il y avait de tout : du classique, du romanticpie, de l\>pérette, de la chansonnette, de la danse, mademoiselle Moreno, Fugère, les s<eurs Mante, Paulette Darty, Polin, sans parler des conférenciers, dont nos divertissements à la mode ne sauraient plus se passer. Kn octobre i<>o2. commencèrent les représen- tations classi(|ues, avec le concours des théâtres suIh ventionnés et surtout de la Comt'-die franraise. \'ingt-(in(i f^-alas populaires furent donnés dans la première saison, d'octobre à juin. On joua Horace k la salle Wajfram, Androniat/ue et Tartuffe i\ Ha-ta-clan, le Misanthrope à Hclleville, aux Boiilfis du Nord, au ihéAlre Maguéra, au théâtre Trianon, le Malade imaginaire à la salle Huyghens, l'Artésienne à la salle liumbert de Ro- mans, etc. On donnait aussi des danses, des fragments d'opéras et d'opéras-comiques, et les inévitables confé- rences. Les noms de tous les auteurs ou compositeurs vivants étaient systématiciuemrnt écartés du pro- gramme. ^Selon la fornuile de M. Larroumet. qui se lit le patron de l'Œuvre, « le grand répertoire allait

le théâtre du passé

cliorcher le peuple chez lui, dans les faubourgs, de temps à aulre ». (i)

Voyons coninicnl. Nous avons déjà dit ce qu'il l'allait penser des représentations dWndromaqne et de Tar- tu[f'e. Je prendrai comme type, cette fois, le ^'in^tiùme gala populaire, donné au théâtre Trianon, le jeudi •2 avril H>o'3.

Le tarif des places était le suivant:

Orchestre Francs 3 »

Balcon 2 5o

Première galerie 2 »

Banquettes i »

El je ne prétends pas que ces prix soient exagérés ; mais je rappelle, en passant, que les dernières places, au Théâtre Français, sont à i Iranc, et qu'à l'Odéon, elles sont à o franc 00, au tarif ordinaire. Que si l'on prend pour terme de comparaison le tarif des prix réduits à lOdéon, on trouve même qu'il est moins élevé, l'orchestre étant à 2 francs .5o, le balcon, rîcuxiéme

(1) C'était déjà la une idée de M. Camille de Sainte-Croix. Dans quelques articles de la Petite République, parus en 18h7, il proposait que l'on fit jouer les troupes des théâtres subven- tionnés sur les scènes des faubourgs parisiens; un examen plus approfondi de cette idée lui en démontra d'ailleurs l'iiisulfisance, et il chercha, depuis, .'i réaliser un jjrojet plus complètement populaire. La même année, en 1887, M. Ritt, directeur de l'Opéra, pr- sentait au ministre Falliéres un projet de théâtre populaire, il rt courait aux troupes et aux répertoires des quatre tlié;"itres subven- tionnés, délégués plusieurs jours p.nr semaine, et des deux grands concerts symphoniques. Mais il voulait un théâtre fixe, et un per- sonnel de choristes, figurants et musiciens d'orchestre, ntlachés au théâtre. Cette idée fut développée en 1902, à la Chambre, par M. Couyba, rapporteur des Beaux-Arts.

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LŒUVHE I)i:s THENTr: ANS DE THKATHE

et Iroisièino rangs, ù j rrancs,ct les galeries à i franr 5o, I franc 25, o franc 70 et o franc 5o. (i)

D'après le plan du théâtre Trianon, que j'ai sous les yeux, il y avait environ 35<) places à "3 francs, 180 à 3 francs 5o, 190 à j francs, et 100 à i franc. Au total, environ 53o places au-dessus de u francs, et une centaine au-dessous. Ce ne sont pas là, il me semble, des prix bien populaires. Je ne parle pas de l'extrême inégalité des places, si blessante dans un théAtre du peujjle, dont la première condition doit être le mélange des classes.

A ces prix venait encore s'ajouter un droit de vestiaire de o franc 10 par canne ou parapluie, et de o franc a5 par manteau, ce qui, pour une famille de trois per- sonnes, faisait une dépense supplémentaire de plus d'un franc. Celte taxe ne mettait même pas le specta- teur à l'abri des exigences des ouvreuses, qui récla- maient avec leur habituelle énergie leur petit profit. Si tout cela est populaire, j'en suis heureux pour le peuple : car c'est la preuve qu'il est fort à son aise.

(1) Tarif des prix réduits a l'Odéon :

Avant-scc-ne de première . Francs 6 »

Baignoires d'av. nul-scène 5 »

PrcmiiTcs loges ilr face 3 »

Fauteuils d'orchestre . . 2 50

Balcon, premier ran^ 2 î^O

deuxième et troisième rangs 2 >

Premières loges de côté 2

Baignoires 2 »

Première galerie <le face \ hO

Deuxièmes loges de face 1 50

Avant-scène des secondes 1 25

Parterre 1 25

Deuxièmes loges de côte 0 75

Deuxièmes et troisièmes balcons 1 »

Avant-scène de deuxième galerie. . 0 50

Deuxième galerie 0 50

Amphithéâtre 0 50

57

le théâtre du passé

En fait, ce n'était pas le peuple (pii refnjilissait la jolie salle du Trinnnn : c'était un public hourg-cois, dont l'élé}?ancc eût fait envie i\ l'Odéon. On me dira qu'il est souvent diflîcilc de distinguer à son costume un ouvrier parisien d'un bourgeois. Je le veux bien; mais il m'est dilUcile de croire qu'un ouvrier se mette, le soir, en redingote et en chapeau liant de forme, pour aller au théâtre; or cet uniforme de la bourgeoisie se voyait de l'orchestre aux galeries, et jusqu'aux der- nières places. Fait caractéristique d'ailleurs: les places à 3 francs et à 2 francs 5o étaient remplies ; les places à I franc étaient presque vides.

Messieurs et dames se lorgnent avec leurs jumelles en attendant le lever du rideau, qui tarde, comme il convient. La conférence obligée commence vers 9 heures; le spectacle, vers 9 heures et demie ; il est coupé de deux longs entractes, et se termine à minuit moins le quart. Rien de plus populaire, comme on voit, et de mieux combiné en vue du travail du lendemain.

Après la conférence d'un monsieur en habit noir, et le couplet de règle en l'honneur du cardinal de Richelieu et de la Compagnie. je veux dire de M.Adrien Bernhcim et de son (Euvre, la Comédie française joua le Misanthrope. Le choix de cette pièce pour une repré- sentation populaire m'avait particulièrement attiré. Le Misanthrope est, pour ainsi dire, le Canard sauva f^e de Molière, l'œuvre pessimiste et ironique, le grand homme, las de sa lutte contre le monde, après avoir satirisé les autres, se déchire lui-même de ses propres railleries. J'eusse été fort curieux de voir l'effet d'une telle œuvre sur le peuple; mais de peuple, point. A son défaut, j'observai « Taristocralie » du quartier. Elle

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I. lia VUE DKh rUENTK ANS Dl! THIVTHE

écouta avec une grand»* altcntion, avec iiileIlii»onco. luùine avec intérùl, mais sans beaucoup de plaisir. Au reste, j'eus rimprcssion très nette que le public se sur- veillait et no montrait pas le fond do sa pensée. Il me semblait, vis-à-vis de MoliO-re et de la Coiii(''dio fran- Vaise. dans la situation de petites gens bien élevées, (pii reçoivent la visite d'hôtes (pii h'ur sont supérieurs par la situation sociale, ou rillustration du nom. Ils sont reconnaissants et llattés de l'attention. Ils s'appli(pient à les recevoir poliment, se gardent lûen de dir«' s'ils s'ennuient, et applaudissent comme il faut, après (pil- leurs hôtes ont parlé. .Mais il ne faudrait pas, je crois, recommencer l'épreuve trop souvent. El mon impression est ici d'accord avec l'expérience d'un des directeurs des théâtres des faubourgs, M. Larochelle (ils, qui disait à M. Bernlieim : « Molière et Racine ne réussiront dans nos cpiartiers, que s'ils sont joués par la Comédie franvaise, et encore pas trop souvent. Croyez-moi. Gardez-vous bien de multiplier ces représentations classiijues. Une par saison, dans chaque (piarlier, c'est- à-dire deux par année, et nous serons largement satis- faits. M (i) Mais deux représentations par an font-elles un Théâtre du Peuple? Mt si ces représentations sont telles (pie celle que je viens de décrire, sont-ee mènw des représentations populaires ?

La représentation de liérénice au même théâtre Tria- non, vingt-cinquième ^rt/rt/)o/)ei/rt/re. 17 juin 1903, est peut-être encore plus caractéristicpie. Prescpie toutes les places. toutes les places de fauteuils et de loges, sans exception. étaient louées plusieursjours à l'avance; et

(1) Le Temps, 12 février 1903.

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le théâtre du passé

le public c'iail moins populaire encore, s'il est possible, qu'à la soirée du Misanthrope. Nombre de spectateurs en habit, aux fauteuils et aux loges; et i>as un ouvrier.

Gela n'empêcha point le conférencier, M. Auguste Dorchain, de s'adresser à son auditoire distingué, comme à une assemblée de rudes travailleurs, qui ont peiné tout le jour sur leur dure tâche. Et cela n'empê- cha point l'auditoire distingué, dames élégantes et messieurs en habit, de prendre le compliment pour eux, et de l'applaudir, ravis. Qui trompe-t-on ici ?

Dans de telles conditions, il est clair que les organi- sateurs de ï Œuvre des Trente ans de Théâtre pouvaient risquer sans inquiétude le paradoxe étrange de donner en « gala populaire » l'œuvre la plus aristocratique de Racine, une pièce qui semble écrite pour l'éducation des princes, et que les souverains de l'Europe actuelle, en Saxe, en Serbie, ou ailleurs, ne feraient assurément pas mal de faire jouer devant leurs (ils, « Pour mes (ils, quand ils auront vingt ans », ou même de méditer pour leur propre compte, mais dont le peui)le n'a rien à faire. Il faut ajouter qu'on avait pris soin de dorer la pilule, en envelopj)ant la tragédie entre deux larges tranches de chansons niaises ou égrillardes, et que le triomphateur de la soirée fut, avec madame Bartet,

M. Polin. (i)

(1) Programme de la soirée:

1. Chansons de madame Anna Thihaud et de M. Coopcr.

2. Bérénice, de Racine, par la Comédie française.

3. Cl is par M. Polin.

On rem , a que je ne parle que des représentations litté- raires. Des représentations musicales, j'aurais trop à dire. Au moins la Comédie française et l'Odéon, auxqiu.-ls s'adresse l'Œuvre des Trente ans de Théâtre, ont-ils un réi)ertoire de chefs-d'œuvre. Mais le répertoire musical de nos théâtres subventionnés est

6o

L ŒUVRE DES TRENTE ANS DE THEATRE

Assurcinont toutes les représentations ne sont pas du type de celles de Trinnon. Le spectacle du iS fVvrier i<H>'3 à la salir Huy^'liens, par exemple, la Conu'dic française jouait le Malade imaginaire, était à des prix plus réduits, et la composition du public était dillérente. Il y avait aux petites jdaces du vrai peuple, et beau- coup. Toutefois le plus jj^iaiid nombre des places était occupé par la petite bourj^eoisie. Et je veux bien que celle-ci ne soit pas moins intéressante que celui-là, comme l'assure M. Nozière. (i) Flncorc faudrait il rpic ce pul)lic prétendu populaire ne fût pas exactement et unitpuMurnt le même cpio celui (jui suivait déjà les représentations de l'Odéon et du Théâtre IVanrais : autrement, serait le proi^rcs? Or, j'ai été très frappé par les conversations que j'entendais, à ces galas populaires. A la salle Iluy^'hens, après le Malade imaginaire, on comparait le jeu de Cocpieliu, ce soir-là, à son jeu habituel, dans le même rôle, au Théâtre Français. A la salle Trianon, mes voisins étaient mieux renseignés encore : ils avaient vu Silvain dans ses dilTérents rôles, et savaient depuis combien d'années Dchelly était à la Comédie française. Il ost évident qu'il n'y aurait pas urgence à élever des lliéàtres du peuple, si le j)ublic en devait être composé de gens de cette espèce. Notez cpi'il ne s'agit pas des spectateurs des i>remiers rangs, nuiis de places movennes.

encombré d'œuvrrs pn-tcnlicuscs et niaises : et ce sont prcciscmenl celles-là dont on fait choix pour le peuple ; ce sont des opéras de Meyerbcer. des optras-comiqucs dWdam. etc.. c'cst-a-dire des œuvres sans conscience, sans sincérité et sans style. Il y a de quoi tuer pour jamais l'esprit musical, déjà si faible, de notre peuple. (1) Le Temps. 23 février 1903.

6i

IV

le théâtre du passe

^lai^ admcllons qm\ public cl ropréscnlations, tout soit populaire, comme il doit ôlre. Combien avez-vous donné de représentations? Que prouvent ces quelques essais? Vous vous hAtez trop (\c triompher. Souvenez- vous des Universités populaires. On y a chanté vic- toire. Maintenant la plu|)art sont vides. Vous ne savez pas observer le peuple. Pourvu qu'il vous applaudisse, vous ne lui en demandez pas plus, et vous ne vous inquiétez pas de ce qu'il pense. Le peuple est respec- tueux, et il vous fait crédit; mais ni ce crédit, ni son respect ne sont indestructibles. Il vous épie, et il vous juire. Il y a trois ans, aux lectures des Universités populaires, je me mêlais parfois au public alors très nombreux, je disais aux organisateurs : « Prenez garde. Ils s'ennuient. » On me répondait : « Ils applau- dissent. » On eût presque ajouté : « Qu'ils s'en- nuient, pourvu qu'ils applaudissent!» A présent, ils ne viennent plus. Et je le répète aujourd'hui : « Pre- nez garde. Ils applaudissent ; mais ils se sont ennuyés. Ils sont venus pour voir. Quand ils seront venu» deux fois, trois fois, dix fois, et qu'ils auront bien vti ce que sont vos classiques, votre poi^-née de classiques, ils ne reviendront i»lns. » Je ferais de même. Je fais de même. Certes j'admire les grands classiques, et du meilleur de mon esprit. Mais qu'ont-ils à faire avec ma vie présente, mes soucis, I mes rêves, mon combat journalier? Comme disait tout à l'heure M. Faguet, « admirable et intéressant sont deux cho.ses extrêmement différentes ». Cette diffé- rence, les partisans sincères des antiques ne la nient pas ; mais bravement, ils disent qu'après tout l'intérêt n'est pas essentiel à l'œuvre d'art. « Je dirais, écrit

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L*ŒrvnK i)i:s tiikntk ans dk rnKAriiE

MaiiriiM» Pollrrhor, qu'on peut aller jusqu a i|ir()iivt'r un p<ii «rcnnui (l'une iM'lle œuvre, sans cesser cie la tenir pour atliuirahle et d'en sentir la pertV'cliou. I. 'en- thousiasme suscité par Kschyle, par Aristophane, par Danle, par Shakespeare, n'a prescpie rien à voir avec le plaisir sentimental (pie nous procure une œuvre capable tie nous attendrir et de nous divertir jusjju aux lanues, dans le moment (jue nous l'écouton*'. A ce compte, un vaudeville réussi ou un bon mélodrame serait donc supérieur aux Guêpes ou à llamlet ? o (i) Hélas ! il a fin moins sur ces chefs-d'œuvre l'inap- préciable avantage d'être aujourd'hui vivant. Nulle beauté, nulle grandeur, ne saurait tenir lieu de la jeu- nesse et de la vie. .Vu lieu de dédaigner la vie et de la laisser livrée à d'indignes artistes, tj\chez d'aller à elle ; mais n'espérez pas l'attirer vers ces sommets lointains, s'élèvent, à l'abri du présent, au-dessus de l'action, les beaux temples du passé. Osons le dire : votre art désintéressé est un art de vieillartls. 11 est bien, il est naturel (juc nous aspirions pour la lin de notre vie, quand nous aurons accompli notre tAchc et pris largement notre part de l'action commune, à l'art désintéressé, à la sérénité de Goethe, A la pure beauté. C'est l'idéal suprême et le terme du voyage Mais je [>lains l'homme, ou le peujile, (pii y arriverait trop lot, sans l'avoir mérité. Il ne la sentirait pas, et cette séré- nité ne serait chez lui (pie l'apathie de la mort. La vie, c'est le renouveau constant, c'est la lutte. Mieux vaut ( cette lutte avec toutes ses soullrances, que votre belle mort.

<1) Remxe d'art dramatique^ 15 mars 1903.

63

le thcàtrc du passé

J'entends parler d'un tlu-Alre (Jn peuple, (jui n'ait point de parti, qui soit « illimité connue la vie », éter- nel, universel. Ce sont de nobles rêves. Les généra- tions futures les réaliseront, si elles peuvent, à la lin des siècles. Pour le moment, ti\clions de mettre l'éternité dans chaque minute présente, et de vivre avec le siècle. L'art ne peut s'abstraire des soulï'ranccs et des désirs de son temps. Le théâtre du peuple doit partager le pain du peuple, ses inquiétudes, ses espérances et ses batailles. Il faut être franc. Le théâtre du peuple sera aujourd'hui social, ou il ne sera pas. Vous protestez que le théâtre ne doit pas se mêler de politique, et vous êtes les premiers, je l'ai montré à propos de Tartuffe. à introduire sournoisement la politique dans vos représentations classiques, afin de tâcher d'y inté- resser le peuple. Osez donc avouer que la polilifjue dont vous ne voulez pas, c'est celle qui vous combat. Vous avez senti que le théâtre du peuple allait s'élever contre vous, et vous vous hâtez de jjrendre les devants, afin de l'élever pour vous, alin d'offrir au peuple votre tliéàtre bourgeois, que vous baptisez : peuple. Gardez- le : nous n'en voulons pas. <( Le nouveau est venu ; l'ancien a passé. »

LE THEATRE NOUVEAU

IT.

DErxiKMi: l'AirriK

LE THEATRE NOUVEAU

LES PRÉCUnSKlHS DU TIIÉATUE DU PEUPLE : HOUSSEAU, DIDKHOT, LA Ul'lVOLUTiO.N FRANÇAISE, MICIIKLKT. LES PRKMIÈHES TENTATIVES DE THKATRKS DU PEUPLE. LE THÉÂTRE DE BUSSANG.

Les premiers (jui seiuhlonl avoir eu rinluitioii d'un art dramatique nouveau pour la société nouvelle, d'un Théâtre tiu Peuple pour le Peuple souverain, sont cer- tains des grands précurseurs de la Révolution, les philosophes du dix-hnitirnir siècle, ces souOles ora- geux (|ui semaient à tous les coins «lu monde les germes de vie nouvtdle : surtout Rousseau et Diderot; Rousseau, constamment préoccupé de l'éducation de la nation, Diderot, toujours avide d'enrichir la vie, de centupler ses puissances, d'unir les honunes en une ivresse joyeuse et fraternelle.

Rousseau, dans son admirable Lettre sur les spec- tacles, (I) ^i sincère, si profonde, l'on a allecté de voir un paradoxe, pour avoir le droit de ne pas tenir compte de ses rudes leçons, Rousseau, après

(1) Lettre à d'Alembert, 1758.

