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MAURICE

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LES

LITTERATURES POPULAIRES

TOME XXVII

LES

LITTERATURES

POPULAIRES

DE

TOUTES LES NATIONS

TRADITIONS, LEGENDES CONTES, CHANSONS, PROVERBES, DEVINETTES

SUPERSTITIONS

TOME XXVII

PARIS

MAISONNEUVE et CH. LECLERC

25, QUAI VOLTAIRE, 25

1888

Tous droits réservés

LE FOLK-LORE

L'ILE-MAURICE

PRÉFACE

'est il y a quelque cinquante ans qu'aurait venir à un de nos anciens la pensée d'écrire rwà ce livre, ou du moins d'en réunir les ma- tériaux. Sa récolte eût été abondante et facile; la nôtre est maigre en dépit de nos peines.

Il y a cinquante ans, la population créole noire, dont seule la littérature est l'objet de cette enquête, était nombreuse et bien vivante; aujourd'hui elle est en train de disparaître, chacun le sait. Ce n'est pas, sans doute, que comme les peaux-rouges de l'Amé- rique, comme les aborigènes de l'Australie ou les maoris de la Nouvelle-Zélande, le contact avec la race anglo-saxonne l'ait virtuellement condamnée à mort ; Dieu merci, les causes de sa disparition n'ont pas celte fatalité tragique : notre population créole noire n'est pas en passe de mourir, mais d'évoluer.

II PRÉFACE

Née depuis un siècle et demi à peine, sans caractères « ethniques » asse\ consolidés par le temps pour offrir une force de résistance suffisante, elh se transforme rapidement, par h mélange avec les races européennes d'abord, puis, dans une proportion bien autrement grande, par la fusion avec les races indiennes si libé- ralement introduites à l'île Maurice par un demi- siècle de production sucrière à outrance. Le type du noir créole pur se rencontre de moins en moins sur notre sol. Nous n'avons pas à nous prononcer ici pour ou contre cette oblitération de V espèce; mais la cons- tater et en indiquer sommairement les causes était de notre sujet.

Il va de soi qu'en même temps que l'être physique, l'être moral se modifie de jour en jour : des besoins nouveaux ont amené d'autres habitudes de l'esprit. Le noir esclave, irresponsable, n'avait pas à se préoccuper de régler sa vie, et son imprévoyance native, cette im- prévoyance naturelle à toutes les races inférieures, y trouvait son compte. La liberté lui imposa la réfiexion. Il lui fallut songer au lendemain et combattre à ses risques et périls le combat de la vie. Beaucoup suc- combèrent : car ce n'est pas en quelques jours que la dure loi du travail fait accepter ses décrets. L'escla- vage avait été pour eux l'obligation impérieuse de travailler, ils réclamèrent impérieusement de la liberté le droit de ne rien faire; et la misère, les épidémies, les maladies de toutes sortes firent dans les rangs de

PREFACE III

ces sophistes d'épouvantables trouées. Les mieux trem- pés résistèrent seuls, .et les mieux préparés à la lutte pour la vie. De ce peuple d'enfants l'élite seule eut la force d'arriver à l'âge viril.

Or, c'est à l'enfance de cette population qu'appar- tient tout entière la littérature dont nous nous oc- cupons : il suffira de lire vingt pages de ce recueil pour en recevoir comme nous la conviction. Un nouvel ordre social a créé d'autres attitudes à ces esprits, la culture a développé en eux d'autres qua- lités. Et l'on ne fait plus de contes créoles. On ne raconte plus même qu'à titre d'exception, par pure condescendance pour quelque curiosité attardée, ces histoires que nous disaient avec un entrain si abon- dant nos bons vieux noirs du temps margo^e. Seules quelques antiques nénènes, mais les dernière.^, con- sentent encore à grand' peine à en exhumer de leur mémoire quelques fragments; et ce sont ces lambeaux que l'auteur de ce livre a patiemment recousus, après les avoir réunis plus laborieusement encore. Mais le jour est prochain oit ce travail de reconstruction aurait lui-même été impossible.

Si l'on ne raconte plus d'histoires, l'on chante encore du moins : les échos de nos rues sont peur le dire ? Oui, certes, on chante, et beaucoup, et à pleine gorge. Mais ce sont des airs d'opéra que nous chantons, ou bien d'adorables romances venues toutes faites de là-bas, et dont nous nous bornons à plier la

IV PRÉFACE

mélodie aux ressources un peu courtes de nos accor- déons. Quant à la chanson créole, elle est morte et bien tnorte; nos ségas du temps passé ont vécu : danse, paroles et musique.

Nos sirandanes ont mieux résisté : leur brièveté les sauve, c'est une concession plus tôt faite aux conser- vateurs des vieux us. Mais le recueil n'en grossit plus, le moule se rouille; nous avons d'autres pro- jectiles à fondre , on ne fait plus de sirandanes.

Le lecteur le voit donc : c'est un inventaire post mortem que ce volume; c'est, à proprement parler, à une littérature d'outre-tombe que nous lui proposons de s'intéresser quelques instants avec nous. Aux curieux européens nous promettons en dédommagement de la peine qu'ils prendront à nous lire, le plaisir d'une courte excursion dans un pays sujjîsamtnent pittoresque; à nos lecteurs mauriciens, Y attrait bien autrement pénétrant d'un pèlerinage aux lieux loin- tains oit s'est écoulée notre enfance.

Ce livre se divise naturellement en trois parties : contes, sirandanes et chansons ; ce sont là, en effet, les trois modes sous lesquels s'est manifesté le génie littéraire de la race dont nous inventorions les ri- chesses.