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le théâtre nouveau

avoir analysé le théâtre et la civilisation de son temps, avec rinipiloyable clairvoyance d'un Tolstoy, ne con- clut pourtant pas contre le théâtre en général, et il envisage la possibilité d'une régénération de l'art dra- matique, en lui donnant un caractère national et popu- laire, à l'exemple des Grecs :

Je ne vois qu'un remède,

dit-il.

à tant d'inconvénients, c'est que nous composions nous-mêmes les drames de notre théâtre, et que nous ayons des auteurs avant des comé- diens. Car il n'est pas bon qu'on nous montre toutes sortes d'imitations, mais seulement celles des choses honnêtes et qui conviennent à des hommes libres. Il est sûr que des pièces tirées, comme celles des Grecs, des malheurs passés de la patrie ou des défauts présents du peuple, pourraient offrir aux spectateurs des leçons utiles... Les spectacles des Grecs n'avaient rien de la mesquinerie de ceux d'aujour- d'hui. Leurs théâtres n'étaient point élevés par l'intérêt et pfar l'avarice; ils n'étaient point renfermés dans d'obscures prisons ; leurs acteurs n'avaient pas besoin de mettre à contribution les spectateurs, ni de compter du coin de l'œil les gens qu'ils voyaient passer la porte, pour être sûrs de leur souper. Ces graves et superbes spectacles, donnés sous le ciel, à la face de toute une nation, n'offraient de toutes parts que des combats, des victoires, des prix, des objets capables d'inspirer une ardente émulation et d'échaulfer les cœurs de sentiments d'honneur et de gloire... Ces grands tableaux instruisaient le peuple sans cesse.

Rousseau avait une autre idée, bien plus originale et plus démocratique que ce Théâtre du Peuple : celle des Fêtes du Peuple. J'y reviendrai tout à l'heure.

A la même époque, le grand Diderot, le plus libre des génies du dix-huitième siècle, et le plus fécond peut-être, moins soucieux que Rousseau des fins éduca-

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LES PRECUIISEUIIS

triccs du tlu'Alrc, et bien plus de ses lins estlu-liciucs, disait dans son Paradoxe sur le comédien : a La vraie tragédie est encore à trouver. » l^t il ajoutait dans son Deuxième entretien sur le Fils naturel :

Il n'y a plus, à proprement parler, do spectacles publics... Les théâtres anciens recevaient jusqu'à 80.000 citoyens... Jugez (le la force d'un grand concours de spectateurs, par ce tjue vous savez vous-même de l'action des hommes les uns sur les autres, et de la communication des passions dans les émeutes populaires, ^o à 5o.ooo hommes ne se contiennent pas par décence... Celui qui ne sent pas aug- menter sa sensation par le grand nond)re de ceux qui la partagent, a quelque vice secret; il y a dans son caractère je ne sais quoi de solitaire qui me déplaît. Mais si le concours d'un grand nondire d'hommes devait ajouter à lémolion du spectateur, «pielle intluence ne devait-il point avoir sur les auteurs, sur les acteurs? Quelle dilTérence entre amuser tel jour, depuis telle jusfju'à telle heure, dans un petit endroit obscur, (luchpies centaines de personnes; ou fixer l'atten- tion d'une nation entière dans ses jours solennels! (i)

El, esquissant avec la puissance habituelle de son intuition ciuehjues-unes des révolutions artisti<pies que produirait la fondation de ce théâtre nouveau, Diderot écrivait ces lignes, il devançait non seulement l'art de son temps, mais aussi l'art de notre temps :

Je ne demanderais, pour changer la face du genre dra- matique, qu'un théâtre très étendu, l'on montrât, quand le sujet d'une pièce L'exigerait, une grande place avec les édilices adjacents, tels que le péristyle d'un palais, l'entrée d'un temple, différents endroits distribués de manière que le spectateur vît toute l'action, et qu'il y en eût une partie cachée pour les acteurs. Telle fut ou put être autrefois

(1) Deuxième entretien sur le Fils naturel, Dorvcil et moi, 1757.

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le théâtre nom'eaii

la sccnc dos Eumcniilcs (rEschylo.Exccnlcrons-nous rien de pareil sur nos Ihéàlrrs? On n'j- peut jamais montrer qu'une action, tandis (/uc dans la nature il y en a presque toujours de simultanées, dont les représentations concomitantes, se fortifiant réciproquement, produiraient sur nous des effets terribles... Nous attendons l'honinio de génie qui sache combiner la pantomime avec le discours, entremêler une scène parlée avec une scène muette, et tirer parti de la réunion des deux scènes, et surtout de l'approche, ou ter- rible ou comique, de cette réunion qui se ferait toujours...

La géniale pensée de Diderot trouva un écho pas- sionné chez les Shakespeariens allemands de la Sturm iind Drangperiode, chez Gerstenberg, chez Ilerder, chez Goethe adolescent, (i)

A son tour, l'orij^'inal Louis-Sébastien Mercier, nourri de Shakespeare et des Allemands, disciple de Diderot, et « singe de Jean-Jacques », ainsi (ju'on l'appe- lait, fondit ensemble leurs tendances diverses ; et il réclama en termes formels, dans son Nouvel essai sur FArt dramatique, ( 177*3) et surtout dans son Xouvel examen de la Tragédie française, (1778) la création d'un théâtre populaire, inspiré du peuple, et destiné au peuple. Il rappelait le lointain modèle des Mystères du Moyen-Age; et, mêlant aux conceptions esthétiques de Diderot et des Shakespeariens les préoccupations morales de Rousseau, il voulait a un théâtre aussi

(1) Hcrdrr, définissant Sh.nkcspoare en 1773, et le donnant comme idéal dramatique, montrait que m?s pièces n'étaient pas des actions au mais au srns flu Moym-Age; et il disnit : « Une nif-r

d't . .,;>, les vagues se succèdent en mugissant, voilà son

théâtre. I>ei actes de la nature vont et viennent, réagissant les uns sur lr-s autres, quelque disparates qu'ils semblent, s'engendrent mutuellement et se détruisent afin de réaliser l'intention du Créateur. »

LES rRECruSKL IIS

étendu iiue celui de l'univers », mais (|ui fiM aussi u un tableau moral » : car le premier devoir du poète <ira- matique était, disait-il, « d'inlluer sur les mœurs de ses concitoyens ». I*réchant d'exemple, il écrivit des drames liislori(iues, politiques el sociaux : Jean Hennnyer, é\féqne de Lisieux, il inontrnit un apôtre de la tolérance, h. l'époque de la Sainl-Hartliélemy ; la mort de Louis XI. roi de France: la Destruction de la Lig-ue: Philip/te II, roi d'Kspaf^ne (17S5).

A la suite de Mercier, d'autres écrivains français reprirent rid«'*e d'un thcAtre national, c'esl-t\-dire s'adress.ml à toute la natit)n. Bernardin dr Saint- Pierre, dans sa Treizième l'étude de la Xature, appelle de ses vœux un Shakespeare national, qui présenterait au peuple assemblé les grandes scènes de la patrie : et il lui propose d'avance le sujet de Jeanne d'Arc.

Je voudrais.

dil-il, après avoir tracé d'une façon rapide et décla- matoire la scène de Jeanne d'Arc sur le bûcher.

je vou<lrais que ce sujet, traité par un homme de ^cnie, à In manière de .Shakespeare, qui ne l'eût certainement pas manqué, si Jeanne d'Arc eût été anglaise, produisit une pièce patriotiipie, <pie celle illustre bergère devint parmi nous la patronne de la guerre, comme sainte Geneviève Test de la paix; que son drame fût réserve pour les circonstances p«TiUeuses l'État pi-ul se rencontrer; qu'on en donnÂt alors la représentation au peuple, comme on montre n celui de Constantimqile. en pareil cas, l'éten- dard de Mahomet ; et je ne doute pas qu'à la vue de son inniKence, de ses services, de ses malheurs, de la cruauté de ses ennemis, et de l'horreur de son supplice, notre peuple, hors de lui, ne s'écriàl : « La guerre, la guerre contre les Anglais ! »

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le théâtre nouveau

Maric-Joscph Chénicr dédie on i;8<) son Charles IX ou V École des Rois : « à la Nation Française ».

Français, mes conciloyens, acceptez riiomniage de cette ragédie patriotique. Je dédie l'ouvrage d'un homme libre à une Nation devenue libre... Votre scène doit changer avec tout le reste. Un théâtre de femmelettes et d'esclaves n'est plus fait pour des hommes et pour des citoyens. Une chose manquait à vos excellents poètes dramatiques : ce n'était pas du génie; ce n'étaient pas des sujets; c'était un auditoire.

(lo décembre i;89)

Il dit encore :

Le théâtre est un moyen d'instruction publique... Sans les gens de lettres, la France serait en ce moment au point se trouve encore l'Espagne... Nous touchons à l'époque la plus importante qui marque jusqu'à ce jour l'histoire de la nation française; et la destinée de vingt-cinq millions «l'hommes va se décider... A des arts esclaves succèdent des arts libres ; le théâtre, si longtemps efféminé et adula- teur, n'inspirera que le respect des lois, l'amour de la liberté, la haine du fanatisme, et l'exécration des tyrans, (i)

L'action de Mercier s'exerçait i>lus directement encore en Allemagne, sur Schiller, qui le lut avide- ment, le traduisit et s'en inspira. Il est remarquable que Mercier ait indiqué à Schiller, dans son Nouvel Essai, le sujet de Guillaume Tell, comme Rousseau lui avait indiqué le sujet de Fiesque. Kt Mercier lui inspira encore, très probablement, certaines scènes de son Don Carlos. (2) On ne doit pas oublier les liens

(1) Discours de la liberté du théâtre, 15 juin 1789.

(2) Voir Albert Koxtz. Les drames de la jeunesse de Schiller. Leroux. 1899.

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LES PRECURSEURS

([ui raltacliaiont à la jtnine pensée révolutionnaire de la France celui que la Convention lit citoyen fran^-ais, celui (|ui fut, en quelque sorte, le plus grand poète de la Uévolution, comme Beethoven en fut le plus grand musicien, l'auteur des Brigands (i 781-2), écrits In tyrannos (contre les tyrans), de Fiesque, « tragédi(" républicaine » ^ijSS-^). de Don Carlos (i;85), il avait voulu re[)résentor, dit-il, « l'esprit de lil)erlé en lutte avec le despotisme, les chaînes de la sottise brisées, les préjugés de mille années de date ébranlés ; une nation «jui réclame les droits de Thonime ; les vertus républicaines mises en pra- liipie... »; (I) le sublime poète de ÏOdc à la Joie (1785), ivre de liberté, d'héroïsme et d'amour fra- ternel. (2)

* * *

« Le théâtre, avait dit Mercier, est le moyen le plus actif et le plus prijmpt d'armer invinciblement les forces de la raison humaine, et de jeter tout à coup sur un peuple une i;rande masse de lumière. »

(1) Huitième lettre sur Don Carlos, 1788.

(2) C'ioetho resta he.iucoiip plus rloigiu- (if l'rspril rtvolulion- naire. bien qu'on en puisse trouver un ins(,nnt l'influence dans son Egmont (1788), qui meurt vn disant : « Peuple, défends tes biens ! Pour sauver ce que tu as de plus cher, tombe avec joie, comme je t'en donne ici l'exemple. » Mais l'homme qui aimait mieux l'in- justice que le désordre, et qui parodia la Révolution dans le Citoyen (jénéraH\~03) et les Exaltés (1793), était évidemment peu fait pour concevoir un art du peuple.

Et pourtant, :\ la fin de sa vie, ces idées pénétrent même en lui. On en trouve (fueiques traces dans ses conversations avec Eckermann. « Un grand poète dramatique, qui est fécond, et qui anime toutes ses œuvres d'une noble pensée, peut arriver à faire de l'âme de ses œuvres l'âme du peuple. Cela mériterait bien la peine d'être

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le théâtre iiom^eau

Ainsi pensa la Hévohuion. VMc reprit les deux idées de Uousseau, d'un IhcAtre éducateur, et de Fêtes natio- nales. Des fêtes, je parlerai plus loin. L'idée d'un théâtre du peuple ne fut pas le monopole d'un parti. Les noms les plus opposés et parfois les plus ennemis sont associés dans le puissant effort qui fut alors tenté pour fonder un art dramatique populaire. Mirabeau, Talleyrand, Lakanal, David, Marie-Joseph Chénicr . Danton, Boissy d'An^Mas, Barère, Carnot, Saint-Just, Robes- pierre. Billaud-Varennes, Prieur, Lindet, Collot d'Her- bois. Coulhon, Payan, Fourcade, Bouquier, Florian, et bien d'autres, défendirent cette cause par leur parole, leurs écrits, et leurs actes. On trouvera à la suite de cette étude le texte des principaux décrets du comité de Salut public, de la commission d'Instruction publique, et de la Convention, relatifs au théâtre et aux fêtes populaires. J'en donnerai ici un bref résumé :

Dans le rapport du ii juillet i^^'i, pour la fête du 10 août, David jjroposa qu'au Champ de Mars, après la cérémonie, qui devait être elle-même le vrai spec- tacle, on construisît « un vaste théâtre, seraient

tenlé... l^n poHe dramatique qui counail sa vraie destinée, doit travailler sans cesse ^ se développer en s'élevant, afin que l'in- flucnce qu'il exerce sur le peuple soit bienfaisante et noble. » (Premier avril 1827>

Il faut noter en passant dans certains écrits de Goethe, en parti- culier dans Wilbelm Mcister (II. 3 et suivants), de courtes descrip- tions de représentations populaires. Dans un pays de montagnes (HochdorO. les ouvriers d'une fabrique ont converti une grange en salle de spectacle, et ils y jouent une comédie pleine d'action, mais sans caractères : Deux rivaux dérobent une jeune fille à son tuteur, et se la disputent entre eux. L'n peu plus loin, on voit une sorte de représentation populaire improvisée en plein air : un dialogue entre un mineur et un paysan.

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LES i»nÉt:uHSEuns

rrpit'sentrs. par des panloniiiiu's, les principaux événe- ments de noire Uévolulion ». lùi fait, ou donna un simulacre du bombardement de la ville de Lille, pour lequel on avait construit une forteresse au bord de la Sebie.

Mais, dès le u aoùl i'\ii, le comité de Salut public, »< désirant former de plus en plus cbez les I*ran<;ais le caractère et les sentiments républicains », proposait une « loi de règlement sur les spectacles », qui fut a(K»ptée par la Convention, après un discours de Couthon. La Convention décrétait que, du j août au premier septembre, c'est-à-dire pendant l'époque les fêles du lo août attireraient à Taris un j,'rand nombre «le provinciaux, les théâtres désignés par la municipalité représenteraient trois fois par semaine des tt tragédies républicaines, telles que Brutiis, Guil- laume Tell, Caïus Gracchus... Il serait donné, une fois la semaine, une de ces représentations aux frais de la Ilépublicpie ». (i)

En novembre 93, à la suite du célèbre discours de Marie-Joseph Chénier sur les fêtes populaires, que j'aurai occasion de citcrdans un chapitre suivant. labred'Kglan- linc lit adopter l'idée de créer des théâtre:* nationaux pour conjpléter rensend>le de ces fêtes. Une Com- mission spéciale de six membres fut choisie à cet effet dans le Comité ; elle était composée de Romme. David, Fourcroi, Mathieu, Bouquier et Cloots. Le 11 frimaire an IL premier décembre 93, Bouquier. dans son

(1) I^ premirrc de ces rep"- stations populaires fut <!■ ' le

6 aoùl au Théâtre de la R jue. On jouait Brulus. I ;c

portait : De par et pour le Peuple.

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le théâtre noiu'cau

plan g^cnéral d' Instruction publique . section IV, inli- luléc : du dernier degré d'instruction, proposait :

Articlk rnRMiF.n. Les théàlres... les fclos... font partie du second degré d'instruction publique.

Ahticlk 2. Pour les faciliter,... la Convention déclare que les églises et les maisons ci-devant curiales, actuelle- u^ent abandonnées, appartiennent aux Communes.

Le 4 pluviôse an II. 2"5 janvier (j^, la Convcnlion, I)résidée par \adier, réparlissait cent mille livres aux vingt théâtres de Paris qui,

en conformité du décret du a août, avaient donné chacun quatre représentations pour et par le peuple.

Le 12 pluviôse, 3i janvier (j^, le comité de Sûreté générale recommandait aux directeurs des dif- férents spectacles de Paris

de faire de leurs théâtres une école de mœurs et de décence,... raclant aux pièces patriotiques... des pièces les vertus privées soient représentées dans leur éclat.

Boissyd'Anglas, dans un écrit adressé le 20 pluviôse, l'i février, à la Convention et au comité d'Instruc- tion, (i) demandait

que l'on consacrât les jeux de la scène à acquitter la reconnaissance du peuple, en évoquant par leur prestige les grands hommes perdus, en retraçant avec toute leur pompe les grandes actions nationales qui devront vivre dans la postérité... En considérant le théâtre (continuait-il)

(1> Quelques idées sur les arts, sur la nécessité de les encourager, sur les i: ' ' '' . i-uvent en assurer Ir perfectionnement et sur divers t 1 > ssaires à l'enseignement public, adressées à

la Convention nationale et au Comité dinstruction publique, par Boissg d'Anglas, député du département de l'Ardéche.

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LES PRKCUUSErns

conmic l'an tics clablisscnirnls les plus propres à perfec- tioniwT l'orp.Tnisation socinif, et à rcndrr h-s hommes pins vertueux «'l j)lus i claires, vous ne consentirez pas qu'il soit uniquement l'objet de spéculations linancières, mais vous en ferez aussi une entreprise nationale... Que ce soit l'un des principaux olijets de votre magnilieence publiiiu**... Ainsi vous agrandirez encore la carrière l'esprit humain peut s'élever à une plus g^rande hauteur... Ainsi vous offrirez au peuple une source toujours renaissante d'instruction et de plaisirs. Ainsi vous formerez à votre gré le caractère national.

Tontes ers idées d'un théAtre éducateur de la nation aboutiront le ao ventôse an 11. m mars i~[^, à un arrêté du comité de Salul public, qui est la véritable ebarte de fondation du Théâtre du P(nii)le.

Le comité, composé ce jour-là de Sainl-Jusl, Cou- thon, Carnot, lîarère, Prieur. Liiidet et (]ollot d'Her- bois, décida que l'ancien Théâtre- Français « serait uniquement consacré aux représentations données de par et pour le peuple, à certaines époques de chaque mois. L'édifice serait orné en dehors de l'inscription suivante : Théâtre du Peuple. Les sociétés d'artistes établies dans les divers théâtres de Paris seraient mises tour à tour en réquisition pour les représentations qui devaient être données trois fois par décade. Le réper- toire des pièces à jouer sur le Théâtre du Peuple serait demandé à chaque théâtre de Paris et soumis à l'appro- bation du Comité. Les municipalités des communes étaient chargées d'orf^aniser, sur les bases de cet arrêté^ des spectacles civiques donnés au peuple gratuitement chaque décade ».

Cette aiTectation de l'ancien Théâtre-Français aux spectacles populaires n'était que provisoire, dans la

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le théâtre nouveau

pensée du ( omité de Salut public. L'esprit des créa- teurs du Théâtre du Peuple trouvait avec raison de graves inconvénients, pour ne pas dire une impossi- bilité al)solue. à fonder d'une façon durable un art dramatique nouveau dans un bâtiment ancien, dont les dispositions matérielles, les habitudes, la clientèle, sont un obstacle insurmontable au libre développement de l'art. Ils voulaient trouver pour ce théâtre nouveau des formes architectoniques nouvelles.

Le 5 floréal an II, 24 avril i"94, le comité de Salut public « appela les artistes delà République à concourir à transformer en arènes couvertes le local qui servait au théâtre de l'Opéra, Porte-Saint-Martin actuelle, pour y célébrer les triomphes de la Képubli(pie et les fêtes nationales»; et, le 26 lloréal, 14 mai, Robes- pierre, Billand, Prieur, Barère et Gollot, signaient un arrêté pour convertir la place de la Révolution, Con- corde,— « en un cirque, ayant accès de toutes paris, et devant servir aux fêtes nationales ».

Ce n'était pas tout d'avoir fondé le Théâtre du Peuple ; il fallait lui assurer un répertoire. Le comité, composé jde Robespierre, Couthon, Carnot, Billaud, Lindet, Prieur, Barère et Collot, fit appel aux poètes le 27 flo- réal,— 16 mai 1794- pour« célébrer les principaux évé- nements de la Révolution, et composer des pièces dra- matiques républicaines ». .Mais les occupations du Comité étaient trop multii)les, sa lutte avec la contre- révolution et avec les rois trop absorbante et trop ter- rible, pour qu'il pût suivre d'une façon attentive « la régénération de l'art dramatique ». Il chargea de cette tâche diflicile la commission de l'Instruction publique, par arrêté du 18 prairial, 6 juin 1794-

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LB8 rREcinsKuns

La Commission, dont l'énergique el intelligent Joseph Payan était l'Ame, s'rn acciuittu vigoureusement. Klle publia le 5 messidor, j'j juin 1794» sous le titre SpeC' tildes, une circulaire adressée aux directeurs et entre- preneurs d«' spectacles, autorités municipales, auteurs dramati<]ues, etc. Dans cet écrit, d'un style incorrect et déclamatoire, mais brûlant de vie et de généreuses ambitions, Payan déclarait la guern', non seulement aux spéculations malpropres des auteurs el des direc- teurs, à l'innuoralité scandaleuse et lucrative des théâtres, mais à l'esprit arriéré cpii y régnait encore, à l'inertie el aux convenlions serviles «le l'art. <r Les théâtres sont encore encombrés des débris du dernier rég^ime, de faibles copies de nos grands maîtres, l'art et le goilt n'ont rien à gagner, d intérêts qui ne nous regardent plus, de nvvurs qui ne sf)nt pas les nôtres. Il faut déblayer ce chaos... Il Tant dégager la scène, alln que la raison y revienne parler le langage de la liberté, jeter des ileurs sur la tombe de ses martyrs, chanter l'héroïsme et la vertu, Caire aimer les lois et la patrie. » La Conunission faisait appel au concours de tous les hommes éclairés : artistes, directeurs, écrivains patriotes. « Calculez avec nous la force morale des speclacles. Il s'agit d'élever une école publique le goût el la vertu soient égalcmenl respectés. » Il ne s'a- gissait pas là, comme on a dit, de sacrifier l'art aux préoccupations politi<pies. Tout au contraire, Payan, au nom de la Conunission, protesta avec mépris contre les nuitilations inlligées par les Ilébertistes au texte de certaines pièces, el il en rétablit l'expression intégrale, disant que « les premières lois qu'il faut respecter dans un drame sont celles du goût et du bon sens ». La gran-

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le théâtre nouveau

dciir de sa conception de l'art populaire s'afTirme d'une façon éclatante dans un arrêté du ii messidor an II, 29 juin 1794^ il frappe impitoyablement, non les pièces antirépublicaines, mais les pièces l'épublicaines sur la Fête à l'Être Suprême, qui dégradaient le sujet par leur médiocrité. Je renvoie aux documents cités plus loin, pour lire dans leur entier ces pages hau- taines, qui loin d'attirer la mode au service de l'art républicain, la rejettent avec dégoût :

Il est une foule d'auteurs alertes à guetter l'ordre du jour; ils connaissent le costume et les couleurs de la sai- son : ils savent à point nommé quand il faut affubler le bonnet rouge, et quand le quitter. Leur génie a fait un siège, emporté une ville, avant que nos braves républicains aient ouvert la tranchée... De la corruption du goût, l'avilissement de l'art ; tandis que le génie médite et jette en bronze, la médiocrité, tapie sous l'égide de la liberté, ravit en son nom le triomphe d'un moment, et cueille sans effort les fleurs d'un succès éphémère... Observons aux jeunes littérateurs que la route de l'immortalité est pénible; que, pour offrir au peuple français des ouvrages impéris- sables comme sa gloire, il faut se défier d'une fécondité stérile, d'un succès non acheté, qui tue le talent, le génie se dissipe en quelques étincelles fugitives parmi une nuit de fumée ; que ces fruits précoces et hâtifs dont le mérite se calcule d'après la recette, avilissent l'œuvre et l'ouvrier. C'est avec peine que la Commission se voit forcée de mar- quer ses premiers pas dans le sentier du goût et du vrai beau par des leçons sévères; mais, idolâtre des arts, dont la régénération lui est conflée,... elle est comptable aux lettres, à la nation, à elle-même, du poète,... de l'historien,... du génie, dont elle n'aura pas fécondé, dirigé les élans. Que le jeune auteur ose donc mesurer d'un pas hardi toute l'éten- due de la carrière,... qu'il fuie partout la pensée facile et battue de la médiocrité. L'écrivain qui n'offre, au lieu de leçons, que des redites; au lieu d'intérêt, que des panto-

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LES PRECUIISFARS

mimes; au lieu de tableaux, que des caricatures, est inutile aux lettres, aux mœurs, à TKtat; et Platon l'eût chassé de sa Républi(iue...

La hauteur superbe d'un tel lanjjagc nKJiitrc à quelles nobles mains était alors coudée la direction de l'art. Malheureusement, le temps manqua à ces hommes; Payan ne put môme pas écrire le travail qu'il annon- <;'ait, dans son arrêté du 29 juin, sur la réj^énération du théâtre. Il fut balayé le 10 tiiermidor, 28 juillet, dans l'ouragan qui emporta, avec Robespierre et Saint-Just, le g-énie de la Révolution. Il est allligeant d'ajouter qu'à la grandeur des chefs répondait bien ma! la mé- diocrité des artistes, surtout des écrivains; car la peinture eut du moins un David; la musique, un MchuI, un Lesueur, un Gossec, un Cherul)ini, la Marseillaise. Cette médiocrité consternait le Comité, et inspira d'Apres paroles à Robespierre et à Saint-Just. « Les hommes de lettres en général, dit Robespierre dans son discours du 18 floréal an II, 7 mai 9'î, se sont désho- norés dans cette Révolution, et, à la honte éternelle de l'esprit, la raison du peuple en a fait seule tous les frais. » De 179*3 date, comme l'ont montré Eugène Maron (i) et Kugène Despois, (2) le déveloi)pcment extraordinaire du vaudeville ! (3)

Pour moi, je le comprends. Tout riiéroïsmc de la

(1) Histoire littéraire de la Convention.

(2) Le Vandnlisnte révolutionnaire.

(3) D'apri'S un écrit du trop illustre Hervé, l'auteur de Chilpcric el ûi; l'Œil crevé, la création de l'opérette daterait même de 1792. et le premier exemple connu en serait le Petit Orphée, représenté le 13 juin 1792, sur le théâtre des Variétés; les auteurs en étaient Rouhier-Dcschamps pour le poème, Deshayes pour la musique, et Beaupré-Riché pour le ballet. —Voir le Temps, 30 mai 1903 : Adolphe Brisson, Promenades et visites.

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V.

le théâtre nouveau

nation s'était jeté dans la nirléo, aux assemblées et aux armées. Qui aurait eu le ilileltantisFue d'écrire, (juand les autres se battaient? Il ne restait dans l'art que les lâches. Mais quelle tristesse de penser que celte sublime tempête s'est dissipée, sans avoir laissé de traces dans aucune œuvre qui traverse les siècles î

*

Après cinquante ans, un homme en retrouva l'écho. Michelet, qui ne nous transmit pas seulement le récit de ces temps héroïques, mais leur âme même, parce qu'elle était en lui; Michelet, qui écrivit l'histoire de la Révolution comme un honmie de la Révolution qui l'a vraiment vécue, reprit d'instinct la tradition révolu- tionnaire d'un Théâtre du Peuple. Il l'exprima avec sa généreuse éloquence, dans ses leçons aux étudiants :

Tous ensemJjle, mettez-vous simplement à marcher de- vant le peuple. Donnez-lui l'enseignement souverain, qui fut toute réducalion des jflorieusfs cités antiques : un théâtre vraiment du peuple. Et sur ce théâtre, montrez-lui sa propre légende, ses actes, ce (pi'il a fait. Nourrissez le peuple du peuple... Le théâtre est le plus puissant moyen de l'éducation, du rapprochement des hommes; c'est le meilleur espoir peut-être de rénovation nationale. Je parle d'un théâtre immensément populaire, d'un théâtre répon- dant à la pensée du peuple, qui circulerait dans les moindres villages... Ah! que je voie donc, avant de mou- rir, la fraternité nationale recommencer au théâtre!... un théâtre simple et fort, que l'on joue dans les villages, l'énergie du talent, la puissance créatrice du cœur, la jeune imagination des populations toutes neuves, nous dis- pensent df tant de mojens matériels, décorations presti- gieuses, somptueux costumes, sans lesquels les faibles dramaturges de ce temps usé ne peuvent plus faire un pas.

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LES PUEMIKIIES TKNTATIVES

...Qu'est-ce que le tfu'Atre? L'aixlicntion de la personne acluollr. égoïste, intéressée, pour prrndre un rôle meil- leur. Ah! (juc nous en avons besoin!... Venez, je vous prie, venez reprendre votre ànie au théâtre ])opulaire, votri' Ame au milieu du peuple! (i)

l'A Mielu'h'l in(li([uait pour k* futur théâtre de la Nation (pielqiios sujets tirés de l'épopée nationale : Jeanne dWr'c, la Tour d'Aiwerp^ne. Austerlits, et sur- loiU les Miracles de la Révolution.

C'est de la main de Michelel qnr 1 idéal artistique de la Révolution et des penseurs du dix-huitiénie siècle est parvenu jusqu'à ceux d'entre nous qui, en France, ont entrepris de fonder le ThéAtre du Peuple,

L'étranger nous avait devancés. Kn i88<), un théâtre populaire, le Volkstheater. était inauguré à Vienne, avec une pièce d'Aiizon^ruher : lu Tache sur l'honneur. En iSt)"!, le Schiller Theater était ouvert à Berlin par M. Loewenfeld. Un an après, il avait G.ooo al)onnés. Une troupe d'une trentaine d'artistes y jouait le réper- toire ancien et moderne : de Calderon et de Shake- speare justju'à Ibsen, à Dumas lils, et aux contemporains français et allemands; et la situation en fut si prospère qu'on créa à Berlin un second théâtre Schiller, (a)

A Bruxelles, la section d'art de la Maison du Peuple, qui, depuis 1H4J2, donnait des soirées littéraires et musi- cales, s'unissait en i8<)7 avec le Toekomst, l'Avenir, cercle choral et dramatique flamand, fondé dès i8S'3, et organisait des représentations dans la belle salle des

(1) MichelPt. L'Étudiant (cours de 1847-1H48), passim.

(2) Voir sur le Schiller Theater, l'article de Jean Vignaud : l'n théâtre populaire d Berlin. Revue d'art dramatique, 5 octobre 1899, et les articles d'Adrien Bernheim dans le Temps (1902).

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le théâtre noiweaii

fcMcs de la Maison du Peuple, 3.ooo personnes peuvent prendre place, (i) On y jouait les Tisserands d'IIaupt- mann, la Puissance des Ténèbres de Tolstoy, l'Ennemi du Peuple, et Solness le constructeur d'Ibsen, Au delà des forces humaines de Bjoernson, les Aubes de Verhae- ren, Philaster de Beaumont et Fletcher, traduit par G. Kekhoud. etc. A Gand, le Vooruit donnait des concerts de musique classique, et orp^anisait, en 1897, une représentation du Tannhâuser, le jour du mardi pras, pour réagir contre les orgies du carnaval.

En Suisse, la Iradition des grands spectacles popu- laires n'avait jamais été perdue, et elle était reprise avec plus d'éclat dans ces dernières années. (2)

En France, le premier qui osa réaliser le Théâtre du Peuple, fut Maurice Pottecher. Le 22 septembre 1892, pour le centième anniversaire de la fondation de la République, il eut l'idée de donner dans sa petite ville des Vosges, à Bussang, une représentation du Médecin malgré lui, traduit dans le patois de la Haute-Moselle. Le succès fut grand. Trois ans après, le 2 septembre 1896, il inaugurait avec un drame de sa composition : le Diable marchand de goutte, son Théâtre du Peuple de Bussang. Ce théâtre consistait en une scène ouverte de

(1) Sur les représentations de la Maison du Peuple de Bruxelles, voir : Jules Destrée : Les préoccupations intellectuelles, esthétiques et morales dans le parti ouvrier beUje. —Mouvement socialiste, premier et 15 septembre 1902. Du même auteur : Renouveau au théâtre. Bibliothèque de propagande socialiste. 1902.

(2) Voir plus loin, p.'ige 140. .If ne parle pas ici de spectacles tra- fljtionnels, comme les représentations de la Passion à C)ber Ammer- gau, et les Maggi, (les représentations de Mai; de la campagne de Toscane, qui se sont perpétués, sans interruption, depuis le quin- zième siècle (peut-être le quatorzième) jusqu'à nos jours. Ils sont écrits et joués par des paysans du pays de Pise, de Lucques, de Pisloie ou de Sienne. Voir aux documents de la fin, numéro III.

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r.

LES PIIEMIKIIKS TKNTATIVES

i5 nièlrcs de large, «idossée à la pente d'une montagne, et dressée au bout d'un pré, qu'entouraient trois tii- bunes couvertes. Dcuix mille personnes assistèrent à la première représentation. Tous les ans, depuis lors, le Théâtre de Hussang n'a cessé de donner, en aortt cl en septembre, deux « journées draniati(jues » : l'une, payante, l'on représente une œuvre nouvelle; l'autre, gratuite, l'on joue l'œuvre donnée l'année précédente. Le répertoire du théâtre est assuré par Maurice Pottecher lui-même, qui écrit chaque année une pièce nouvelle, parfois deux, et qui les joue, avec les siens et avec des ouvriers ou des bourgeois du vil- lage. Son talent, la noblesse de sa conscience artisticpie, et la persévérance inlassable de ses elVorts, ont concpiis le succès dont son œuvre était digne, et lui assurent dans l'histoire le haut honneur d'avoir été, chez nous, le fondateur du premier Théâtre du Peuple, (i)

A peu près à la même époque, Louis Lunict prome- nait à travers les quartiers de I*aris, de la Maison du Peuple à Montmartre, aux Mille Colonnes à Mont- parnasse, et au Moulin de la Vierge à Plaisance, le Théâtre Civùjiie, (pii donnait des récitations artis- tiques et des spectacles coupés plutôt cpie de vraies représentations.

Dans le l*oitou, l'heureux succès d'une i>ièce de cir- constance, une pastorale de M. Pierre Corneille, jouée par hasard devant des paysans, donnait ;i l'auteur l'idée de fonder à La Mothe-Saint-Héraye un théâtre popu- laire, qu'il inaugurait en septembre iSc)-, par la Lé-

(\) Voir aux documents, numéro IV, les détails relatifs au Théâtre du Peuple de Bussang.

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le théâtre nouveau

gende de Chambrille, et en septembre 1898, par Erinna, prétresse d'Ifcsiis, tragédie de forme classique.

En Bretagne, M. Le Goflic et M. Le Braz organisaient en août 1898. à Ploujean, la représentation d'un vieux mystère du seizième siècle rajeuni : la Vie de Saint- Gwénolé.

Entin les représentations de Nîmes, de Béziers, d'Orange, (i) bien que gâtées par le double cabotinage provençal et parisien, et flottant au hasard des Pré- cieuses ridicules au Chalet d'Adolphe Adam, de la Phèdre de Racine à VIphigénie de Moréas, et de VŒdipe de Sophocle à celui de Péladan, servaient la

(1) Le lhe;itre antique d'Orange fut « rouvert » en 1809, je crois, par une cantate : les Triomphateurs, du félibre Antony-Réal, et Joseph, de Méhul. On y donna le Chalet d'Adam en 1874, les Pré- cieuses ridicules en 1886; puis des tragédies antiques ou pseudo- antiques : Œdipe, Antigone, Alceste, les Phéniciennes, Athalie, Phèdre. Horace. l'Orphée et VIphigénie en Tauride de Gluck. Cette année, il y eut en quelques semaines jusqu'à trois séries de spec- tacles; et la confusion des programmes fut extrême. On joua la Légende du cœur de .lean Aicard. Œdipe et le Sphin.r de Joséphin Péladan, Citharis de Alexis Mouzin, Iphigénie de Jean Moréas, Horace. Phèdre, les Phéniciennes, Orphée, etc. A vrai dire, j'y vou- drais voir surtout, au lieu de ces reconstitutions de lettrés, et de ces transpositions absurdes de tragédies de salon en plein air, des drames provençaux, comme la Reine Jeanne de Mistral. Le succès de la pièce d'Aicard a été particulièrement significatif, cette année. Ce n'a pas été un succès de théâtre, au sens ordinaire du mot; c'a été une allégresse d'entente, croissant d'acte en acte, de scène en scène, entre le poète et ses compatriotes. » Voir Léopold La- cour : Au Théâtre d'Orange. Le présent et l'avenir. Revue de Paris, premier septembre 1903, et les Théâtres en plein air. L'Art du Théâtre, octobre 1903.

A Bézien», dans les arènes construites par M. Castelbon de Beauxhostes, les représentations ont eu jusqu'à présent un carac- tère exclusivement musical; elles ont même été à peu prés réservées à la musique de M. Saint-Saêns fDéjanire, Pargsatis), à une exception près : le Prométhée, musique de M. Gabriel Fauré, poème de MM. Jean Lorrain et Ferdinand Hèrold.

Enfin les représentations de Nimes sont toutes récentes. M. Mou- net-Sully y joua, le 26 juillet dernier, dans les Arènes antiques, Œdipe Roi, précédé d'un prologue de M. Maurice Magre.

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Li:s i»iu:mii:ues tentatives

cause du théâtre populaire, (jui s'essayait de tous côtés en une multitude de tentatives, à Nancy, à Lille, dans le pays bascjue, dans les Universités populaires : à V Émancipation du <iuiu/iéine arrondissement de Paris, (jui jouait, en 1900, la Grèi^e de Jean llu^'ues, (i) surtout à la Coopération des idées du faubourg Saint- Antoine, formée en i8S() par queUpies ouvriers, (2) et M. Deherme, qui fut non seulement son véritable fonda- teur, mais le fondateur des Universités populaires, installa en 1899 un théâtre d'un caractère extrêmement éclectique.

Tous ces efforts avaient le défaut d'être isolés, épars, sans liens entre eux, sans cohésion, sans publicité sul- lisante, sans force cai)able de lutter contre la routine des artistes, et l'indilTérence publi(ine. Kn mars i8y«j, quohiues jeunes écrivains, faisant partie de la Revue d'art dramatique, pensèrent à org^aniser à Paris, à l'occa- sion de l'Kxposilion universelle de 1900, un Congrès international de théâtre populaire, afin de grouper et de concentrer toutes les forces populaires de l'art. Le Congrès devait être précédé d'une enquête faisant appel à toutes les bonnes volontés, et demandant aux

(1) Cahiers île la Quinzaine, sixictne cahior de la troisi<'m*' série.