De la chanson et des sirandanes nous n'aurons que quelques mots à dire quand nous arriverons à ces deux subdivisions de notre recueil; mais les contes doivent nous arriver plus longtemps, car c'est de

PRÉFACE V

beaucoup et la plus riche et la plus intéressante des manifestations du génie créole.

L'invention de ces contes est-elle vraiment nôtre ?

L'invention, à y regarder d'asseiprès, n'appar- tient en réalité à personne : la matière des contes po- pulaires, d'un bout du monde à Vautre bout, est un patrimoine commun à toute l'humanité. Tout là-bas, dans un passé si lointain, si obscur que notre science moderne est impuissante à en pénétrer les ombres, tout là-bas, au berceau mystérieux de notre race, est la source ignorée de tous ces contes : d'abord, de vagues légendes, et plus loin encore que ces légendes, des mythes indéchiffrables. L'humanité commence son exode, elle emporte ses fables avec elle. Elle marche, et partout oii s'arrête et se fixe une des familles qui deviendront des nations, avec elle s'arrêtent ses fables et ses contes; hommes et fables s'approprient à la patrie nouvelle : ils se façonnent au climat nouveau, ils se colorent des reflets de son ciel, ils se pénètrent des parfums de ses plaines, de ses vallées, de ses forêts, de ses montagnes. Puis les siècles succèdent aux siècles; les ressemblances diminuent, les diver(rences augmentent; et le jour vient oit pour le voyageur qui passe, toutes ces versions d'une fable une à l'origine, sont devenues autant de contes étrangers entre eux, autant de productions particulières au sol même il les rencontre. Mais la sagacité d'une analyse attentive sait reconnaître leur unité originelle. La dènons^

VI PRÉFACE

tration en a, ce nous semble, été faite, non sans doute avec cette rigueur scientifique qui fait du problème de la veille une des vérités du lendemain ; mais combien de questions d'un bien autre intérêt pour l'humanité, doivent ainsi se cjntenter modestement d'une solution par à peu près ?

Notre passé, à nous autres, Mauriciens, ne remonte pas aux premiers âges du monde, il ne se perd pas dans la ttnit des temps; et peut-être n'étonnerons- nous personne, pas même en France, « dans ce pays oit l'on sait si mal la géographie », en affirmant qu'il y a moins de deux cents ans, l'île Maurice n'avait pas un seul conte populaire, pour la raison suffisante qu'il n'y avait pas à Maurice une seule bonne femme pour le raconter, pas un seul enfant pour l'écouter : notre île était déserte.

Après nos découvreurs, les Portugais, qui ne prirent pas pied sur notre sol, les Hollandais vinrent, avec ou sans contes. Mais ils s'en allèrent comme ils étaient venus; et voilà notre pays une fois de plus sans littérature populaire.

Enfin, en lyiS > Bourbon, Vile-sœur, nous envoie nos premiers colons français. Ils débarquent, ils ouvrent leurs malles cl niellent à terre les contes qui s'y étaient glissés entre leurs chemises de grosse toile écrue et leurs vêtements de conjon bleu : contes de la Basse-Bretagne, contes du pays gallot, contes nor- mands, lorrains, provençaux; mais contes français,

PREFACE VII

rien que français. Dans la cinquantaine d'histoires que nous sommes parvenu à recueillir, nous n'en re- connaissons qu'une seule d'origine indienne, une seule aussi d'extraction malgache; cinq ou six sont proba- blement nées sous le ciel de Maurice; les autres, la preuve en sera faite sans doute par mes savants correspondants de France et d' Allemagne, ^- tous les autres sont de provenance exclusivement française.

Mais en s' acclimatant che^ nous, ces contes ont dil se modifier asse\ profondément pour qu'on ait parfois quelque peine à les reconnaître comme les contes mêmes de la mère-patrie. Pour faire cette constatation avec une précision suffisante, pour établir l'identité de ces contes, pour débrouiller tous les amalgames qiii se sont produite, en isoler les divers éléments et les ren- voyer chacun à sa place, il nous aurait fallu la possi- bilité de recourir à des sources d'information qui înanquent totilement dans notre petit pays. Nous l'avons essayé cependant; mais sur ce point, nous le savons, les folUoristes européens auront à rectifier les erreurs, à combler les lacunes de notre travail. Notre ambition se home à leur fournir des matériaux : nous donnons le lièvrj, à eux de faire le civet.

Le caractère essentiel du conte créole mauricien, c'est la naïveté, cette fleur spontanée du génie de l'enfance. C'est donc aussi dans l'insuffisance et le manque d'étendue du génie de l'enfance que nous trouverons la raison de cette absence de cohésion, de

VIII PRÉFACE

ce défaut de suite de bon ordre de nos « :{istoires ». Les iiwidents se succèdent sans se lier, l'effet pas un instant ne sotige à se réclamer de sa cause. Le conte s'en va, hutte au moindre hoquet qu'il trouve, tombe, se relève vaille que vaille, repart en clopinant, retombe quelques pas plus loin, et souvent se casse les reins avant d'arriver. Dans notre travail d'ortho- pédiste, nous en avons remis quelques-uns sur leurs pieds, en ayant soin toutefois de les laisser boitiller un peu : on ne les aurait pas reconnus s'ils eussent marché droit comme tout le monde. Mais nous avons être sobre de ces cures, et le lecteur en retrouvera plus d'un tout à plat sur le chemin. Ce n'est pas, en effet, œuvre de conteur que nous avions à faire, mais de simple rapporteur, voire de sténographe, toutes les fois, bien entendu, que « ppâ Lindor et mmâ Tèlcsille » consentaient à ne pas trop bredouiller.