(2) « Frappés de ce que l'instruclion primaire de leurs pareils, arrêtée net nu seuil de la jeunesse, a de beaucoup trop incomplet, et par consé-tjuent de dangereux, désireux aussi d'cch.-ipper à l'op- pression des organisations électorales, l'on aflirnu- beaucoup, mais l'on ne pense guère, quelques ouvriers, mettant en com- mun leur désir de raisonner, ainsi que les quelques livres (ju'ils possédaient, convinrent de se rencontrer à date nx<-, un soir par semaine, pour causer. Ce fut d'abord dans l'arriére boutique d'un marchand de vins, rue des Boulets, en 1886. » (Henri Dargel : Le théâtre d:i peuple à la Coopération des idées. Revue d'art drama- tique, avril 19()3> Tels furent les débuts de la Coopération des idées, dont le nom vint d'un journal. lancé en 1894, par M. De- herme.

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le ihcdlrc iioiweaii

fondateurs de Ihcùtros populaires l'Iiistorique de leurs entreprises, et les réfle?vions suggérées par leurs expé- riences. Ainsi eût été préparée la matière des discus- sions du Congrès. Pour des raisons indépendantes de la volonté des organisateurs, le projet, d'ailleurs trop vaste, dut être abandonné ; mais il fut repris par eux, six mois plus tard, sur un terrain plus restreint et plus précis : celui d'un théâtre populaire parisien, (i) Le 5 novembre 1899. la Beçiie d'art dramatique publia une lettre au minisire de rinslruction publique, le priant d'appuyer ses eflorts pour fonder un tliéàtre populaire à Paris, en nommant un délégué, chargé d'étudier à l'étranger, surtout à Berlin, le fonctionne- ment des théâtres populaires existants. En môme temps, la Revue ouvrait un concours, dont le prix, de .5oo francs, devait être donné à l'auteur du meilleur projet de théâtre du peuple ; elle constituait, pour l'examen des manuscrits, un jury composé de Henry Bauer, Lucien Besnard, Maurice Bouchor, Georges Bourdon, Lucien Descaves, Robert de Fiers, Anatole France, Gustave Gellroy, Jean Juilien, Louis Lumet, Octave Mirbcau, Maurice Poltecher, Romain Rolland, Camille de Sainte-Croix, Ldouard Schuré, Gabriel Trarieux, Jean Vignaud, Kmile Zola. Le Comité eut une douzaine de réunions à la Revue d'art dramatique, de novembre iS<j() à février icjcx). Une délégation se mit en rapport avec le ministre Leygues. Celui-ci se rendit parfaitement compte de l'iniportancc d'un théâtre populaire pari^îm ; mais tout en prodiguant

(i) On trouvera aux documcr.ls de la fin. numcro V, le résumé de ces projets, et des travaux qui suivirent, à la Revue d'art dramatique.

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LES PREMIKIIES TENTATIVKS

les promesses aux membres du Comité, tous ses ellorts teiHiirent à empêcher que le IhéAtre du pruple fût l'œuvre d'un parti avancé, comme celui de la Bévue d'art dramatique, et à l'exécuter à leur place, et à sa façon. Il désij^na, comme ils le demandaient, un délégué pour étudier les théâtres populaires à l'étranj^er ; et ce délégué fut M. AdriiMi Berniieiin. M. ncrnhcim assista à une séance du Comité, en décembre i8<j<) ; mais on ne réussit pas à s'entendre: les intentions du gouvernement étaient trop évidentes pour tous. .M. Hern- heim partit i)our Berlin, et le Comité de la Hevue con- tinua ses travaux. II cùi fallu être très uni dans le sein du Comité pour pouvoir lutter contre l'ingérence de l'Klat, Le Comité se sépara au bout de trois mois, après avoir rendu compte du concours (juil avait institué. Une vingtaine de manuscrits avaient été reçus, dont cinq ou six présentaient un réel intérêt; un, celui d'Kugêne Morol, était tout à fait rcmarcpiabliv Trois prix furent décernés. Le travail de Morel fut publié par la lieiuie d'art dramatique en décembre 1900. (i) Il reste encore aujourd'hui l'ouvrage le plus complet et le plus original, pour tout ce qui regarde les conditions matérielles et pratiques du nouveau Théâtre du Peuple. Dans la même Revue, Romain Rolland écrivait une étude sur les conditions morales de ce IhéAtre, et sur son répertoire; et, le '3o décembre i<><m>, le Théâtre civique de Louis Lumet donnait, au Nou- veau ThéAtre, une représentation populaire de Danton, au profit des tuUistes grévistes du Nord ; la pièce était

(1) Eugène Morel. Projet de Théâtres populaires. Éditions de la Revue d'art dramatique.

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le thcdtre noin'can

prcccdcc d un discours de Jaurès. Un an plus tard, le 21 mars ii)03. l'auteur de Danton faisait jouer, au théâtre de la Renaissance-Géniier, le i^ Juillet, « action populaire ». qui se réclamait de l'idéal artistique et civique des liommes du comité de Salut public. « Ressusciter les forces de la Révolution, disait la préface, ranimer ses puissances d'action, rallumer l'héroïsme et la foi de la nation aux llammes de l'épopée républicaine, ailn que l'œuvre interrompue en 1794 soit reprise et achevée par un peuple plus raùr et plus conscient de ses destinées : tel est notre idéal. » (i)

Les tentatives de la Revue d'art dramatique avaient eu un retentissement à la Chambre, dans le rapport de M. Couyba, pour le budget des beaux-arts en 1902, et dans son discours du 5 mars 1902. Mais on a vu com- ment le ministre Leygues, et son habile délégué, -M. Bernheim, travaillèrent à canaliser le courant po- pulaire de l'art au profit de l'Ktat. Le procédé est classique, comme leur répertoire. Mais malgré la complicité de la presse bourgeoise, je doute qu'il réus- sisse contre la force irrésistible d'un mouvement qui va droit à son but, sans se laisser détourner par rien. On n'escamote plus le peuple à notre époque. Aucun de ceux qui ont la conscience profonde de l'art popu- laire n'a été dupe de cette bruyante diversion ; et les efforts pour élever à Paris un théâtre vraiment du Peuple ont continué sans relâche. Ils semblent sur le

(\) L"- i't Juillet, action populaire, trois actes de Romain Rolland. Cahiers de la Quinzaine. Onzième cahier de la troisième série. Danton forme le sixième cahier de la deuxième série.

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I.KS PRF.MIKRES TFNTATIVKS

point d'ai)oulir celle année ù louU- une lloraison de tlutltres populaires. Quatre œuvres me semblent parti- cnlièriMUi'nt intérossanles : l'essai de la Coopération des idées; le Théâtre populaire de Bellevilie; le Théâtre du Peuple de M. lît'aulicu; et le projet d'organisation d'un ^rou[)e de théâtres populaires par M. CaniilNr <ie Sainte -Croix cl M. l'urot.

n « *

Depuis le 3 décrnii)r<' iS»<j, s'était ouvert au i.'>7 du faubourg' Saint-Antoine le lhéj\tre du l'euple de la Coopération des idées, les représentations n'avaient jamais été interrompues. La salle était malheureuse- ment trop petite ; elle ne tient que '3 à 4oo personnes assises, et elle est de dégajj^ements incommodes, (i) ( )n peut aussi critiquer le mélange bi/.arre et indigeste de pièces de tout genre et de toute provenance, cpii y sont jouées. On y trouve un peu de tout : Corneille, Racine. Molière, Marivaux, Regnard, Beaumarchais, Musset, I*onsard, Hugo, Augier. Courteline est l'au- teur le plus joué, avec Labiche et Grenet-Dancourl ; mais on représente aussi du Rostand, du l'ailleron. et

(1) I,a sccnc iiicsiirc J nutrcs <lr façjule, sur 4 unir» s .',u do profondeur; elle «^st desservie sur ses trois cotes par un couloir de 1 mètre 30 de large. Les ouvriers ont fabriqué cux-mémcs le» décors. .\ l'heure qu'il est. le théâtre possi<|e six décors complets : une place publique, un jardin, une chambre rusti((ue. un salon, une chambre, plus un décor de tragédie, à la collabornlion de M. Dervaux, architecte de Tlmprimerie nationale, et de M. Célos. peintre-décorateur, et représentant la cour intérieure d'une maison auliquc, avec un paysage au fond.

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le théâtre noiweaii

toute la coim'dio moderne, et hi plus parisienne, et la plus mondaine : Capus, Meilliac, Porto-Riche. Veber, Tristan Bernard. Le nom même de Francis de Croissct ne nous est pas épargné. Parmi les œuvres plus jiopu- laires, Liberté de Maurice Pottecher, qui fut le premier spectacle; les Mauvais bergers, l'Épidémie, le Porte- feuille de Mirbeau, Blanchelte de Brieux, la Cage et Tiers état de Descaves, la Nouvelle idole de Curel, et diverses pièces de Jean JuUien (le Maître) : d'Ancey, de Marsolleau. de Trarieux, de Henri Dargel, de Jean Hugues (la Grève), et de Romain Rolland (les Loups). Jai dit assez nettement mon ojtinion, au cours de cette étude, sur les dangers de cet éclectisme incohérent, pour n'avoir j)as à y revenir. C'est pour l'élite même une nourriture fade, dont les esprits vigoureux répu- gnent à user; et elle peut devenir mortelle pour un public ignorant et neuf, qui risque d'être submergé et étouffé par cet amas de sentiments et de styles contradictoires. Il n'en faut pas moins louer la géné- reuse vitalité de ce mouvement artistique. En trois ans, on a joué, dans la petite salle du faul)ourg Saint- Antoine, environ 200 pièces, dont une trentaine en 3, 4 et 5 actes, et quelques-unes inédites. Les acteurs n'ont pas fait défaut. U s'est trouvé jusqu'à quatre troupes à la fois, recrutées dans le i)ublic de la Coopération, sans parler des divers groupes populaires qui lui ont prêté leur concours, et des élèves du Conservatoire qui, le 8 mars dernier, y jouaient Horace, avec mesdames Dudlay et Delvair de la Comédie française. Nous sommes donc en présence d'un Théâtre du Peuple en formation, absolument populaire, qui, sous l'active direction de M. Henri Dargel, se développe rapide-

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LES PREMiinr-; tentatives

int*nt. ol <nii. «lu jour il aura trouve un local plus ouvert au g^raïul pul)lic, il le clirrchc aclucllcinciit. sera dans les meilleures conditions pour réussir, (i)

Mais il y a plus; et déj:\, depuis seplcuibre l«)<>3, un Théâtre populaire réjfulirr est ouvert, au cœur du Paris ouvrier. S, rue de Bellevillc

Le directeur de ce lliéAtre, .M. E. Berny, un honunc jeune, intellijrent et audacieux, s'est inspiré, autant que possible, des desiderata exprimés par Tenquète de la Reçue d'art dramatique, La salle, (jui n'est pourvue que d'une seule galerie, peut contenir de i.ooo à I.200 spectateurs. Si l'expérience réussit, ladjonction de deux galeries su{){)lémcnlairrs portera à 1.800 ou à -j.ooo le nombre des places. Le prix est de o franc 2.5, o franc 5o, o l'ranc ^5, i franc, i franc a5 et I franc 5o au maximum. Un système d'abonnements donne au théâtre po{>ulaire le moyen de risijuer cer-

(1) S'nssociant à M. Edouard Quel, et à nindatnr Marya-Cliôliga, M. ileiiri Dargel veut coinpietpr son «t-uvrc en fondant ce qu'il nomme le Théâtre dit Peuple de Paris. Il s'agit « de créer et de répandre un rcportoiro dramatique digne de la mission sociale d'un véritable tlu-ûtre «lu Peuple ». Pour cela, un certain nombre de représentations nouvelles doivent être seront données au Thci'itrr du Peuple, salle de r.Vthén«'e Saint-Germain. 21. rue du Virii\-<.«)l..inbier, devant un public d'abonnés. Ces représentations payantes fourniront de» ressources matérielles pour donner ensuite, avec les mêmes pièces, des représentations populaires à des prix très réduits, dans les tbéàtres de quartier, dans les Uni- versités populaires, et dans les Maisons du Peuple, en France et à l'étranger.

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le théâtre nouveau

laines tentatives un peu hasardeuses, en constituant un mininuun de recette réi^ulièremenl assuré, 20 francs cl i5 francs pour vingt représentations, sui- vant la catégorie des places. Pour faciliter aux ouvriers le paiement de ces sommes, il leur est per- mis de s'acquitter par des versements hebdomadaires. On s'adresse aussi aux syndicats, aux associations ouvrières, aux Universités populaires, pour une com- binaison d'abonnements collectifs. Le théâtre se pro- met d'organiser le jeudi des matinées scolaires à des prix excessivement réduits, o franc 5o et o franc 25. Le répertoire change chaque semaine; il est éclec- tique, tout en lâchant de répondre aux conditions morales, dont un théâtre populaire, vraiment digne de ce nom, ne saurait se passer. 11 ne se refuse pas à puiser parfois dans le répertoire classique, mais avec discrétion et discernement ; il ne veut même pas rompre trop brusquement d'abord avec le mélo- drame cher au peuple, par mesure de prudence; mais il s'efforce d'améliorer peu à peu le goût du public, en montant le plus possible dœuvres (jui fassent penser, parmi les pièces historiques, philosophiques, morales, ou sociales, de ces dernières années; et il fait appel aux auteurs nouveaux, pour qu'ils lui fournissent des œuvres nouvelles, spécialement destinées au pu- blic populaire, et ne craignant pas d'aborder les ques- tions sociales du jour.

Le théâtre de M. Berny a été inauguré le ly sep- tembre dernier par Monsieur Badin de Courteline, le Portefeuille de Mirbeau, et Danton de Romain Rolland. Eugène Morel présentait dans une causerie le Théâtre populaire à un public, enfin î exclusivement popu-

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LES PREMIERES TENTATIVES

lairc. (i) Depuis, M. Bcrny a monté siicccssivoinent, Sapho de Daudet, Houle de Suif de Maupassant, le Maitre de Jean Jullien, la liabouilleuse d'Emile Fabre, Madame Sans Gène de Victorien Sardou ; et son pro- gramme de cette année annonce les Tisserands de Ilauptmann, Germinie Lacerteiix de Goncourt, Ilésur- rection de Tolstoy. Germinal de Zola, la Hobe rouf^e de Brieux, Poil de Carotte de Jules Renard, ta Clai- rière de Descaves, Vllonneur de Sudermann, l'Arté- sienne de Daudet, etc.

Le succès a, jusciu'à présent, répondu \ ces elTorts.

Dès aujourd'hui, la démonstration est faite. A ceux (jui traitaient le Théâtre Populaire dutopir, M. Berny a répondu par les faits. Le Théâtre Populaire peut vivre; et la preuve, c'est cju'il vil. Il vit, et il vivra. M. Berny aura l'honneur d'en avoir lait la i>remière tentative sérieuse, à Paris.

Quelques semaines après l'ouverture du Théâtre po- pulaire de Bellevill<% un des acteurs les plus remar- quables des théâtres Antoine et Gémier, M. H. Beaulieu, ouvrait le i4 novembre, au Théâtre Moncey, à Clichy, un second Théâtre du Peuple, d'un caractère plus réso- lument d'avant-garde. Entouré d'une troupe de jeunes artistes de talent, et convaincus, comine lui. <h' la nécessité de former un peuple artiste, et un art popu- laire, il compte donner surtout des pièces d'idées, fran- çaises et étrangères. Au programme, Thérèse liaquin,

(1) Eugène Morel : Discours pour l'ouverture d'un théâtre populaire. - Revue d'art dramatique, 15 octobre 1903.

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le théâtre non r eau

les Tisserands, la lionne Espérance, r Honneur, la Vie Publique, Poil de Carotte, le i^ Juillet, etc. Les places sont à o franc 5o et à i franc. Une centaine doivent être distribuées ^rratuitement, certains jours de la semaine, aux élèves pauvres des écoles primaires, à divers groupements ouvriers ou intellectuels, aux sol- dats de la garnison de Paris, etc. Le jeudi, seront don- nées, en matinée, des représentations de classiques français et étrani^ers, abonnements de lo francs pour douze représentations. Il y a de plus des abonne- ments de Premières, six représentations au minimum d'œuvres nouvelles, afin d'intéresser l'élite à ce Théâtre du Peuple. D'autres dispositions semblent inspirées du Schiller Theater de Berlin : bénéfices répartis aux artistes, suppression des ouvreuses, vestiaire tarifé à o franc lo, installation au foyer d'une exposition per- manente de tableaux, moulages, photographies, etc. "SI. Beaulieu avait aussi pensé, et ce ne serait pas la partie la moins originale de son œuvre, à faire des tournées de théâtre du peuple, dans les centres socia- listes ou populaires de la province ou des pays voisins de langue française : à Lyon, Saint-Etienne, Lille, Bruxelles, Genève, etc. Nous espérons qu'il n'y a pas renoncé: car ce serait une expérience qui compléte- rait excellemment les tentatives réalisées à Paris, tentatives dont son œuvre est assurément une des plus sympathiques et des plus dignes du succès.

*

Enfin >L Camille de Sainte-Croix, qui. depuis les représentations tumultueuses de Thermidor à la Comédie

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LES PREMIERES TK.NTATIVES

Iranvaist*, en i8<)o» "C se lassait pas de réclamer pour le peuple républicain de Paris des théâtres républicains, puisciue le peuple se voyait exclu des grands tliéâlres subventionnés par rusuri)ati<>n réactionnaire des abon- nés mondains, a cherché, tlepuis it><K), les éléments d'une niasse budgétaire, (jui i)ermlt d'ouvrir, par créa- lions échelonnées, quatre grands théAlres popuhiires sur (piatre points dilVérrnts des raulK)urgs parisiens. Il a exposé le résullul de ses n^cherches dans un projet, que M. Heiu'i Turot doit présenter au Conseil mimicipal, et M. Marcel Sembat i\ la Chand)re. Dans l'idée de .M. tic Sainle-Croix, chacun de ces quatre théâtres, qui seraient à la fois dramatiques et lyriques, aurait un directeur et un administrateur spéciaux ; mais ils seraient reliés par un cahier des charges commun et un même conseil de surveillance. Les représentations d'œuvres modernes y alterneraient avec les représen- tations classiques, et la musique avec la poésie, (i)

On voit (piel fourmillement d'idées nouvelles et généreuses. Après une longue période d'incubation et d'attente, le Théiltre du Peuple sort de terre, de toutes parts. C'est une poussée irrésistible.

La campagne de presse, menée depuis plusieurs années par Camille de Sainte-Croix, Lucien Descaves, Gustave GelTroy, Jean JuUien. Octave Mirbeau, les études et l'enquête si complètes de Georges Bourdon dans la Revue bleue, les chroniques de Faguet, de

(1) D'autres tentatives plus fragmentaires ont été faites dans ces dernières années. Il est juste de citer, par exemple, le Théâtre d'avant-garde ou Théâtre du Peuple. 10, rue Hcnri-dhevreau. qui. de juin 1902 à août 1903. donna sept soirées, vingt-cinq actes inédits. au tarif unique de 0 franc 50 à toutes places.

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VI

le théâtre nouveau

Nozièro. de Gaston Dcscluunps, de Larroumcl, de Bcrnhcim, ont créé dans le public un courant d'intérêt et de sympathie si marqué et si universel, en faveur tlu théAtre du Peuple, que c'est à qui des représentants de l'ancien théâtre : directeurs, acteurs, priniadonnas, projettent de le réaliser, en le déformant naturelle- ment. Mais quel que soit leur crédit, et l'appui de la presse complice, ils n'y réussiront pas. Car le ThéAtre du Peuple s'élève, non seulement sans eux, mais contre eux ; et il a pour raison d'être de les détruire.

I.K TIIIIATIIF. NOUVEAU COM>ITl«).\S MATKUIKLLKS KT MORAI.KS

Tel est riiislori(|UP rapifie des tentatives faites en France pour fonder le Théâtre <lu Peuple. KUes se rattachent directement, comme on voit, A la g^rande tradition démocratique des penseurs du dix-huitième siècle et des hommos de la Convention. Quel sera ce théâtre?

Les conditions économiques ont été étu«llres de la façon la plus complète par Kugène Morel. Je ne suis pas d'accord avec Morel sur beaucoup de cpiestions. Morel croit au tluAtre en soi, et à la foule en soi. Plus il v a de thèAtres, plus c'est bien. Plus il y a de monde, plus c'est bien. Je ne regarde pas à la ({ualité, mais à la quantité. » (i) Kl pour moi, au contraire, je ne regarde qu'à la qualité, et point à la quantité. Je ne crois au théâtre que s'il a im idéal . Je ne me soucierais plus du peuple, s'il devait devenir une seconde bourgeoisie, aussi grossière dans ses jouissances, aussi hypocrite dans sa morale, aussi stupide et aussi apathique cjue la première. Peu m'importerait de prolonger alors un art (pii ne serait qu'un néant sonore, et une humanité qui sent le cadavre. Mais si je crois beaucoup moins que Morel en la valeur absolue de l'art, et beaucoup plus (pie lui en une révolution morale et sociale de l'huma-

(1) Lettre d'Eugène Morel à Georges Bourdon. Revue bleue, 10 mal 1902.

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le théâtre nouveau

nité, je le rejrardc comme une des inlolligences les plus oritrinales et les plus vivantes qui se soient attachées au problème de l'art populaire. Son Projet de théâtres populaires est, pour toutes les questions d'organisation malcTielle, une œuvre vraiment neuve, pleine d'idées fécondes; la hardiesse des conceptions s'y allie au sens pénétrant des nécessités pratiques. Je n'ai pas à l'analyser ici : il faut le lire en entier, pour en suivre la rigoureuse logique. Je me contente d'en exposer les principes essentiels.

Morel fonde son tliéàtre, ou i)lutôt ses théâtres du Peuple sur le principe de l'abonnement. « Ce n'est qu'en voyant constanmient de belles choses, que le goût se forme ; l'éducation exige la répétition. Pour agir cflica- cement sur un public, il faut l'avoir constanunent en main. Des fêtes exceptionnelles peuvent avoir plus d'éclat, mais leur inlluence est nulle. » (i) Cet abomic- ment serait hebdomadaire. « C'est la forme la plus régulière de l'abonnement, celle qui créera le mieux une habitude. » En conséquence, Morel propose l'émission de bons de 25 francs, remboursables par tirages pério- diques, au gré de l'administration, et il y annexe vingt- cinq billets de théâtre. Moyennant un supplément de lo francs, le porteur du bon pourrait renouveler son abonnement, fjuand les coupons seraient épuisés. Je n'entre pas dans le détail du paiement, que Morel

(1> Je ne partage pas sur ce point l'opinion de Morel. Il suffit de •e rappeler quel écho profond et fluralWe peuvent avoir, dans l'es- prit fl'un enfant sevré de distractions, quelques très rares spectacles vus de loin en loin. Mais il est vrai qu'ils ne créent pas une habi- tude ; el je cro\% nécessaire d'user à la fois des spectacles réguliers, comme d'une sorte d'éducation, et des fêtes exceptionnelles, comme d'une exaltation du coeur et de la volonté.

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CONDITIONS MATERIELLES ET MORALES

s'clTorcc de faciliter le plus possible, et des dispositions accessoires, par lesqiu'Iles il réduit les frais, cnesconif>- taul une diuiinution des droits d'auteurs, et une rt'-forrue dans les taux de perception de l'Assistance publique, (pii dégrèverait presque complètement le Ttiéàtre du Peuple. « En somme, conclut-il, nous n'établissons pas la jjratuité ; mais nos dispositions sont telles, que liien peu de familles seront trop pauvres pour aller au tlu'Atre. «l. ({u'ainsi entendu, le théâtre, loin d'être un luxe, une folie, ne fera que développer «ians le peuple des idées de prévoyance et d'économie. »

Le réabonnement, n'étant plus (pi'ù lo francs au lieu de 25, n'offrira plus h's mêmes ressources pour l'année suivante. Mais dés ce moment, le théâtre du peuple ne doit plus être isolé. « Il importe, dès sa réussite, et pro- fitant de sa réussite, de jeter innuédiatement les bases d'un autre théAtre, dans un autre cpiartier. Alors une pièce ne sera plus jouée sept, mais cpiinze jours, et la diujinution des frais viendra compenser la diminution prévue de recettes. Ce second théâtre jouissant du matériel et de la trou[)e du premier sera plus aisément fondé : il jouira de l'expérience actjuise. Le matériel de décors et de costumes viendra aussi réduire les dépenses du premier. » Ce n'est pas seulement à l*aris <pie ces théâtres s'élèveront, c'est dans toute la France. « Nous voudrions couvrir de théâtres toute la France. » Ces théâtres formeraient entre eux des associations maté- rielles, où acteurs, costumes cl décors pourraient être mis en commun, sous la surveillance d'un comité cen- tral et de son délégué, directeur général. L'Ktat n'inter- viendrait qu'en fournissant son aide pour réunir les abonnements, et son contré)le pour assurer les principes

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le théâtre nouveau

lixês par les ibndateurs mômes du lliéùlro. Ou ne lui dcmandorail ni suhvcnlion, ni garanlio. Les Théàlres du Peuple seraient indépendants, sous l'épide de ri:tat. (i)

J'en ai dit assez pour montrer rorij^inalitc de ce projet, et pour engager à l'étudier de près.

* *

Supposons les fonds réunis et le public groupé. Quelles seraient les conditions du théâtre qui voudrait être vraiment populaire?

Je n'essaierai pas de poser des règles absolues : il faut avoir la sagesse de se souvenir qu'il n'est guère de bonnes lois, mais des lois qui sont bonnes pour un temps qui passe ou un pays qui change. Un art popu-

(1) Comparer à ce projet l'organisation du ThéAtre Schiller de ?• :lin. Le Thé/itre Scliillcr repose aussi sur le principe de l'ahonne- nii :il. L'abonnement est trimestriel et coûte 6 francs 25; il donne droit à cinq fauteuils (tous frais compris : vestiaire, programme, etc.) Nulle subvention d'État. I^ base commerciale du thcAlre est un groupe d'actionnaires, constituant le conseil de surveillance, et dont le directeur est l'employé-gérant, aux appointements annuels fixes de 12.JO0 francs. Si les bénéfices dépassent les 5 0,0 du cajHtal, ils sont distribues, non aux actionnaires, mais aux- artistes et aux employés les mieux notés. Le directeur, M. Loewcnfeld, assure à ses artistes, qui étaient au nombre de 34, eh décembre 1899 : '-•'j ' -s et 12 femmes, des appointements ne dépassant pas

ics, un mois de congé par an, et les frais de costumes pour l<^-^ femmes. Nous avons dit plus haut qu'après la première année, M. Ix)ewenleld avait G.fKM) abonnés. Le Schiller Theater donna 38*^) représ^-nUitions en 11 mois, dont .'}19 soirées, ^9 matinées, 12 représentations scolaires. Il joua 37 pièces anciennes et modernes, 'V -it 2 premières. Il donna 2.'} soirées de poésie, une .soirée do iaiAcs et de contes de Noël. Aucune pièce ne peut être jouée plus de douze fois, et l'affiche change tous les jours. En dehors des spectacles, le théâtre sert dans la journée à des expositions perma- nentes et à des conférences. Voir les articles déjà signalés de .Jean Vigaaud et de Adrien Bernheim.

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CONDITIONS M.VTKIllKLLKS ET MORALES

hùrc (^sf in()l»il«' par pssonce. Non aenloinciit l«^ pfuple ne sent point coinino Tt-litr : mais il y a toutes sorte» do peuples : celui li'aujounl'luii, celui de demain; celui d'une ville ou d'un (iuarti(T, celui d'un autre (juarlier ou d'une autre ville. Nous ne pouvons [)rcteudre (|u'à établir une moyenne, applicable au peuple de Paris et à l'heure présente.

\ [m première condition d'un théâtre populaire, ce ^t d'être un délassement. Qui\ fasse d'abord du bien, tpi'il soit un repos physique et moral pour le travailleur fati- gné de sa journée. C'est l'airaire des architectes dn théâtre futur de veiller à ce que les places bon marche ne soient plus des lieux de supplice. C'est rallair** des poètes de tAcher (pie leurs œuvres réfiandent la joie, et non la tristesse ou l'enruii. Il faut une grande vanité, désireuse de s'étaler, ou un enfanlillaj^e un peu niais, pour oser ollrir au peuple les derniers produits de Tari décadent, qui dcjunent bien «lu mal (piehpiefois à l'in- telligence des oisifs. Kt (piant aux soullrances de l'élite, à ses angois.ses et à ses doutes, qu'elle les garde pour clic : le peuple en a plus que sa part ; il est inutile de raugmenter. L'homme de notre temps qui a le mieax compris et aimé le peuple, T«)lstoy, n'a pas toujours échappé à ce travers de l'art, dont il a pourtant humilié si durement l'orgueil; sa vocation d'ajjôtre, son besoin impérieux d'imposer sa foi, les exigences de son réa-

I lisme artisticpie ont été plus forts, je crois, dans la Puissance des Ténèbres, que son admirable bonté. De telles œuvres me semblent plus décourageantes cju'utiles pour le peuple. Si nous ne devions jamais lui otfrir que ces spectacles, il aurait raison de nous tourner le dos et de s'en aller au cabaret chercher l'engourdisse-

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ment de ses peines. C'est trop de prétendre, après une vie triste, le divertir avec le spectacle d'une vie triste. Si quelques rares esprits se plaisent à « sucer la mélan- colie, comme la belette suce l'œuf», on ne peut exiger du peuple le stoïcisme intellectuel des aristocrates. Il aime les spectacles violents, mais à condition que ces violences n'écrasent point, une fois de plus, au théâtre comme dans la vie, les héros avec qui il s'identilie. Si résigné ou découragé qu'il soit pour son propre compte, il est d'un optimisme exigeant pour le compte de ses personnages de rêve ; il souffre d'un dénouement lu- gubre. — Est-ce à dire qu'il lui faille nécessairement le mélodrame larmoyant, qui fuiit bien ? Evidemment non. Ce grossier et mensonger spectacle est un soporilique et un stupéfiant, qui contribue, comme l'alcool, à maintenir le peuple dans l'inertie. Le pouvoir de délassement, que nous voulons attribuer à l'art, ne doit i)as s'exercer au détriment de l'énergie morale. Bien au contraire.

Que le théâtre soit une source cV énergie : c'est la seconde loi. Le devoir d'éviter ce qui écrase et déprime est tout négatif; il a une contre-partie nécessaire : soutenir et exalter l'âme. Qu'en délassant le peuple, le théâtre le rende plus propre à agir le lendemain. Des êtres simples et sains n'ont, d'ailleurs, pas de joie complète sans l'action. Que le théâtre soit donc un bain d'action joyeuse. Que le peuple trouve dans son poète un bon compagnon de route, alerte, jovial, au besoin héroïque, au bras duquel il s'appuie, et dont la belle humeur lui fasse oublier les fatigues du chemin. Le devoir de ces compagnons poétiques est de le mener droit au but, et de lui apprendre aussi, chemin faisant, à bien regar-

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CONDITIONS MATKIUF.I.LES ET MORALES

der autour i\c soi. C'csl là, à co cpi'il lue semble, la troisième condition du tlR-àlre populaire:

Le t/u'd'trc doit être une lumière pour VinteUig-ence. 11 doit contribuer à rrpandrc le jour dans ce terrible cerveau humain, phin d'ombres, plein de replis, plein de monstres. Tout à l'heure nous avons mis en garde contre la tendance des artistes à croire toutes leurs pensées bonnes pour le peuple. Il ne s'a^'it pas, pour cela, de lui éviter ce (pii fait penser. La pensée de l'ouvrier est d'ordinaire au rrpos, tandis que son corps travaille; il est utile de l'exercer, et pour peu qu'on sache s'y prendre, ce [)eut être même un vif plaisir pour lui, comme c'est un plaisir pour tout homme robust<* de rompre à de rudes exercices ses membres engourdis par une longue innnobilité. Qu'on lui a[)prenne donc à voir clairement et à juger les choses, les hommes et surtout lui-même.

La Joie, la force et V intelligence : voilà les trois conditions capitales d'un théâtre populaire. Tout le reste en découle. Quant aux intentions morales (pi'on veut y joindre, aux leçons de bonté, de solidarité sociale, qu'on ne s'en embarrasse point. Le seul fait d'un théâtre permanent, de hautes émotions conununes et répétées, crée, pour un temps, un lien fraternel entre les spectateurs. Et au lieu de bonté, donnez- nous seulement plus de raison, plus de bonheur et plus d'énergie : la bonté, nous nous en chargeons. Le monde est plus sot que méchant, et méchant surtout par sottise. La grande tâche est de faire entrer le plus d'air, le plus de clarté, le plus d'ordre possible dans le chaos de l'&me. Mais c'est assez de la mettre en état de penser et d'agir : ne pensons pas, n'agissons pas

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pour cUo. Kvilons surtout les proches et les morales, grâce auxquels les amis du peuple ont l'art de rendre lart rebutant à ceux (jui l'aimont le plus. Le théâtre populaire doit éviter deux excès opjiosés, (pii lui sont coutumiers : la pédagogie morale, (pii, des œuvres vivantes, extrait de froides leçons, ce qui est à la fois antiesthétique et maladroit; car l'esprit défiant sent l'hameçon et s'en détourne; et le dilettantisme indiirérent, qui veut se faire uniquement, et à tout prix, l'amuseur du peuple : jeu déshonorant, dont le peuple ne sait pas toujours gré, car il est capable de juger ses amuseurs, et il entre souvent du mépris dans le rire dont il accueille leurs contorsions, aux lectures populaires. Xi recherche de la morale, ni recherche du plaisir. De la santé. La morale n'est qu'une hygiène de l'esprit et du cœur, (i) Faites-nous un théâtre qui déborde de santé et de joie. a La joie, ressort puissant de l'éter-

(1) « Le bien-être inefTablc que nous éprouvons, lorsque nous nous sentons parfaitement sains de corps et d'esprit. »

(Schiller d Goethe, 7 janvier 17'J5)

Il est remarquable que les génies les plus populaires, ceux qu'on se plaît à regarder comme les plus moraux d«; tous, sont aussi ceux qui ont parlé le plus librement et dédaigneusement de la morale :

La belle et saine nature bumaine, ainsi que vous le dites, n'a besoin ni de morale, ni de droit naturel, ni de métapbysique politique: vous auriez pu ajouter qu'elle n'a même pas besoin de s'appuyer sur la divinité ni sur l'immortalité. »

(Schiller d Goethe, 9 juillet 17%)

t J'ai senti de nouveau tout ce qu'il y a de vide dans ce qu'on appelle la moralité. >

(Schiller d Goethe, 27 février 1798)

« Hier, avec tes sermons, Zmeskall, tu m'as rendu tout triste. Que le diable te torde le cou, je ne veux rien avoir à faire avec ta morale. La force, l'énergie, voilà la morale des gens qui .se distinguent du commun des mortels. C'est aussi la mienne. »

lÎEETHOVEN

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CONDITIONS MATKRIELLES ET MORALES

nelle nature... ; la joie (jui fait mouvoir les rouages de rhorloge des mondes... ; la joie (jni ronle les sphères dans les espaces... ; la joie (pii fait sortir les fleurs des germes et les soleils du lirmamont !... »

Ce sont les conditions, pour ainsi dire, morales du théâtre nouveau, il faut y joindre (nielques condi- tions matérielles très importantes.

Pour l'architecture de la salle, Mi»rel préconise la forme trapézoïdale, qui est celle du théâtre de Hayreuth, et de la Maison du Peuple de Bruxelles. M. Gosset, architecte, propose des gradins demi- circulaires, étages en amphitliéàtre, et répartis sur deux ou trois étages. Je n'ai pas de préférence. L'essentiel est que toutes les places soient égales ; et par conséquent, aucun de nos llu'Alres anciens, odieu- sement aristocratiques, ne peut être utilisé par le tliéàtre populaire, ni lui servir de modèle, à l'exception de nos cirques. On ne réalisera la fraternité des hommes dans l'art, (jui doit être le but du théâtre populaire, on ne réalisera môme aucun art véritable- ment universel et humain, qu'après avoir brisé la stupide suprématie de rorcheslrc et des loges, et l'antagonisme des classes que provoque l'inégalité blessante des places dans nos salles de spectacles actuelles. Tout au plus, a<lmettrais-je deux sortes de places, en réservant dans le fond de la salle des places, non de luxe, mais tout au contraire de famille. L'ouvrier, rentrant en retard et fatigué ])ar sa journée, peut n'avoir pas eu le temps de faire un peu de toilette,

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et éprouver quelque gène à se montrer au théâtre en Icnuo négligée : ces places lui permettraient de voir sans être vu. Hncore ne sais-je pas s'il ne vaut pas mieux imposer au peuple cette légère contrainte d'amour-propre et de politesse, cpii l'oblige à certains soins de sa toilette et de son corps : ce ne serait peut-être pas un des moindres avantages du théâtre populaire.

Pour la scène, elle devrait être construite de façon à ce qu'on pût y faire manœuvrer des masses : une (piin- zaine de mètres d'ouverture, avec cadre mobile permet- tant de la réduire, sur vingt mètres de profondeur. Morel demande une machinerie perfectionnée, pour laquelle il y aurait lieu d'étudier les systèmes de plan- chers mobiles usités en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, lesplacjues tournantes permettant de monter de nmltiples tableaux, s'il est besoin, et de laisser toute liberté à l'imagination créatrice du poète, qui est à la gêne dans nos théâtres actuels. Il est certain qu'il n'y a nulle raison pour se priver de ces perfection- nements modernes dans un théâtre entièrement nou- veau, où leur établissement n'occasionnerait pas une bien grande augmentation de frais. Mais je ne cache pas que, pour ma part, je n'y tiens en aucune façon, Georges Bourdon écrit que « le bouleversement de la machinerie est peut-être pour demain une évolution inappréciable dans l'art dramatique lui-même», (i) Je crois que la suppression quasi totale de la machinerie serait une évolution bien autrement puissante encore.

(\) Georgos Bourdon : Le théâtre du peuple. Revue bleue 15 février yj'f2.