La mémoire n'est pas la qualité maîtresse de ces deux pauvres vieux. Les contes, les histoires venues de France forment là-dedans un pêle-mêle inextricable. Veulent-ils retirer de leur grenier quelque chose qu'ils croient complet, ce qu'ils rapportent est un composé de morceaux parfois bien sin^ulièremetit dis- parates; à un lambeau d'un conte le souvenir infidèle a cousu sans sourciller un lambeau d'un autre, puis d'un troisième; et, par exemple, l'histoire commencée avec Peau-d'Ane se termine avec Cendrillon, dont la pantoufle devient la bague que seul Je doigt de l'hé-

PREFACE IX

roïne peut réussir à chausser au fond même de la ^orge du prince. Dans d'autres récits, des lacunes, des vides qui donneraient envie d'appliquer à l'espèce une définition bien connue : une suite de trous avec un peu d'histoire autour.

Peu de suite, on le voit, peu de solidité dans le tissu. Mais sur la pauvreté de l'étoffe, de vrais bon- heurs de broderie.

C'est par la naïveté et la sincérité du détail que cela est parfois, est plus d'une fois charmant. Les amateurs de la vérité à outrance, franchissons le mot, du réalisme, trouveront leur compte ici. Nous pou- vais leur recommander particulièrement notre Petit- Poucet mauricien, dans « Zistoirc septe cousins av septe cousines ». Si la lutte de notre héros et de bonhomme loulou à qui aura le plus gros ventre, à qui aura la plus grosse tête, et la plus grosse queue, etc., etc., n'a pas l'heur de les satisfaire, c'est à n'y rien comprendre. Seulement, pour plus de sin- cérité dans le rendu, nous leur recommandons à la place du mot timide que nous avons écrit, de mettre à certains passages du tournoi, qu'ils ont trop de flair pour ne pas » subodorer », le mot cru, le mot propre, que notre typographie mauricienne eût peut-être trouvé malpropre ; ils auront alors le ragoût avec tout son fumet. Mais, en général, les choses ne sont pas de si haut goût, quoique notre cuisine soit toujours suffi- samment épicée. Le sentiment du pittoresque ne nous

a.

PRÉFACE

fait jamais défaut : à preuve, la langue même que nous parlons, notre patois créole, qui ne vit que d'images. Nous avons d'autres qualités encore, et quelques- unes ne sont rien moins que banales. Aifisi, nous savons faire parler nos personnages, c'est-à-dire donner à chacun le langage qui lui convient, ce qui n'est pas un mérite littéraire médiocre. Il est bien entendu que pour établir, pour poser nos caractères, nous ne faisons point de psychologie; nos types ne sont ni bien variés, ni bien curieusement étudiés; pour mieux dire nous les acceptons tels que la tra- dition nous les offre. Mais une fois la marionnette reçue et mise en place, le bonhomme tient debout et demeure jusqu'à la fin conséquent avec lui-même.

En tout avec soi-même il se montre d'accord. Et reste jusqu'au bout tel qu'on l'a vu d'abord.

Vous n'en infère:^ pas que ppd Lindor sait par cœur son Art poétique : ce sont rencontres de deux beaux génies, voilà tout.

Cette teneur, cette unité dans la composition des caractères se manifestera moins bien dans le conte proprement dit que dans la fable. Li)!dor, en effet, s'entend asse\ mal à faire la figure humaine. Son héros favori, « Ptit Zean » lui-même, manque de relief; il est monotone quelque rôle qu'on lui confie ; et on lui en donne beaucoup, car c'est ce qu'en langage de théâtre on appellerait une grande première utilité.

PRÉFACE XI

Dans cet emploi, on Je sait, la nécessité d'avoir du talent ne s'impose pas aux gens, et ils s'en sou- viennent.

Il en est autrement de la fable, de cette comédie dont les personnages sont des animaux. Lindor, comme animalier, est loin d'être un artiste sans valeur. Nous oserions même affirmer que s'il eût vécu là-bas au moyen âge, il aurait ajouté une branche de sa façon au grand roman du Renard, et qui cer- tainement ne serait pas la plus mauvaise. Seulement il lui aurait donné un titre nouveau « Compère Yève n, car c'est le lièvre qui est le vrai renard de VYsopet mauricien.

Nous nous sommes souvent demandé comment le lièvre, ce timide, qui, aussi bien che^ nous qu'en tout pays, est douteux, inquiet, au point qu'une ombre, un rien, tout lui donne la fièvre; comment ce mélan- colique, hanté jour et nuit, sans fin ni trêve, par l'effroyable cauchemar de la casserole et de la broche; comment ce simple, dont la suprême malice consiste à avoir, dans notre île comme dans l'île de Barataria en terre ferme, la viande noire, partant indigeste; nous nous sommes souvent demandé comment a pauvre lièvre est devenu, non seulement à Maurice, mais à la Martinique, à la Guadeloupe, et sans doute dans bien d'autres colonies encore, le type même de la ruse, et de la ruse spirituelle, gouailleuse, van- tarde, notre renard enfin.

XII PRÉFACE

Ce choix du Uèvre pour un rôle auquel ne l'avaient destiné ni la nature ni Buffon, voici la seule expli- cation que nous ayons réussi à nous en donner.

Ouvrons notre livre syhillin, le recueil de nos si- randanes.

« Brèdes galoupé ? » demande l'une d'elles. (( Yève », répond le ou la sampéque.