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CONDITIONS MATKIIIKLLES KT MORALES

Je rappellr le mot de Miclielel : « LU tticàlrc simple et fort, la puissance créatrice du C(^rnr, la jeun»- imaffination des populations toutes neuves nous dispensent <le tant de moyens matériels, décorations prestigieuses, etc., sans lescpiels les faibles dramatur^^'s de ce temps usé ne peuvent [)lus faire un pas. » L'art aurait Inul à ^^agner à se délivrer de ce luxe enfantin, dont il est esclave, cl ipii nu de prix que pour les cerveaux ratatinés de mondains puérils et vieillots, qui ne peuvent pas sentir Témotion vraie de l'art. Certaines représentations de ViEuvre des Trente insde Théâtre se passent fort l>ien de décors ; et de simples réju-lilions sans décors ni costumes produisent souvent une impres- sion cent fois plus poignante et plus réelle, cjue les reprt*«enlations les mieux réussies. J'en ai fait souvent l'expérience, aussi bien dans nos théâtres parisiens, (pie dans les théâtres du peuple, comme celui de Hussang. Le décor est une convention, dont seuls sont dupes ceux ({ui sont excessivement naïfs, et ceux qui le sont excessivement peu. Ceux-ci ne m'intéressent point. Pour ceux-là, il ne faut pas croire que le peuple en ait le monopole ; le peuple est plus simple, mais il n'est pas plus naïf que nous. La naïveté est, ou un don très rare, accordé par la nature, ou, dans le cas spécial (|ui nous occupe, le fait de gens qui n'ont pas l'habitude d'aller au théâtre. Or nous prétendons justement ([ue le peuple ait cette habitude, ou cpiil la prenne. Inutiitî par consé- quent d'escompter sa naïveté : en l'an i9<»'3. le plus naïf des publics est encore celui qui se presse, tous les soirs, sur nos boulevards, à une comédie de M. Capus. Au reste, je ne fais point la guerre aux décors, ni aux costumes, mais à leur luxe scandaleux et inutile, que

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le théâtre nouveau

nulle société bien organisée ne devrait tolérer, et dont l'art n"a que faire. Je n'ai besoin pour le IhéAtre du peuple tpie d'une vaste salle, ou de manège, comme la salle Huygliens. ou de réunions publiques, connue la salle W'agram, de préférence, d'une salle disposée en pente, de façon que tous puissent bien voir : et dans le fond. ou au milieu, si c'est un cirque, une liante et large estrade nue.

11 n'y a, en somme, qu'une condition nécessaire, à mon sens, pour le théâtre nouveau : c'est que la scène, comme la salle, puisse s'ouvrir à des foules, contenir un peuple et les actions d'un peuple, (i) De cette condi- tion, tout le reste découle. Il faut évidemment que les pièces représentées devant plusieurs milliers de spectateurs soient adaptées à l'ojjtique et à l'acous- tique spéciales de ces vastes étendues.

(1) Il y aurait lifu d'otudier les représentations populaires de la Suissf. Plusieurs de leurs dispositions pouiraient être reprises utilement : en particulier, ce qu'on nomme là-bas le « chemin des cortèges i>. C'est un long ruban de route sinueuse, (}ui, partant d'une vaste porte ménagée a droite et à gauche de l.i scène, et en dehors de la scène. passe devant la scène, et en dehors du rideau. C'est par la qu'arrivent les armées, les conibats, les charges de cavalerie. Ainsi peuvent s'exécuter, sans confusion, des mouvements de foule tumultueuse ; et cette disposition ajoute beaucoup à l'illusion réaliste du spectacle. Dans les représentations en plein air de la Suisse, le chemin des cortèges part souvent de la pleine campagne, des prairies, des bois qui entourent la scène. Les Suisses usent des décors, même dans leurs spectacles en plein air. Je ne saurais l«*s en louer. Ce mélange du décor peint et du décor naturel me semble très choquant. .Je sais que Maurice Pottc- cheren est partisan, et croit qu'on peut produire ainsi d'heureuses com' us. Peut-être y arrivera-t-on. mais avec un art du décor

tout ;. _ au, avec des architectures véritables, avec une optique nouvelle de la scène en plein air. .Jusqu'à présent, les résultats m'ont semblé barbares; et rien ne vaut l'harmonie de l'horizon naturel, des prairies, des collines lointaines, encadrées entre deux murs, deux tours, comme en certains Festspiele suisses : à Aarau par exemple, qui limitent l'espace réservé à l'action.

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COVIHTIOVS MATKHir.ï.LES FT M(1UAI.KS

Grôlrv, qui, dans ses A's.sazs sur la musi(/ue, (i) fait la curieuse es(|uissc d'un tlu-Alre nouveau, oCi il tâche de concilier son art nieiui «le spirituelle scnlinienlalité avec les aspirations dciuocraliquesde son temps, atrùs intellig^emment indiqué les relations nécessaires qui existent entre les formes architecturales et les formes dramatiques. Ces pages sont connues des musiciens ; il est bon de les rappeler aux litlrralrurs.

« pourquoi, au sortir des spectacles, entend-on dire si souvent : « Ah! comme je me suis ennuyé I » Ce n'est pas toujours parce que la pièce est ennuyeuse, ni parce que les acteurs sont mauvais, (|uoifpie ce soit toujours à ces agents (ju'on attribue son ennui: c'est surtout parce qu'il y a rarement une unilt- entre les parties constituantes des spectacles, c'est-à-dire, entre le local, les drames qu'on y représente, et les moyens d'exécu-» tion... Ayez, j'y consens, une vaste salle de sï)ectacle; mais que la symphonie soit formidable; qu'elle ne s'anmse pas à exécuter des morceaux doux. S'il faut (pie je devine souvent, je m'ennuierai bientôt. Il nr faut ici que de jjrands traits, de grosses masses; tout ce qui est fait pour être vu et entendu de près <I«)it en être exclu.. Dès qu'il s'agit d'intrigues amoureuses, de pièces d'intrigues proprement dites, de sujets champêtres ou familiers, ce n'est (jue par mille détails, par les a parte, par mille jeux de physionomie, que les acteurs peuvent présenter des vérités de ce genre; ce n'est que par mille nuances entre le fort et le doux, par mille

(1) Livre IV. chapitre 4. L'ouvrage a ctc imprimé aux frais de l'Elat. par arrêté du comité d'Instruction publique du 28 vendé- miaire an IV, sur le rapport de Lakanal.

III

le théâtre nouveau

agréments, petites notes, trilles, l)atterics, pizzicato, arftefi^fl^io. que le musicien compositeur peut rendre la vi'-rilé des détails moraux qui constituent une action non exagérée; et tous ces petits moyens, si précieux dans un cadre ordinaire, sont nuls dans une grande salle. Pouvons-nous avoir de grandes salles pour nos tragédies en musique? Oui; mais voici ce qu'il laut observer : i" que le poète ne traite que des sujets histo- riques déjà connus; alors la plus courte exposition suflira: 2" qu'il ne présente que des masses, de grands tableaux ornés de pompe, marches, sacrifices, combats, danses, pantomimes, toujours rapides lorsque ces objets ne sont cpraccessoires de l'action principale; que tous les morceaux de poésie destinés au chant mesuré soient simples, et ne renferment qu'un sentiment... De naîtra l'énergie, la rapidité, la variété que demande un tel spectacle. Le musicien ne travaillera qu'e/i grosses notes sur un poème ainsi préparé ; son harmonie, sa mélodie seront larges ; tous les détails des genres Jinis seront exclus de son orchestre. Peu de basses travaillées, à moins que ce ne soit avec de grosses notes; point de roulades dans le chant; presque tou- jours note et parole, c'est-à-dire un chant syllabique. Ici tout doit être volumineux; c'est un tableau fait j)Our être vu à une grande distance: c'est alors qu'il faut en quelque sorte peindre avec un balai. Les paroles desti- nées au chant ne renfermant qu'un sentiment, le musi- cien n'ayant (ju'une unité à conserver dans chaque morceau, et n'étant point astreint d'en créer une avec plusieurs affections, prendra souvent un mètre ou un rythme, qu'il conservera sans interruption dans chaque morceau de musique. Gluck l'a senti, et n'a été vrai-

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CONDITIONS MATKniEM.rs KT MOU MIS

iiiciit grand que lors(ju'il a contraint son <irchcstr(* ou \c cliant par un nionu* Irait. »

A (iuel(|ut'S réserves près, (jui tiennent à ce (jue (irétry assij^ne volontiers au drame iiuisical les limites de sa propre nature, toutes ces réllexions sont justes, iiiênie profondes, et s'appliquent aussi bien à la lilté- raturr qu'à la musi(pie : il ne s'agit que de les « trans- poser ». Oui, il faut exclure du tlu'àtre poi>ulairc « tout ce qui est fait pour être vu et entendu de près », « Il faut de graiuls traits, de grosses masses. » cr II faut travailler en grosses notes. » <r II faut peindre avec un balai. » A<lieu. les psychologies complitjures, les subtiles rosseries, les obscurs symbolismes, tout cet art de salons ou d'alcoves ! Qu'il continue, s il prut, de traîner sa vie vieillotte dans les théâtres de l'ancien temps. Il serait dépaysé, ennuyeux, ridicule chez nous. Notre théâtre populaire est ramené par la force des elioses à l'optique du Hiéàtre grec. De larges actions, des figures aux grandes lignes, vigoureusement tracées, des passions élémentaires, au rythme simple et puis- sant; des fresques, et non des tableaux de chevalet; des symphonies, et non de la musi(|ue de chambre, (i)

(1) Ici encore, nulle éiiulc plus précieuse que celle de ces reprc- seiitalions suisses, p.nrfois clonn/cs, comni** en juillet (Icrnier, A Liiu^unne, en plein air. devant liO.WMJ s pt- dateurs. Voici (luelqucs- unes des obscr>-ntions que j'ai pu faire h ce sujet :

1. Il n'est point vrai que ces immenses théâtres ne puissent con- venir, comme le disent les musiciens, qu'aux représentations nnisi- cales. Si l'acoustique est normale, la déclamation parlée porte juste aussi loin que la déclamation chantée, et beaucoup mieux que l'orchestre, qui, dans les théâtres en plein air, doit être réduit aux hois et aux cuivres; car les cordes ne sont pas entendues.

2. Il va de soi que l'acteur ne peut observer les régies de jeu et de déclamation ordinaires. Il faut qu'il s'avanc<' sur le bord de la scène, et articule très nettement toutes ses paroles. Par suite, s'im- pose à ce théâtre une convention nécessaire : uue simplification de

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le Ihcâire nouveau

Un art iiioiuiinontal, fait pour mi peuple, par un peuple. ( I )

Par un peuple ! Oui, car il n'est de grande œuvre populaire, que celle l'ànie du poète collabore avec

l'action, un grossissement du dialogue, qui n'exclut pas d'ailleurs les saillies, mais qui les veut franches et nettes : peu «le mots, peu de gestes, mais très expressifs; une concentration vigoureuse de la passion, de l'action et du style.

3. La musique est très utile, au second plan. Elle doit être le fond de la fresque, le support de l'action, l'atmosphère du drame. Il faut qu'elle imprègne chaque scène du coloris qui lui convient, et qu'elle n'attire jamais l'attention à elle, qu'elle se sacrifie au drame. 11 faut, en un mot. qu'elle soit a la fois intelligente et désintéressée... (Mais je demande l'impossible.)

4. Un théâtre de ce genre appelle nécessairement de puissants effets de fresque. Les foules y sont employées, comme les indivi- dus sur les anciens théâtres. Il faut y établir des dialogues de groupes, des doubles et triples chœurs, en se gardant toutefois de revenir â l'archaïsme antique, comme Schiller dans sa Fiancée de Messine: on doit conserver à l'intérieur de chafjue grouj)e une grande liberté de mouvements.— Aux intrigues individuelles seront ainsi peu à peu substitués les conflits de masses. De grandes lignes. De vigoureuses oppositions dramatitpu-s. De larges effets d'ombre et de lumière. (>n ne peut dire l'imposante et tragique impression que produit, dans de tels spectacles, un effet <le silence al)soIu. succédant au tumulte. Les (irccs l'avaient bien senti. L'in- stinct des paysans suisses le leur a fait retrouver.

5. Dès à présent, on voit se dégager des essais de cet art drama- tique monumental, des principes d'un art dramatique nouveau : en particulier celui de la Double action, entrevu par Diderot. Voir plus haut, page 70. Les vastes étendues de ces théâtres de Suisse ou de Bavière (Ober Ammergau). permettent de présenter simultanément, sur des plans différents, des épiso<les différents, on peut même dire : des moments différents de la même action. Ici. la Vierge en pleurs ch' - '- "on fils, tandis que par une autre rue de.lérusalem le (Jirist s'il rie au supplice. Là. C-ésar monte :iu Capilole, tandis (ju'à l'inlerieur du palais les conjurés se préparent et s'agitent. Ce sont, vues a la fois, les faces différentes d'un même instant de crise, l'envers et l'endroit d'un même fait. Et c'est, en même temps qu'un prodigieux enrichissement du drame, un effet d'une angoisse tra- gique, produit par la vue du Destin qui s'achemine vers l'homme inconscient de sa présence, et qui ne voit pas venir la rnlastrophe fatale.

(1) Par un peuple? Je ne veux pas dire que le peuple doive nécessairement prendre part à l'action, et que ces drames popu- laires doivent être joués par des acteurs populaires. Ceci est une

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Conditions matkhielles et morales

l'Anie do la nation, colle qui s'alimente aux passions populaires. Les criti<|ues bourgeois prélenderit souvent que rien ne saurait intéresser davantage le peuple, que les romans et les pièces dont les héros sont d'une classe supérieure h la sienne, et la pointure d'une société phis riche, (jui lui fasse oublier l'ennui de sa propre misère. 11 s<* peut (pi'il en soit ainsi, tant que le peuple est ré<iuit à la denii-domeslicité; mais si le sentiment de sa personnalité s'éveille, s'il prend con- science do sa dig^nité morale, il roiigira de cet art de lacjuais ; et le devoir de ceux qui l'estiment est de l'arracher à ces amusements indignes. Il ne s'agit pas de donner au peuple, pour unique spectacle, le peuple. Mais*il faut le relever de la position humiliante qu'on lui assigne au théâtre depuis des siècles : domestique

grosse question, très complexe, et interviennent des considéra» lions non seulement esthétiques, mais morales. S'il s'aj^it de spec- tacles exceptionnels, de grandes fêtes nationales ou populaires. ri<'n de plus naturel, et même d<' plus souhaitable, que la partici- pation directe du peuple à ces spectacles, comme il est de régie en Suisse, o-: •-•:, 1rs rôles sont tenus par des gens du peuple ou de la l>oui. du canton, sans distinction de classes - : c'est

qu'ici l'action dnimatique est réellement une action, et qu'en s'y mêlant, on fait acte, n nent d":ict«-ur. mais d< * '-n.

Mais dés qu'il est «|ii n\ théâtre populaire ,► , celle

participation du peuple au spectacle a beaucoup plus d'inconvé- ni«'nts *jue •" t "" lit de travaux plus utiles;

elle lui appi. li ....: .1 ; hsolument deraisonnalile;

et surtout elle lui donnerait des habitudes d'esprit vaniteuses et insincères. L'art n t rien d'ailleurs; mais, même s'il y

gagnait, ce serait un ^,..... ...i- chèrement acheté. .le suis ici tout

à fait d'accord avec Maurice Pottecher cpii, tout en employant des acteurs populaires pour les représentations exceptionnelles de Bus- sang, est -■ - - •■ -pnt opposé à l'idée d'employer des amateurs pour le;. lirc parisien. < A (|uoi bon dans une ville qui

compte tant de professionnels sans emploi? On n'aboutirait guère qu'à produire de*- 1rs médiocres, et à grossir le nouibre des

cabolins. » ,Lc T/i- ii Peuple. Revue défi Dm.r .tfonrf''S premier

juillet 1903)

Il5

le théâtre nouveau

V

caclu' derrière la porto, (''i)iaiil par le trou de la serrure les pestes de ses maîtres , avec une mau- vaise curiosité, narquoise et craintive. Qu'il assiste, en citoyen de l'univers, au spectacle de l'univers, (i) Que toutes les classes aient place sur la scùne, comme sur les gradins du théâtre, mais en qualité d'hommes égaux et fraternels, et non d'ordres rivaux et hiérar- chisés. Va qu'on olTre aussi au peuple la vue des grands du monde, des rois, des ministres, des conquérants, non parce qu'ils furent ses maîtres, mais parce qu'ils furent les représentants et les dépositaires de l'Ktat, de la Chose publique, dont il est aujourd'hui l'héritier. En un mot, que tout lui soit olfert en spectacle, mais à condition qu'il se retrouve dans tout, et qu'à travers le présent et le passé, il se solidarise avec l'univers, alin que toutes les énergies humaines viennent confluer f*n lui.

^1) Quf le poète soit «l'homme de l'univers », disait déjji Louis- Sét>astien Mercier dans son livre: Du théâtre, ou nouvel essai sur Tari dramatique ("1791).

111

QUELQUES GENUFS DE TIIEATHE rOPULAIHB LE MÉLODUAMi:

Le Théâtre populaire est la clef d'un uiondt' d art nouveau, (|uc l'art commence à peine à entrevoir. Nous arrivons à une croisée de routes, presque toutes inex- plorées ; à peine (jiioljjues esprits se sont-ils aventurés sur (picUiucs-unes d'entre elles. L'instinct du p«'Uple aurait cependant ^'uider les artistes; il parlait fran- chement ; ses préférences n'élaient pt)int douteuses. .Mais (pii se serait soucié, parmi les artistes, des pré- férences du peuple'? H leur eût send>lé méprisable de ne le point mépriser. Sots parvenus, qui rougissent de la rusticité des parents, dont la sève fait toute leur force !

Méprisé ou raillé, le peuple n'eu a cure ; il est resté, depuis cent ans. lidéle à des genres de tliéàtrc qui excitent la verve des délicats : le circpie, la pantomime, le bouffe, et le premier de tous : le .Mélo- drame. — Qu'est-ce à dire'? sinon les théâtres simples, ceux (pii éveillent des émotions simples, des plaisirs simples, bons ou mauvais, mais sinq)les, et s'adrcssant directement à l'âme par les sens.

En Grèce, le théâtre était populaire. Quel était ce théâtre ? La mode est revenue, dans ces dernières années, aux adaptations de tragédies grecques; elle a refait une célébrité à Œdipe Roi, Mais, tout en suivant

117

VII.

le théâtre nouveau

le courant, les critiques beaux-esprits, qui aiment à faire sentir qu'ils ne sont dupes de rien, ont eu soin de remarquer i\\\(lAlipe liai, au fond, était lui mélo- drame.— avec un secret orgueil, sans doute, au fond d'eux-mêmes, de l'infériorité de Sophocle comparé aux maîtres du théâtre contemporain. Ils ne se trompent pas. OUdipe Roi est un mélodrame, et des plus noirs qui soient. VOrestie en est un autre, dont d'Ennery eût rougi d'égaler la naïve horreur.

Au temps de la reine Klisabeth, en Angleterre, le théâtre était populaire. Quel était ce théâtre? Il arrive de temps en temps que l'on rejoue chez nous certaines pièces de Shakespeare. La criticjue, qui ne saurait jamais trop louer le jeu merveilleux des artistes, le goût exquis des décors, Ihabile mise en scène, la délicieuse musique, et l'admirable traduction, il lui arrive parfois de reconnaître à Shakespeare des beauiés qui sont de l'invention des traducteurs, la critique, du moins dans ses moments d'indépendance, laisse parfois entendre que Shakespeare est bien heu- reux d'avoir pour lui tant d'éléments de succès étran- gers à son œuvre, sans parler du plus puissant de ^tous : le prestige du temyis. Elle insinue que le Songe d'une nuit d'été est une farce foraine, et Macbeth un mélo, avec des spectres ridicules et barbouillés de sang, des remords, des hallucinations, et toute la machinerie de la conscience, telle (ju'on la ligure à l'Ambigu. Les gens de goût ne peuvent s'empêcher de sourire au massacre linal d'IIanilet ; et il est heureux qu'on ait jusqu'à présent épargné à leur délicatesse le spectacle des frénésies du roi Lear, et de Cor- noaailles piétinant les yeux de Glocester.

ii8

LE MKLODHAME

Ironies, ou tltilains, ou enlhousiasines de la m<jdf. il nimportt' : ceci fut \o théAlre populaire, cl ceci l'est encore. Kt ceci est le Mélodrame.

Certes, il y a loin des sublimes mélodrames de So- phocle el de Shakespeare à ceux de nos fabricants éhontés, (pii n'ont de s«)uci (juc celui de la recette. Mais sans nous occuper de cette racaille, la plus vile des gens de lettres, puisque ce sont les j)auvres (jnelle vole, étudions le genre qu'ils exploitent, sous sa forme la plus générale, et en apparence la plus médiocre : nous verrons la raison légitime de son succès aui>rè8 du peuple.

« Prenez deux personnages sympathiques, l'un comme victime, l'autre comme terre-neuve, un persomiage odieux comme dindon linal de la farce sinistre; intro- duisez-y quelques grotes(|ues,... clés hors-d'œuvre choi- sis dans l'observation quotidienne,... de menues allu- sions polilicjues, religieuses ou sociales du jour: mêlez le rire et les pleurs; relevez d'une chanson à refrain facile. Cinq actes, et peu d'entractes » : voilà la re- cette.

Elle légitiiiM >-aiis doute les faciles railleries de rélile; mais, connue le montre M. Georges Jubin, dans un intelligent petit article sur le Mélodrame, (i) « vous aurez aussi peut-être, en vous moquant, dé- couvert la loi même du théâtre populaire. H ire et pleurer, se distraire à des intermèdes, voir le mal en sachant que le bien sera le plus fort, avoir enlin du spectacle pour son argent : voilà les quatre soucis :

(1) Georges Jubin. Lf théâtre populaire et le mélodrame. Revue d'art dramatique, novembre 1897.

"9

/

/(' théâtre nouveau

souci d'émotions K'arices, de réalisme vrai, de moralité simple, et de probité commerciale mutuelle, que le peuple apporte en passant aux contrôles, et dont il convient cpie tout auteur dramatique se souvienne, s'il veut faire du « théâtre populaire » proprement dit ».

1** Souci d'ém,otions variées : Le public populaire vient au théâtre pour « sentir », et non pour « apprendre »; et comme il s'abandonne entièrement à ses émotions, il veut qu'elles soient diverses ; car la tristesse ou la gaieté continue tend trop son esprit; il veut se reposer des larmes dans le rire, et du rire dans les larmes.

2" Souci de réalisme vrai : Une des raisons du succès de tel ou tel mélodrame est dans l'illusion d'exacti- tude que lui cause la reconstitution épisodique de tel ou tel milieu réel, et connu de lui : un cabaret, un mont-de-piété, un marché, etc.

3" Souci de moralité simple : Un public populaire a besoin, je ne dirai pas par naïveté, mais par santé, de trouver au théâtre un ai>pui à « l'intime conviction, que chacun a au fond de lui, d'une victoire définitive du Bien », et qu'il a raison d'avoir ; car elle est une force presque nécessaire à la vie, et la loi du progrès.

4* Souci de probité commerciale, « parce qu'il y a en effet une probité, de la part des directeurs et des auteurs, à ne pas voler le public en le tenant enfermé quatre heures, pour lui donner une heure trois quarts de spectacle », et que le peuple vient au théâtre, pour voir la pièce, et non, comme l'élite, pour voir la salle, pour avoir des émotions tragiques, et non pour para- der, médire et flirter.

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Li: MKLODUAMI:

Dos <lru\ publics, lequel a le vrai souci «le l'art, et iju'y a-l-il dan>> ces règles qui ne soit légitime, vivanl et humain? Il ne s'agit que de les appliquer avec honnê- teté et conscience artistique ; et c'est la faute de^^ artistes, si le mélodrainr moderne, abandonné au pre- mier fabricant venu, sf traîne dans la niaiserie. 11 ne tient qu'à eux de le relever. Qu'au lieu de s'appliquer aux genres mondains, factices et étriqués, cpii peu|»lenl nos tlu'Atres, ils reprennent les genres i»()j»ulîiires, en les «légageant des vulgarités qu'y ont accumulées plusieurs générations de commerçants vulgaires, et en y faisant rentrer le souci de la vérité, de l'art et de la langue franvaise. Ils n'y gagneront pas moins cpie le peuple; car cet elVort leur permettra d'échapper à la mode (pii passe, et d'atteindre au fond universel et durable de la vie.

Au reste, il n'y a rien de plus diflicile el de plus haut que le grand mélodrame poétique : c'est proprement l'œuvre du génie. On ne saurait le délimiter d'avance, le réduire à des lois. Incarner les passions les plus simples, comme l'amour, l'ambition, la jalousie, la piété filiale, dans des types aussi profondéni'-nt hu- mains, aussi universels et individuels à la fois que Roméo, Macbeth. Othello. Cordeliu ; faire sortir du développement naturel, ou du choc de ces Ames, des actions tragiques, qui atteignent au faite du tragique et aux limites de l'action, des drames fulgurants et grondants, comme des convulsions de la Nature : nul ne le peut pleinement qu'un créateur surhumain, comme Eschyle. Shakespeare, ou Wagner; et pour ceux-là, il n'est pas d'autres règles que d'être ce qu'ils sont.

121

le théâtre nom' eau

On peut seulement exprimer le souhait «juc noire poésie s'intéresse avec plus de sérieux à la traj^édie de la vie quotidienne, qu'elle tâche d'en dégager l'élément éternel, lo inystùre, et la poésie intérieure. Le plus grand de nos dramaturges français, im romancier. Balzac, en a donné l'exemple. La vie présente est grosse, non seulement de poésie tragique, mais de puissances fantastiques, comme les antiques légendes, a II suflit, comme le dit Gabriele d'Aununzio , de regarder passer le tourbillon confus des choses vivantes avec cet esprit fantastique dont parle Vinci, quand il conseille à ses disciples d'observer les crevasses des murs, les cendres du foyer, les nuages, la boue, ou d'écouter le son des cloches , pour y trouver des invenzioni mirahilissime et iV infinité cose. » (i) Mais la vie est à tous, et peu savent en user. Il ne s'agit que de savoir la prendre. Les conseils ne servent ici de rien.

(1) « Et quand tu rc^rdes un mur sillonné de crevasses, tu prux y décou\-rir l'image tic | < s. de montxignes, de fleuves, de

rochers, d'arbres, de lar,.,' liées; ou tu peux encore y voir des

batailles, des figures en action, des visages et des costumes étranges. Et toutes ces choses apparaissent sur ces murs, comme dans le son d'une cloche tu crois entendre le nom ou le mot que tu imagines. » Léonard, manuscrit Ashbumam.

IV

L'ÉPOP^IK HISTOIUQUE

11 n'en est pas de nièuie pour un ^'^enre nous trou- vons encore niaripiés les pas du plus vaste des poètes :

0

Shakespeare, rKpoi)ée nationale. <iue l'auteur iV Henry IV vX de Richard III a uîcnée supcrbenunt, du roi Jean au roi Henry \'I11, piiriui les fanfares triom- phales d'-V/incourt cl les tempêtes de la guerre des Deux Roses.

L'Kpopée nationale est toute neuve ï)Our nous. Nos draïuaturges ont négligé le drame du peuple de France. Il y a im trésor de pensées et de passions, dont il faut ouvrir l'accès aux artistes et î\ la foule, (pii ne le connaissent point ou qui le connaissent mal. Notre peuple a peut-être la plus héroï(iue histoire du monde, drpuis Home. Rien d'humain no lui est étranjj:er. D'Attila à Napoléon, des cliamps Gatalauniijues à Waterloo, des Croisades à la Convention, les destinées du monde se sont jouées sur son sol. Le cœur de l'iùirope a battu dans ses rois, ses penseurs, ses révolutionnaires. Kt si grand qu'ait été ce peuple dans tous les domaines de l'esprit, il le fut par dessus tout dans l'action. L'action fut sa création la plus sublime, sa poésie, son théâtre, son épopée. Il accomplit ce que d'autres rêvèrent. Il n'écrivit pas une Iliade; il en vécut une dizaine : celle de Charlemagne, celle des Normands, celle de Godefroi de Bouillon, celle de saint Louis, celle de la Pucelle,

123

le théâtre nom'eau

celle d'Henri IV, celle de la Marseillaise, celle de l'Alexandre corse, celle de la Commune. Ses héros ont fabriqué du sublime plus abondamment que ses poètes. Nul SiiaUespeare n'a chanté leurs actions; mais le Béarnais, à la tète de ses cornettes blanches, ou Danton sur l'échafaud. ont parlé, ont a^i, ont vécu du Shake- speare. La vie de la France a touché le sonunet du bonheur et le fond de l'infortune. C'est une prodigieuse Comédie humaine, un ensemble de drames, de claires volontés dirigent des armées de passion. Cha- cune de ses époques est un poème dillérent. Ml pour- tant, à travers toutes, on sent la persistance de (juclques traits indestructibles, d'un destin mystérieux de la race, qui fait l'unité grandiose de l'épopée.

Tant de forces n'ont encore été d'aucun emi)loi pour l'art franrais. Car on ne i)eut compter j)Our (piclque chose les drames-feuilletons de Dumas père, les faits

divers de Sardou, ou V Aiglon! Les seuls qui,

comme \'itet, (i) ont eu l'intelligence du Drame de l'His- toire, sont des esprits tran<piilles et contemplatifs, qui n'étaient point faits pour le théâtre, et ne spngeaicnt pas d'ailleurs à travailler i)Our lui. « Il y a quelque chose de faux et de blessant pour l'intelligence, dans la place disproportionnée qu'ont prise aujourd'hui l'anecdote, le fait divers, la menue poussière de l'histoire, aux dépens de l'âme vivante. Il ne s'agit pas d'offrir à la curiosité de

(1) Vitcl : Ijes Barricades Cmai 1588). Les Liais de lilois (décembre IhfiH). Im mort de Henri II J (août 1589).

On ne connaît pas assez ces trois suites de Scènes Ilisloriques, parues en 1827-29, d'un réalisme exact et minutieux, dont quelques pages atteignent presque à l'intensité d'évocation de Shakespeare. Elles n'ont pas peu servi à Dumas et à Hugo, qui jamais n'en ont égalé la vérité et la vie.

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I. p:i*OrKE IIISTOIUQI'E

cpiehiiif s amaUnirs iino froide luiniatiin'. plus soucieuse tle la luotle cl du coslumc {[xw de r«'*trc des héros. Il faut ressusciter les forces du passé ; ranimer ses puissances d'action. » (i) a Le tfiéAtre de nos jours, écrivait Schiller, est ohlijjé de lutter contre l'inertie, la torpeur, l'absence de caractère, la vuli^arité int<»llectuellc de l'esprit de ré|><Kpie; il doit donc montrer du caractère et de la force: il doit chercher à ébranler le cœur et à l'élever. La I)eauté pure est réservée aux nations heu- reuses; (piand on s'adresse à des jçénératinns malades ((Ui troublées), il faut les secouer par des émotions sublimes. » Il faut leur ntlrir un art héronpie.

Cette épopée héroïque de la France, (pie le théùlrc populaire l'accomplisse. Les poètes aristocrates y ont piteusement échoué, malgré leurs grands eirorts. Échec prévu ; car il faut à de telles (euvres la Oamme populaire ; et sans elle, on ne peut écrire (jue des poèmes alexandrins, faits pour la distraction éruditc de (pieUpies académies.

Nul genre d'art ne convient mieux au théâtre que nous voulons fonder. Sans parler de l'émotion commu- nioative cpi'a toujours sur le peuple le spectacle d'évé- nements réels, bien plus <pie toute liction ; sans parler de l'illusion plus complète cpii s'attache à la représentation de faits qui furent vraiment des faits, et non des inventions poétiques; sans parler de la force magnétique de l'exemple, et de l'action irrésistible (jui se dégage de la vue de l'action, le drame histo- ri([ue a désavantages de premier ordre pour la forma- tion de la conscience et de rinteiligencc du peuple.

(1) Préface du li Juillet.

120

le théâtre nouveau

La plupart de ceux qui clierchent à se faire les éduca- teurs du peuple se croient obligés de demander au IhéAlre des solutions nettes aux problèmes actuels. Mais outre que certains de ces problèmes n'ont pas de solution actuelle, el (ju'il est imprudent de la h;\ter, rien n'est plus funeste, comme système d'éducation, que d'imposer au peuple des fornmles toutes faites. Ce qui importe, c'est de développer son esprit, par l'exercice de ses facultés d'observation et de raisonnement. L'histoire peut lui apprendre à sortir de lui-même, à lire dans l'Ame des autres, de ses amis et de ses ennemis. 11 se retrouvera dans le passé avec un mélange de caractères identiques et de traits différents, avec des vices et des erreurs qu'il sera capable de reconnaître et de condamner, et qui le mettront en garde contre ses passions d'aujourd'hui. L'aveu de ses propres fautes l'amènera peut-être à plus d'indulgence pour les fautes des autres. Les variations perpétuelles des idt'-es. des mœurs et des préjugés, l'instruiront à ne pas prendre ses idées, ses mœurs et ses préjugés actuels pour le pivot du monde, à ne pas enfermer la justice et la raison dans les règles pharisa'/ques d'un temps, à considérer ce qui passe, et à ne le i)rendre pas pour éternel.

Mais il n'y a pas seulement des leçons de tolérance dans la vue du passé, et le scepticisme indulgent n'est que la première étape des âmes qui rebAtissent leur conscience sur des bases moins fragiles. Ce qui varie rend plus sensible ce qui demeure. C'est le grand bien- fait de l'histoire, qu'elle dégage le roc indestructible du sable qui le recouvre. A l'unité factice d'une foule, troupeau que réunissent des instincts aveugles, elle substitue l'unité morale d'une fanulle, liée par le triple

126

L*ÉPOPÉr HISTORIQUE

lion du sang, des épreuves et des pensée» fraternelles. Kilo assied la personn;ilitt'> individiu-llc sur une exis- tence séculaire, d'une solidité à toute épreuve. 11 ne s*af?it point de réveiller le fanatisme chauvin, mais lu solidarité fraternelle de tous les hommes d'un même peuple. Que chacun sente les liens (jui l'attachent à la communauté, que sa vie s'enrichisse de toutes les vies antérieures, présentes et futures d«' sa nation. Dans une telle conscience, il trouvera des raisons plus vij^ou- reuses d'agir, d'être ce cpi'il est. (l) L'esprit qui s'élève sur les siècles s'élève pour des siècles. lN)ur faire des âmes fortes, nourrissons-les de la force du monde.

Le monde : car la nation n'y suffit pas. Déjà, il y a lao ans, le libre Schiller disait : « J'écris comme citoyen du monde. I>e bonne heure, j'ai perdu ma patrie pour l'échanger contre le genre humain. » (a) Déjà, il y a i)rès d'un siècle, Goethe au regard serein disait: « La littérature nationale, cela n'a plus grand sens aujour- d'hui : le temps de la littérature universelle (die \\V//- litteratur) est venu, et chacun doit aujourd'hui tra- vailler à h<\ter ce temps. »> ('i) Kt il ajoutait: « Si je ne

H) 1,'hUlniro «>«l nu peuple ce que la faculté du nouvrnîr est nux In itr cl <lr continuité rntrr notre •'Ire d'hier et

now Mii .i uni. la baM- ri '■ t-xpérience, cl.

par I . Ir moyen de tout j- ;. »

Ijoiartine (1864)

the à i-xkermann. 31 janvier 1827.

s : « Ampère a pincé son esprit si haut qu'il a bien loin au- dessous de lui tous 1rs préjugés nationaux ; par l'esprit, c'est bien pi... . ..„ ..:._..,,j, jjy monde qu'un citoyen d»- Paris. Je vois vrnir

le . au m en France des milli«Ts d'hommes qui p«m se-

ront comme lui. i(4 mai 1827)

* Il est évident que. <'. ' ' ' n .Tv.Tnt dfvanl

les yeux l'ensemble «1 . , > les nu-ii leurs

génies de toutes les nations. Dans toutes les œuvres, toujours on

12;

/<' théâtre uoiwcau

me trompe, ce sont les Français (jui lircronl les plus g^rands avantages de cet ininicnse inoiivenicnt. » (i) A nous de réaliser sa propliétic. Uainenons les Fran- çais à leur histoire nationale, comme à une source d'art populaire: mais jx«irdons-nous l)ien d'exclure la légende histori(jue des autres nations. Sans doute, la notre nous est plus innuédialement sensible, et notre ]>r('niier devoir est de faire valoir le trésor que nous avons reçu de nos pères. Mais que les hauts faits de toutes les races aient place sur notre théâtre. Comme Cloots et Thomas l'aine, faits membres de la Convention, comme Schiller, Klopstock, Washington, l'rieslley, Bentham, Pestalozzi, Kosciusko, nommés citoyens français par décret de Danton, que les héros du monde soient aussi les nôtres. Surtout, qu'ils aient chez nous une seconde patrie, ceux qui furent les héros du pcui)le, dans les autres siècles et les autres pays. Que le Théâtre du IVtqtle recherche par tout l'univers les lettres de noblesse du Peuple. Klevons à Paris rFpoj)ée du Peuple européen.

Enfin, il ne suflit pas de nous faire les chantres du passé. Quand nous y aurons i>uisé des énerf,'ies nou- velles, ce n'est [)as pour les garder inactiv<s. L'ac-

vcrra tiavantngf , :i travers les nationnlit('-s et le car.'icl« rc particu- lier de l'écrivain, percer et briller cflte idre générale... On recon- naît les idées les plusrbclles a ce signe, qu'elles appartiennent à l'humanitf •- ■•' -— ;tiére. »

TNotes et : nts : â propos d'une traduction de romans alle-

mands par (.arlyle (1827])

n>Go<" - c Ce sont les Franrais qui gajînrronl le plus

à ce m< _ ir l'étendue du coup d'u.-il ; ils f)nt déjà le

pressentiment que leur littérature exercera sur l'E^urope l'influence qu'elle.-' ruise au milieu du dix-huitléme siècle; et, cette

fois.rin;;. ... ._ .xercce par des idées plus hautes. ; 18 juin 1829, au comte Beinhard.