Un lièvre pour le bonhomme Lindor, ce sont donc des brèdes qui courent. Or, des brèdes qui se sauvent pour éviter d'être cuisinées par Lindor, ce n'est déjà pas si bête. Lindor, cependant, s'accommoderait fort de ce plat de brèdes là, car le » bouillon » est rare che\ lui. Henri IV y en pareille disconvenue, nous montre sa marmite renversée; Lindor nous peint la sienne d'un trait bien autrement pittoresque : <( Mo marmite pousse gomon, » ma marmite pousse du goémon : c'est un cas original de végétation spontanée. Vous juge'i si ces brèdes qui courent feraient son affaire. Notei en . outre que ce lièvre fait pis encore dans le petit carreau de terre du bonhomme quç le lièvre de France che^ le jardinier de La Fontaine. Si ses dégâts se bornaient à n'y pas laisser de quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet, passe encore : l.i Margot de Lindor ne cueille pas au champ voisin ses plus beaux ornements, la nature l'a pourvue. Mais chaque nuit le lièvre s'en vient religieusement couper au ras de terre toutes les jeunes pousses, pousses de maïs, pousses de cannes, pousses de pistaches créoles

PRÉFACE Xni

OU malgaches, il nen épargne pas une. Vous le voyei, Vanimositè de Lindor contre Us brèdes qui courent est faite de gourmandise et de rancune. Mais Lindor n'a pas de fusil, et son vieux roquet blanc et rouge n'a guère plus de jarrets que de ne^. Quejaire donc ? Tendre des pièges. Or, Lindor est un asse:^ pauvre braconnier; ses assommoirs sont mal suspendus, ses collets mal dressés; le lièvre évente sans peine cette « bande » de malice cousues de fil blanc, et Brèdes galoupé.

Maintenant, pour conclure, vous plairait-il vous mettre un instant au lieu et place de bonhomme Lindor ? Un animal, être asse^ fin, pour se montrer encore plus fin que vous ! être assex_ subtil, asse^ spi- rituel, asse\ rusé pour éviter toutes vos eînbûches ! Il y a du sortilège là-dedans, ou bien c'est l'esprit incarné, c'est la ruse en vraie personne naturelle. Et voilà pourquoi et comment nous avons fait du lièvre ce que vous save^^ : notre amour-propre est sauf, du moins.

Que notre explication vaille ou non, ce qu'il y a de certain, c'est que le lièvre, dans notre fable, a encore plus d'esprit que le singe lui-même. Compère Zacot, un cynique qui ^ est fait plus d'une fois refuser l'accès de ce recueil. Compère Yève reste le gabeur par excellence. Mais, par exemple, quand son gab échoue et tourne contre lui, il est impossible d'être plus penaud, d'être déconfit plus à plat. C'est peut-être un

XIV PRÉFACE

moyen pour lui de justifier sa parenté avec son grand cousin d'Europe que de se montrer

Honieux comme un renard qu'une poule aurait prh.

Le personnel de notre troupe, aussi lien pour la fable que pour le conte, est loin d'être nombreux, et nous aurons bientôt fait de le passer en revue. Nous ne vous présenterons plus du reste que quelques ac- teurs, les plus fréquemment en scène.

La tortue. C'est, elle aussi, une bête d'esprit; mais dans le genre noble, comme les Ariste, les Cbrysalde, les Cléante : c'est une personne sage et d'une haute moralité. Passe-t-elle de la fable dans le conte, elle ne perd rien de sa dignité, de sa tenue. Bien s'en faut; elle devient volontiers (( sourcier » ; mais un bon sorcier, un sorcier Monthyon. Ainsi dans l'his- toire de « Brigand av Tranquille », oii elle va jusqu'à moraliser, et en asse^ bons termes, il nous semble. Elle est bien dissemblable, on le voit, de la tortue du conte de la côte d'Afrique dont la sorcellerie est malfaisante.

Puis, le couroupas (colimaçon). Celui-là est bête, franchement bête. Nous avons du reste, dans notre langue, un adage qui le stigmatise : « Lacase couroupas pour tout dounioundc », la vuùson du colimaçon est à tout le monde. On ne dit pas si c'est quand la maison est vide ou pleine. Mais, pour les

PRÉFACE XV

besoins de notre cause, prenons que c'est alors que la coquille est encore occupée, et que couroupas n'est pas maître che:(^ soi : ce qui est fort sot. Et le couroupas ne se contente pas d'être bête, il est colère. C'est â se demander si ppd Lindor n'aurait pas observé que la bêtise et la colère n'ont rien d' incompatible entre elles. Mais prenons garde défaire le bonhomme plus sagace que nature.

Nous passons sous silence les comparses, le fretin : la baleine, l'éléphant, le rat, :(o:(o pailhnqui et autres. Mais il y a encore im premier sujet duquel nous devons dire un mot. C'est le loup, ou mieux Loulou.

Loulou est le traître de notre théâtre. C'est rare- ment un animal, loup ou autre, la preuve, c'est que la fable ne le connaît pas ; c'est bien plutôt notre garoii, notre ogre ; si bien que pour faire taire les petits enfants qui crient, nos vieilles nénènes l'évoquent concurremment avec bonhomme Sac et bonhomme Sacouyé. En général, Loulou a figure humaine, ou peu s'en faut. A le voir passer dans la rue, en voi- ture surtout, car Loulou est riche, les simples, les enfants, et surtout les « \ènes filles » trop pressées de trouver un umri, s'' y laissent prendre le mieux du monde. Mais qu'elles se méfient, les malheureuses ! Loulou a, par derrière, une queue énorme qu'il tient soigneusement dissimulée pendant le jour sous une plaque d'or ou d'argent. Le soir, quand il quitte cette

XVI PRÉFACE

plaque pour sa toilette de nuit, // paraît que ça le gêne pour s'allonger sur le dos sa queue longtemps comprimée se détend comme un ressort; et c'est ter- rible! Cette queue, du reste, sous Ve^npire d'une émotion soudaine, d'une vive passion, colère ou ter- reur, fait sauter sa plaque : ainsi, son bouchon, la topette qu'une main impatiente agite pour le soda and brandy. Cette queue est tout ce que nous avons inventé pour composer à bonhomme Loulou une figure formi- dable. Mais comme elle est le plus souvent sous enveloppe, et que, d'ailleurs, alors même qu'elle est en liberté, elle ne peut guère produire tout son effet que vue sous un certain angle, la terreur qu'inspire bon- homme Loulou nous paraît partout là-dedans un peu bien conventionnelle. Franchement, pour notre part, il ne nous fait pas peur. Mettei en outre que Loulou est lourd, comme tous ceux qui s'imposent des diges- tions trop laborieuses, si bien qu'on le met dedans avec une facilité humiliante pour son adversaire : « Loulou là, éne couroupas fnême, mo dire vous, » c'est un vrai colimaçon, vous dis- je.

Et c'est tout; vous ave^ maintenant notre troupe au cotnplet.

Avant de la laisser jouer devant vous, un mot sur Je caractère général de son répertoire.

Nous sommes pour l'éternelle équité. Chei nous, comme dans toutes les littératures faites par le peuple pour h peuple, la vertu triomphe, le crime est puni.

PREFACE XVII

Le petit Chaperon-Rouge, mangé par le loup, est une douloureuse exception. L'esthétique du genre veut que le faible finisse par avoir raison du fort ; et de même qu'il a le bon droit de son côté, de son côté aussi est l'esprit, c'est-à-dire, la ruse, car esprit et ruse ne sont qu'un pour nous, et celui-là est le plus spirituel qui sait le mieux tromper. Pour nous expliquer cette confusion, songeons au milieu, aux cofiditions sociales où, se sont développées ces littéra- tures populaires. Là-bas, l'oppression de toutes les féodalités, ici l'esclavage : c^ est-à-dire la lutte ouverte impossible, la ruse seule laissée pour arme à l'op- primé. Il spécule donc sur les vices, sur les travers de ses oppresseurs. Le Chat-Botté, flattant la vanité de l'ogre, l'amène à se chançrer en souris : il saute dessus et l'avale; le lièvre entre dans le corps du roi éléphant, lui ronge le cœur, le tue, et prononce son oraison funèbre.

Peu d'émotion; la sensibilité presque nulle : les malheurs de nos héros nous laissent asse^ froids. C'est que la vie, par sa cruelle homéopathie, a sin- gulièrement émoussé la pitié dans nos cœurs. Nous avons trop à faire de nous apitoyer sur nos propres maux, pour qu'il nous reste le loisir de nous atten- drir beaucoup sur les souffrances fictives de nos per- sonnages. Quand nous pleurons, ce qui nous arrive, car nous avons les larmes faciles, les pleurs viennent des yeux, rarement de plus loin. Aussi, lorsqu'au

XVIII PRÉFACE

dènoûuient de l'histoire de « Zean av Zeanne », la femme de bonhomme Loulou, sincèrement émue, ver- sera de vraies larmes, le lecteur, il nous se))ible, éprouvera la vive surprise que nous avons ressentie nous-même.

Une malice enjouée et pleine d'humour, tel est le sel de tout ce recueil.

Un dernier mot pour justifier, ou tout au moins pour excuser notre version française. Ce fi'est point dans cette traduction trop souvent incolore que nous supplions qu'on aille chercher la saveur de nos contes créoles. Cette transcription en langue savante n'a qu'un but et qu'une raison d'être : faciliter aux lec- teurs européens l'intelligence d'un texte dont, en dépit de notre amour-propre mauricien, nous n'estimons pas la conquête asse\ précieuse pour qu'il n'y ait pas mauvais goût à la faire acheter anx gens au jvix d'une perte de temps même minime, et d'une tension d'esprit même médiocre. Notre version française aidant, peut-être quelques lecteurs auront-ils la fan- taisie d'aller voir comment le patois créole s'arran- geait pour dire, non sans grâce, ce que le français vient de si lourdement raconter. Et voilà, grâce à notre ruse adroite, notre pauvre patois victorieux dans cette lutte contre son opulent adversaire. Nous savons bien qu'en fin de compte, c'est la bonne re- nommée du traducteur qui fera tous les frais de l'affaire; mais le rédacteur de la juirtic créole béné-

PREFACE XIX

ficiera des pertes de l'autre, et c'est de quoi nous consoler. OuHl nous soit periiiis de dire enfin que notre traduction a été écrite au courant de la plume. Le temps ne fait rien à l'affaire. D'accord, et nous sommes bien de l'avis d'Alceste. Nous estimons néanmoins que le temps et le soin maladroitement dépensés à faire ime œuvre maladroite, ne peuvent qu'aggraver le cas d'un homme, et lui interdire tout recours au bénéfice des circonstances atténuantes.

Port-Louis, île Maurice, ancienne île de France, octobre i88j.

C. Baissac.

PREMIERE PARTIE

CONTES ET LÉGENDES

LE LIÈVRE ET LA TORTUE

AU BORD DU BASSIN DU ROI

jL y a bien bien longtemps, il y avait au pays de Maurice un roi qui avait un grand bassin. C'est qu'il prenait son bain tous les matins comme son médecin le lui avait or- donné. Un jour il arrive au bord du bassin ; l'eau est sale : impossible de se baigner. Le roi appelle le gardien et le gronde. Le lendemain, l'eau est sale. Le troisième jour, l'eau est sale. Le roi prend le gardien par le cou, le secoue et lui dit : El toi, enfant de chien ! tu veux que j'attrape la gale dans cette eau-là ? Si demain le bassin n'est pas propre, tu verras quelle pile !