128

l'ÉI'OI'I.K mSUUll(»LE

/

lion doit sur^'ir tiu spectacle tic i'actiun. Chacune de nos pensées doit tendre à l'action ; chacune de nos actions doit tendre à l'avonir. Une fois toutes nos forces ramassées en nous, cl conscientes, niarciions. Armés <le tout ce (pii fui ^'rand autrefois, travaiUons à créer l'Iiomme nouveau, la morale nouvelle, la vérité nouvelle. l/Histoire héroifque, telle (|ue je l'iinaj^'ine, n'est pas une lanterne à larritre d'un Irain, dont la lueur tremblotante éclaire confusément la route par- courue. C'est un phari* au milieu de l'océan, qui montre tl'un seul jet de tlannuela place du navire au milieu de l'océan, doù il vient, il est, il va. Le présent n'a pas de consistance, séparé du passé. Le passé n'a pas de réalité, séparé du [>résent. i)ur totit concoure à Tanivre unique : la vie. Que la vie de tous les temps ne forme (pi'un tout indissolublement uni, ime monlajfnc en mouvement, un seul Mire (pii vil par des millions «1«* poitrines, et, par des millions de voies, monte de toutes parts à l'assaut de Tuiiivers, (ju'un jour il dominera.

DE QUELQUES AUTRES GENRES DE THEATRE DU PEUPLE DRAME SOCIAL. DRAME RUSTIQUE. CIRQUE

J'ai insisté sur l'Epopée historique par préférence personnelle, il n'est pas interdit de parler de ce qu'on connaît le mieux, et parce qu'il était nécessaire de réajf ir contre le discrédit, non d'un f,'enre. il est encore inconnu en France, et tout entier à créer. mais d'un nom galvaudé par le ridicule de quelques fantoches romantiques. Ce n'est qu'une seule des provinces du théâtre populaire nouveau. Combien d'autres s'ouvrent à nous !

Avant tout, le Drame social, vigoureusement essayé par toute une génération de dramaturges nouveaux. A la suite des poètes du Nord, dihsen, de lijoernson, et de Hauptmann. Jean Jullien, Descaves, Mirbeau, Ancey, Hervieu, Brieux, de Cure). Kmile Fabre, Gabriel Tra- rieux, Lucien Besnard, c'est-à-dire presque tous ceux qui comptent dans le théâtre d'aujourd'hui, ont montré la vitalité singulière de ce genre, qui a sur tous les autres à l'heure actuelle l'avantage d'être le plus nécessaire de tous; car il a jailli spontanément des souffrances, des doutes et des aspirations présentes; et il fait partie intégrante de l'action. Certains lui en font un reproche, comme s'éloignant ainsi de l'idéal désintéressé de l'art. Pour moi, je l'en loue, et j'en ai déjà dit mes raisons. Heureuses, les époques et les œuvres sereines. Mais

l'io

DRA.MK SOCIAL

quand l'rpocjue est troublée, et que la nation combat, c'est le devoir de Tari de combattre à ses côlt's, de renllammer. de la g^uider, d'écarter les ténèbres et d'é- craser les préjugés (jui lui barrent le chemin. J'entends gémir sur les violences auxtjuelles l'art entraînera fatalement, et sera entraîné sur cette voie. Ces vio- lences ne tiennent point à lui, mais aux iniquités, auxquelles la conscience de l'humanité se heurte, et (ju'il faut qu'elle brise. L'art n'a pas pour objet de supprimer la lutte, mais de centupler la vie, de la rendre plus forte, plus grande et meilleure. Il est l'en- nemi de tout ce qui est l'eim^mi de la vie. Et si l'amour et l'union est son but, la haine peut être, à certains jours, son arme. « La haine est bonne, disait un ouvrier du faubourg Saint-Antoine à un conférencier qui s'évertuait à lui prêcher «pie toute haine est mauvaise ; la haine est juste ; c'est elle qui soulève les opprimés contre l'oppresseur. Quand je vois un homme en pressurer d'autres, cela me révolte, je le hais, et je sens que j'ai raison. » Qui ne hait pas bien le mal, n'aime i>as bien le bien. Kt qui ï>eut voir l'injustice sans tenter de la combattre, n'est ni tout à fait un artiste, ni tout à fait un honune. Le plus doux des poètes, celui qui eut de son art l'idée la plus sereine, Schiller, n'a pas craint de le lancer dans la mêlée, et « de se proposer p<iur but d'attacpier les vices, et de ven- ger de leurs ennemis la religion, la morale, et les lois sociales ». (i) Au reste, il ne s'agit pas pour l'art d'op- poser le mal au mal. mais la lumière. Le mal que l'on voit en face, et qui sait qu'on le voit, est plus qu'à

(1) Préface des Brigands. 1781.

i3i

le théâtre nouveau

moitié vaincu. C'est le rùlc <lii Dr.imc soci'il de jeter dans la balance indécise du combat le poids de l'in- tcllitrence et la force impérieuse de la raison.

Il reste bien d'autres genres dramatiques, dont le théâtre a fait jusfju'ici peu d'emploi. Le drame campa- gnard, poème de la Terre, imprégné de l'odeur des champs et de Ihumour des provinces au parler savou- reux. Pouvillon. en (juelques-unes de ses tragédies pas- torales: Pottecher, en ses comédies poétiques et rus- tiques : le Sotré de Xoel ou Chacun cherche son trésor; le Suisse, René Morax, dans ses drames vaudois d'un vigoureux et tranquille sentiment populaire, comme la iJime, (i) en ont donné l'exemple. Art d'un prix inesti- mable; car il sauve et ranime la vie poétique des i>etites patries, et leur individualité qui s'elFace de jour en jour. Noterai-je aussi le drame mêlé de musique dont V Arlcsienne est un modèle admirable? Kt pourquoi écarter dédaigneusement de notre théâtre la pantomime et l'action toute pure, que l'on relègue à présent aux circpies? Le spectacle de l'action est d'un magnétisme trop puissant pour le bien comme pour le mal; il serait sot de le négliger. Les jeux du cinpie ont entretenu à Rome le goût de l'action, que nous perdons aujourd'hui, et qui est nécessaire aux grands peuples. Les Grecs ont cultivé tout ensemble les jeux du corps et ceux de l'âme. Faisons au corps sa place dans notre art, et que

(1> Voir plus loin, pages 146 et 117 note.

ALTUi:s l t)llMKS

celte place soit large. Noire tliéùtre doit rtrc un tlnàtre d'honmies, et non pas d'écrivains.

Combien de fornie'^ nouvelles, à peine tentées en- core, qui pourront lleurir dans le théâtre populaire ! Mais il serait vain de décrire i)lus longuement des ombres de l'avenir, (i) lUen ne conipte c|ue les cruvres. Nous abordons sur un continent inconnu. Que cha- cun s'v lance à l'aventure; il reviendra, les mains pleines de butin. Osons surtout, osons élever notre art à la hauteur de la grande Tragédie cpii se joue à cette heure dans le monde. Reprenons pour notre compte les paroles de Schiller, à la représentation dn Camp de Wailensiein, le u octobre 1798 : (2)

o L'ère nouvelle cpii s'ouvro aujourd'lmi, enhardit aussi le poète à cpiitter la route battue, à vous trans- porter du cercle étroit <le la vie bourgeoise, sur un théâtre plus élevé qui ne soit pas indigne de celte heure sublime s'agitent nos eJTorts. Car un grand sujet peut seul renmer les entrailles profondes de llunnanité;

(1) t'n mol sruicmcnl d'un genre qui ne compte gu^rc en France: rimprooisation. Dans les provinces l'esprit * ' " 'i rn ce plus éveillée, il n'est pns nécessaire que le ! ^ ,

soit tout entier écrit. Il serait même bon de laisser A In fnntnlsie

' et le plnisir <!

; ....i. ;;. cela existe t ... . i .. ii-i.. . : -i '

deir arte continue sous des formes populaires. Kt pour ceux qui

l'imp' ion nVsl pas de l'art, je citerai non

> ..> ..;.. ..»-let. (I 'piil serait dommage de «!-.■>". r 4

t spont.in«". inipp' ir des Méridionaux, des pi« es:

un texte suftit ; ils sauront bien eux-mi-mes le dcvcloppt-r »,

mn-- •'- i écrit ''• ' ' " " -^/e/n que ' nrc de

la i ; qu'a « ^ ;i on vit «j chose

de neuf, aiîn que les spectateurs ne puissent plus s'orienter ». (5 oc- tobre 1798. a Schiller f

(2) Cf. le niagalfique appel de Mozzini c aux portes du dix- neuvième siècle I {Ai poeti del secolo XlXf (1832).

i33

vin

le théâtre nouveau

dans an cercle étroit, l'esprit se rétrécit ; l'iiomnio gran- dit. <{Ucind son but s'élève. Et iiiainlcnanl, au terme sérieux de ce siècle, la réalité niôine devient poésie, nous voyons de puissantes natures luUor sous nos yeux pour un prix important, l'on combat pour les grands intérêts de l'humanité : la domination et la liberté. maintenant, l'art aussi, sur le théâtre il évoque des ombres, peut tenter un vol plus hardi ; il le peut, il le doit même, s'il ne veut s'elFacçr, couvert de honte, devant le théâtre de la vie. »

Nous n'avons pas à nous plaindre de notre destin. Il ne nous a point ménagé le travail et l'action. Heureuses les époques comme la nôtre, qui ont une tâche immense à accomplir! Heureux les hommes qui succombent sous le poids d'une glorieuse fatigue ! Cela est mieux que de succomber sous l'ennui du néant, ou de contem- pler tristement l'œuvre accomplie par d'autres. Nous ne dirons pas, comme le mélancolique auteur des Caractères, fin et grêle reflet d'une époque épuisée : «Tout est dit et l'on vient trop tard. » Rien n'a été dit encore pour la société nouvelle. Tout est à dire. Tout est à faire. A l'œuvre !

AU DELA DU THEATRE

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Si Ticiie quie -soit i? cisam^ iwîvfrr; an Ttiéàtn an Peuple, il n'ftst encone cn'iniF ftrrmf TCrstrï^intï dii-sfifae- tacie popiilam ; e.: ;>x Tt^vç aar pli>- vivant ,v

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iit^.lie qu'il oftrc aux hommiss ^iku^ Jsette :|!SBB^ table ntrvwptr à toiis.. ot tnT^' n-- ^venrrhniyr dan«> luuapinatinr. de èsbrî j et T>; >--->'in. dntit lenr^'Vtt' est ^sevrée, l^tt^ .. . .

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TUoisiKMK TA uni:

AU DELA DU THÉÂTRE

LES FftTBS DU PEUPLE CONCLUSION

Si riche que soit le champ ouvert au ThrAtrc du INuplr. il n'est encore qu'une forme restreinte du spec- tacle populaire; et j'en rôve une plus vivante et plus humaine. J'aime le ThéAtre. pour la communion frater- ucUc qu'il oITrc aux hommes dans de mémeH émotions, cette grande table ouverte à tous, tous peuvent venir boire dans l'imagination de leurs poètes l'action et la passion, dont leur vie est sevrée. Mais je n'ai pas la superstition du ThôAlrr. pas plus cpie de quehpic fonne que ce soit de notre Art. Le Théûlrc, connue notre Art tout entier, sous leurs formes les plus nobles, sup- pose une vie rétrécic et attristée, qui cherche dans le rtive un refuge factice contre ses pensées. Plus heureux et plus libres, nous n'en aurions pas besoin. L.i vie nous serait le plus glorieux spectacle et larl le plus accompli. Sans prétendre à un idéal de bonheur, qui s'éloigne toujours à mesore qu'on avance, osons dire que

i3;

vni.

an delà du théâtre

IVlTort de riniinanilr Irnd ù restroindre le dontaine de Tari, et à ôlarj^ir relui do la vie. Un pruplo hrnrcux et libre a besoin de fêtes, plus que de tlié.'\lres; et il sera toujours son plus beau spectacle à soi-nirine.

Préparons pour le Peuple à venir des Fctcs du Peuple.

Rousseau le réclamait déjà. Après ses âpres critiques

du théâtre, Quoi :

dit-il

ne faut-il donc aucun spectacle dans une répu- blique? Au contraire, il en faut beaiic<)Up. C'est dans la républi(iu<' (juils sont nés. c'est dans leur sein qu'on les voit briller avec un véritable air de félc... Nous avons déjà plusieurs fêtes pid>liques; ayons-en davantajçe encore, je n'en serai que plus charme. Mais n'adoptons point ces spectacles «-xclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur; qui b'S tiennent craintifs et imm<d>iles dans le silence et l'inaction... Non, petqilf. ce ne s<tnt pas vos fêtes. C'est en plein air, c'est sons le ciel t|n"il fanl vous rassembler... Mais <pn-ls se- ront les objcLs de ces spectacles? Quy monlrera-t-«»n? llien, si l'on veut. Plantez an milieu d'une place un piquet cou- ronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fétc. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spec- tacle : rendez-les acteurs eux-mêmes; faites que chacun se voie et s'aime dans les autres, alin que tous en soient mieux nnii.

Et il rappelait les fêles de Lacédémone, dont parle Plutarcpie :

Il y avait trois danses en autant de bandes, selon la dif- férence deft âges; et ces danses se faisaient au chant de chaque bande. Olle des vieillards commençait la première, en chantant le couplet suivant :

Nous avons été jadis Jeunes, vaillants et hardis.

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LES KKTl S DU PKI IM.K

Suivait ci'IIr des lioiuinch, qui rhantnirut à !• iir tour, en frappant de Ii-urK ariiicH en cadence :

Nom If somn^^•^ p nniil,

A |>mi\ r À tout .1.

Hnsuite venaient let» enfants, qui leur rêpomlaient en chantant de toute leur force :

Et nou» bientôt le «rron^, Qui tous vous surpu^i.srrons.

Qui ne cr»»irail t'nteiuirr, en lisant cette page, les accents de la Marseillaise? Kt en elFel, c'est de qu'ils sont sortis; et la Révolution tout entière a repris avec on enthousiasme grandiose cette idée de Rousseau.

« «

Dès le conimenrement de la Révolution. Mirabeau écrivit un discours : Jh' l'organisation des fêtes natifh- naieSy il exprimait l'idée de Téducalion par l<*s Ictes. Il en écartait toute pensée relij;ieusc, et il s'appuyait

I

sur l'exemple de l'antiquité. Il proposa neuf fêtes : fête de l'abolition des ordres, fôte du serment, fête de la régénération, etc., leur donnant nettement un carac- tère d'action politifpie et de trionqihe révolutionnaire. I^ sceptique TalU vrand lui-même traça, dans un rapport, un progranune de a Fêtes nationales ».

Toutes ».n lete» auront pour objet direct, dit-il,

(Ifs « venr- raents anciens ou nouveaux, publits ou privé», les plus chers à un peuple libre; pour accesMÙres tons Irs symboles qui parlent de la liberté, et rappellent avec pins de force à cette égalité précieuse, dont l'oubli a produit tous les maux

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au deUi du théâtre

des sociétés; cl pour moyens ce que les beanx-arls, la musique, les spectacles, les combats, les prix réserves pour ce jour brillant, offriront dans cha«jue lieu de plus propre à rendre heureux cl meilleurs les vieillards par des souve- nirs, les jeunes gens par des triomphes, les enfants par des espérances !

Le II juillet 1793, le peintre David, dépulr du Louvre, chercha le premier à réaliser ces projets dans son Rapport et décret sur la fête de la réunion républicaine du jo août, présentés à la Convention, au nom du comité d'Instruction juibliquo. Puis il présenta tlautres projets de fêtes : le 5 nivôse an II, 2~> dé- cembre 93, pour la reprise de Toulon: le 19 prairial an IL 7 juin 9^, pour la Fête de VÊtre suprême ; le a3 messidor an II, n juillet 94, pour la Fête de Dara et Viala, qui était fixée, comme on sait, au 10 thermidor, et que la chute de Robespierre em- pêcha. — Tous ces plans, exprimés dans un langage d'une cnipiiase absurde, et dont la rhétorique ridicule a fourni aux historiens de mauvaise foi, comme Taine, le prétexte de faciles et grossières caricatures, en assimilant faussement la pensée de David à celle des grands (Conventionnels, ces plans, malgré le cabolinisme odieux de leur auteur, sont du plus liant intérêt. Ils montrent un elfort, souvent grotesque, mais vigoureux, pour puiser dans la vie même l'inspi- ration des fêtes et de l'art; et peut-être y a-t-il en elles une originalité plus féconde que dans tout le théâtre français do dix-huitième siècle. J'en cite des fragments dans les Documents de la lin. (i)

(1> Documents, numéro II.

1^0

LES PÂTES DU PEUPLE

Marie-Joseph Clu'nicr, (jui ne cessa de «'opposer aux projets (le David, par l)on sens et peut-être aussi par jalousie, (i) contrilma plus (jue <piic<»n(pie à l'éta- l»Iis>enu'nt ilc fêles nationales. Le brumaire an II. 5 novembre «j'J, il pronnuc.i un jliseours sur ce sujet clans la Convention :

l.a lilirrtf st-ra l'Aïur de nos fêles publiqurs; rlU-s n'rxis- trronl que pour elle cl par rllf... Oriçnnisons Irs Féten du peuple... Il no suHira point d'établir la fèlc de rKnfancc et de rAdoIrsrencc, ainsi «pi'on vous l'a proposé... 11 faudra semer l'anncf de jîrnntls souvenir», composer di* l'ensembie lie nos frtes civiques une histoire annuelle et commémora- tive de la Ilcvolulion française.

Quelques jours jdus tard, le G frimaire an II, ofi^ novembre y3. Danton, revenant à la charjçe, disait :a Donnons îles fêles nationales au jx-uple »; et, rappelant les jeux olympiques, il ajoutait :

Le peuple eulii*r doit célébrer les grandes actions qui auront luuioré n<»tre Hévolation... Il faut que U- berceau de la liberté soit encore le centre des fêles nationales. Je demande que la Convention consacre le Chanq> tir Mars aux jeux nationaux, qu'elle ordonne d'y élever un temple les Français puissent se réunir en grand nondire. C«ttc réunion alimentera l'amour sacré de la liberté, et augmen- tera les ressort» de l'énergie nationale; c'est par de tels éta- blissements que nous vaincrons l'univers.

Anacharsis Clools» a cultivateur cl député du dépar- tement de l'Oise », dcfeudit avec d'autant plus d'ardeur

(1) « Il est absunle de prescrire tous les mouvements a un peuple, ainsi que l'on commande l'exercice à des soldats... Un décret n'est pas un tableau. > (Premier nivôae an III >

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(ui delà du théâtre

le principr des ft^'tes populairos, qu'il était plus àpre- raeot hostile au principe des théâtres populaires : en quoi il représentait la pure tradition de Rousseau, dans toute son intransigeance. Dans un écrit qiii date probablenjent du commencement de nivôse an 11, décembre <é3. peu de jours avant son arrestation, il raillait avec sa lourde et robuste verve l'idée aristo- crati(}ue de théâtres pour le peuple, et il lui oppose les fôtes, sous leur forme la plus simple :

Pas d'autre théâtre à nos sans-culoUcs que la Nature, qui nous invile à danser la farandole sous un chêne séculaire. Lire, écrire. ehifTrer, voilà pour rinstruclion. La joie et un violon, voilà ytoiir les spectacles...

Condorcet avait accepté sans enthousiasme le principe des fêtes, et proposait de célébrer des anniversaires glorieux, plutôt que des allégories morales et sociales. Lakanal semble avoir été un des premiers à proposer des fêtes de ce dernier genre. Mais ce fut Robespierre, comme on sait, qui fit voter l'ensemble des Fêtes déca- daires, [lar son fameux discours du i8 floréal an II, "y mai f)4t •^"'' l^^ liapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains, et sur les Fêtes nationales, la rhétorique du temps ne peut faire oublier