ZISTOIRE lEVE AV TOURTIE

DANS BORD BASSIN LÉROI

|ONGTEMPS longtemps dans payi Maurice, ti éna éne léroi qui ti gagne éné grand bassin. Làdans même 11 baingne so lécorps tous bomatins, à cause docteir ti com- mande li. Avlà éne zour li arrive dans bord bassin ; dileau sale, napas capave baigné. Léroi appelle gardien, bourre li. Lendimain, dileau sale. Troisième zour, dileau sale. Léroi pèse gardien dans licou, li sacouyé, li dire li :

Eh ! toi, to vlé mo trape lagale dans ça dileau ? Quand dimain bassin napas prope, to va guété sipas mo ronflé toi !

LE LIEVRE ET LA TORTUE

Le gardien a peur. Le soir venu, il prend son fusil, il se cache dans les feuilles de songe au bord du bassin ; la nuit était noire, pas de lune. Au coup de canon, il entend qu'on vient : tac, tac, tac : c'était un lièvre. Avant que le gardien ait le temps de lever son fusil, le lièvre vient droit à lui et lui dit :

Bonjour, bonjour, gardien ! Comme je suis heureux de vous voir ! il y a longtemps que je cherchais à vous rencontrer, parce que j'ai quelque chose d'excellent à vous donner. Goûtez- moi ce miel que mes parents m'ont envoyé des Trois Ilots ! vous me direz si vous avez jamais vu du miel comme ça.

Le gardien prend la calebasse et avale une gorgée :

Oui, certes ! c'est exquis !

Le gardien reste attaché à la calebasse, et la vide. Mais je ne sais trop quelle espèce d'herbe le lièvre avait mêlée au miel : le gardien n'a que le temps de s'allonger au bord du bassin, le sommeil le prend, il ronfle. Le lièvre se désha- bille en riant, et pique une tête dans l'eau.

Ce lièvre était plein de malice. Quand il en a assez, il sort du bassin, casse un long bâton, re- mue la vase, fait du bassin une vraie tasse de chocolat, et s'en va.

Au point du jour, le roi arrive. Il n'a besoin

ZISTOIRE lEVE AV TOURTIE

Gardien peir. Asoir li prend fisil, li cacié dans failles sonzes bord bassin ; lanouite noir noir, napas laline. Lheire canon tiré, li tende dou- moumde vini ; li coûté : tac, tac, tac ; ça ti éne lève ! Avant gardien gagne létemps lève fisil, lève vine drette av li, li dire li :

Bonzour, bonzour, gardien ! Comment mo content trouve vous ! longtemps ça même mo rôdé, à cause mo iéna bon bon quiqueçose pour donne vous. Goûte ça dimiel mo famiie fine envoyé moi Trois Zilots ï- vous va dire moi sipas zamais vous ti trouve dimiel comment ça.

Gardien prend calebasse, li avale éne gorzée :

Si fait va ! li goût même.

Gardien tacé sembe calebasse là, li vide li. Mais mo sipas qui zespèce féyaze lève fine mété dans dimiel : gardien nèque létemps allonze so lécorps dans bord bassin ; sôméye pèse li, li ronflé. lève rié, li tire so linze, li pique dans bassin.

lève malice ; Ihére li assez, li sourti dans bassin, li casse ène longue bâton, li brouille la boue, li faire éne dileau çocolat dans bassin ; li allé.

Grand bômatin léroi vini. Li nèque guette so

LE LIÈVRE ET LA TORTUE

que d'un coup d'œil à son bassin. Quelle colère ! Le gardien dormait encore au bord de l'eau. Le roi prend le bâton même dont le lièvre s'était servi pour troubler l'eau, et tombe sur le gardien. Sous cette grêle de coups, le gardien tarde peu à s'éveiller. Une fois debout, il prend ses jambes à son cou, détale, et se sauve 'dans le bois d'où il n'est jamais ressorti.

Le roi fit sonner la trompette : « On demande un gardien pour un bassin, huit piastres par mois, une demi-balle de riz et les vivres du ma- gasin. Mais si le gardien laisse quelqu'un troubler l'eau du bassin, on lui tranchera la tête. « Les animaux entendant cette menace ont tous peur, personne ne demande la place : le coq a peur, le chien a peur, l'oie a peur.

Trois jours se passent. Le lièvre se baigne et trouble l'eau. Le roi ne sait quoi faire : son corps commence à démanger ferme ; voilà sept jours qu'il n'a pu prendre son bain.

Le quatrième jour, l'officier du roi vient lui dire qu'il y a quelqu'un qui demande la place de gardien du bassin : « Fais entrer. » C'était une tortue de rien du tout. Le roi la regarde, il a bien envie de se fâcher :

C'est toi qui pourras empêcher les gens de salir mon eau ?

Oui, mon roi ; c'est moi.

ZISTOIRE lEVE AV TOURTIE

dileau : napas appelle en colère ça ! Gardien encore dourmi dans bord bassin ; léroi touque ça bâton même qui iève brouille dileau, H tombe làhaut gardien, beirré, ronflé, manman ! Gardien napas longtemps pour levé ; lézailes av li ! li vanné même, li sauve dans bois, zamais li fine tourne encore.

Léroi faire sonne trompette : « Bisoin éne gardien pour veille éne bassin : houite piasses par mois, dimi balle douriz, vivres magasin. Mais quand gardien laisse doumounde brouille dileau dans bassin, va coupe so licou. » Zanimaux tende ça crié là, zaute tout peir, personne napas di- raande pour prend place : coq peir, licien peir, lazoie peir.

Trois zours passé. lève baigné, brouille dileau ; léroi napas coné qui li va faire, so lécorps com- mence gratté même dipis septe zours qui li napas capave baingné.

Quatrième zour, zofficier léroi vine dire li qui iéna éne doumounde qui dimande gardien bassin. Léroi dire : faire rentré ! Ça ti éne faye tourtie. Léroi guette li, li comence en colère :

Toi ça qui va fouti empèce doumounde sale mo dileau ?

Oui, mo roi ! moi-même ça !

LE LIEVRE ET LA TORTUE

Tu sais les conditions : si l'eau est trouble, je te coupe le cou.

Oui, mon roi, je sais les conditions, et comme la viande de tortue est bonne à manger, vous pourrez faire de moi un cari. Mais je ne crois pas que vous ayez chance de me goûter cette fois-ci : mieux vaut dire à votre cuisinier de plumer une mère poule.

Bon, ma commère, nous verrons demain matin. Entre en place ce soir.

La tortue sort. Elle va chez une amie et fait bien enduire de goudron toute son écaille. Au coucher du soleil elle arrive au bord du bassin. Elle se tapit dans le sentier doit passer le lièvre, et elle attend.

Tac, tac, tac, le lièvre vient. Le lièvre voit cet objet noirâtre au milieu du chemin, il s'arrête et regarde. La tortue a rentré sa tête sous son écaille : rien ne bouge. Tac, tac, tac, le lièvre approche avec précaution : rien ne bouge. Il reste un bon moment, immobile ; la tortue ne remue pas plus qu'une pierre. Le lièvre médite. Il tourne autour, regarde : rien ne bouge. Cette fois les battements de son cœur se calment. Il n'a plus peur et dit :

C'est bien une roche, donc ! j'en suis sûr maintenant. vous autres ! c'est un brave homme que ce roi-là. Voici un petit banc qu'il

ZISTOIRE lEVE AV TOURTIE

To conne condition : quand dileau brouille, mo va saute to licou !

Oui, mo roi ! mo conne condition ; et cornent la viande tourtie bon pour manzé, vous va capabe faire cari avmoi. Mais mo crois pas qui vous pour goûte moi ça voyaze ! vaut mié vous dire vous cousinier plime éne manman poule.

Bon, mo commère ! dimain bomatin nous va guété. Rente dans to louvraze àsoir.

Tourtie allé. Li aile lacase so camrade ; li laire li frotte so lacoque partout partout av gou- dron. Lheire soleye coucé, li arrive bord bassin, li pelote dans ptit cimin à cote lève pour passé, li aspéré.

Tac, tac, tac, lève vini. lève trouve ça qui- queçose noir noir dans milié cimin, li arrêté, li guété. Latête tourtie fine ramasse en bas laco- que : narien bouzé. Tac, tac, tac, lève approce doucement doucement, narien bouzé. lève ma- ziné ; li vire viré, li guété, li guété : narien bouzé. Bon moment li reste tranquille, tranquille; tourtie coment roce même. Ça coup là, lékeir iève arrête batte, li naplis gagne peir, li dire :

Roce même ça, donc ! mo conné astheire ! Eh vous zaute ! léroi éne bon doumounde oui ! bien sîr ça éne ptit banc qui li fine comande so

10 LE LIEVRE ET LA TORTUE

a, j'en suis sur, ordonné à son domestique de mettre au bord du bassin, afin que j'aie de quoi m'asseoir quand il me faudra tirer ma culotte pour me baigner dans son eau.

Le lièvre rit et s'assied sur la roche. Voilà la roche qui remue un peu. Le liè\Te, la sentant bouger :

Ah ! dit-il, voilà bien comme les domes- tiques travaillent à Maurice ! ils ont oublié de caler mon fauteuil.

Et il veut descendre pour mettre une cale à son petit banc : impossible ! il est collé par le goudron. La tortue sort la tête de son écaille :

Qu'en penses-tu, compère? Pour moi, je pense que cette fois-ci tu es bien pris.

Le lièvre a le nez cassé. Mais il faut bien essayer de sauver sa vie :

toi, commère ! toi, dit-il, tu veux rire, n'est-ce pas ? J'entends la plaisanterie, tu le vois, et je te parle avec douceur. Lâche-moi, te dis-je, lâche-moi ; ne me mets pas en colère.

La tortue s'était mise en marche pour le porter chez le roi. Elle se contente de lui dire :

A ton aise ! parle, si ça doit te soulager. Une fois ! deux fois ! tu ne veux pas me

lâcher?

Bàm ! le lièvre lui donne un coup d'une de

ZISTOIRE lEVE AV TOURTIE II

domestique amène dans bord bassin pour mo capabe assise, Ihere mo bisoin tire quilotte pour aile baingne mo lécorps dans son dileau !

lève rié ; li assise làhaut roce. Cornent dire rcce bouze bouze morceau. lève senti ça, li nèque dire :

Comme ça même domestiques travaille dans paye Maurice ! zaute fine blié cale mo fauteil.

Ene coup li vlé dicendé pour cale son ptit banc : napas moyen bouzé, li fine tace av gou- dron. Tourtie sourti so latête en bas lacoque :

Qui to croire, compère ? Moi, mo croire qui ça voyaze to maillé même !

lève sec. Mais li bisoin sayé pour çappe so lavie ; li dire tourtie :

toi ! toi, commère ! to voulé badine av moi, hein ? Avlà mo cause doucement : largue moi, largue moi, mo dire toi ! napas faire mo colère levé !

Tourtie comence marcé pour amène li lacase léroi ; li nèque dire li :

Quand to content : causé pour soulaze to Iccorps.

Ene fois ! fois ! to napas voulé largue moi ?

Bam ! iève fîanque li éne coup lapatte derrière :

12 LE LIEVRE ET LA TORTUE

ses pattes de derrière : voilà la patte collée. Bàm ! et l'autre patte se colle aussi. La tortue ne s'en préoccupe pas ; elle marche et suit son chemin. Le lièvre lui dit :

Eh toi ! j'ai plus de force dans mes pattes de devant, oui ! Ecoute-moi : lâche-moi de bon cœur.

La tortue marche et ne répond pas. Boum ! un coup de la patte gauche. Boum ! un coup de la patte droite. Collée ! collée ! Voilà le lièvre les quatre pattes attachées comme un cochon que les chinois portent au bazar. Mais le pauvre malheu- reux doit encore essayer de s'en tirer. Il dit à la tortue d'un ton menaçant :

Écoute bien : je parle pour la dernière fois. Toute ma force est dans ma tête, ma tète est un marteau de fer. Si je t'en donne un coup, je t'écrase comme une papaye mûre. Lâche-moi, te dis-je, lâche-moi !

La tortue marche et ne répond pas.

Le lièvre lève la tête aussi haut qu'il peut, rassemble toutes ses forces et frappe. Boum ! la tête est collée.

Les voilà arrivés chez le roi. La tortue rit, le lièvre pleure.

Quand le roi voit le lièvre ainsi collé sur la

ZISTOIRE lEVE AV TOURTIE

lapatte côlé ! Bam ! laute lapatte oussi taeé. Tour- tie napas oquipe ça, li marcé, li sive so cimin. lève dire li :

Et toi ! mo plis fort dans mo lapatte divant, oui ! Coûte moi ! largue moi bon keir !

Tourtie marcé, napas réponde. Boum ! éne coup lapatte gauce. Boum ! éne coup lapatte droite ; collé ! collé ! lève so quate lapattes amarre cornent éne cocon qui camilas amène dans bazar. Mais pauve malhéré bisoin saye encore. Li faire vantard av tourtie, li dire li :

Acoute bien : mo cause éne dernière fois. Tout mo laforce dans mo latête, ène marteau fer ça ! Quand mo tape éne coup Ihaut toi, mo crase toi coment éne papaye mir. Largue moi, iîio dire toi, largue moi !

Tourtie marcé, napas réponde narien. lève lève lève la tête, ramasse tout so la force, tape cne coup, Bôm! latête côlé.

Avla zaute iine arrive lacasc léroi : tourtie rié, iève ploré.

duand léroi trouve ça iève colle collé

14 LE LIÈVRE ET LA TORTUE

tortue, malgré sa colère il est forcé de rire. La tortue lui dit :

Le voici, mon roi. Ce n'est pas de la tortue que vous aurez à votre dîner, mais du lièvre. Cuit au vin, ça n'est pas mauvais.

Le roi tire son sabre, fait voler la tête du lièvre et l'envoie à la cuisine. Puis il appelle son domestique :

toi ! je vais au bain. Viens me frotter dans l'eau. J'ai le corps sale, oui !

C'est peut-être le plus répandu de nos contes créoles, le plus incontestablement populaire : nous en avons recueilli jusqu'à sept versions différentes. C'est une preuve de fait, preuve concluante, que le conte créole est une matière éminemment plastique que chacun est libre de reprendre pour la repétrir à sa guise. la propriété littéraire est ignorée, tout sujet appartient à tous ; serait-il trop ambitieux de rappeler la litté- rature du haut moyen-âge tout entier?

Pour le conte qui nous occupe, on la retrouverait probable- ment dans toutes nos colonies des Indes occidentales, et quelques-uns de nos lecteurs peuvent en avoir lu une version

ZISTOIRE lÈVE AV TOURTIE I^

iàhaut tourtie, quamême li en colère li blizé rie. Tourtie dire li :

Avlà li là, mon roi ! Napas tourtie qui vous pour manze dans vous diné, mais lève qui vous va manzé ; quand couit li av divin li bien bon.

Léroi tire so sabe, li saute la tête lève, li envoyé lacousine. Après ça li appelle so domes- tique :

Et toi ! Mo aile baingné. Vine frotte moi dans dileau : m^o lécorps sale, oui !

martiniquoise dans un roman de Bentzon, Yette, paru il y a quelques années.

Le dénouement de notre histoire change singulièrement d'une de nos versions à l'autre. Le plus souvent le lièvre meurt de maie mort, ici par le sabre, par le fusil ; mais parfois il trouve encore moyen de s'en tirer, et c'est la tète de la tortue qu'abat le sabre du roi.

Nous avons adopté entre les rédactions qui donnent tort au lièvre, celle dont la physionomie nous paraît plus particulière- ment nôtre : le roi dont le bain est la préoccupation incessante nous semble une conception éminemment mauricienne de la royauté.

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II

HISTOIRE DES COLOPHANES

|L y avait une fois un grand roi qui habi- tait une belle maison. Son parc était _-- planté d'arbres de toute espèce; il avait beaucoup d'argent, il avait de grands troupeaux de bêtes; une seule chose lui manquait: son bassin étlit sec, il n'y avait pas une goutte d'eau

dedans.

Un jour, le roi songeait ù ce qu'il pourrait bien faire pour avoir de l'eau. Soudain, il appelle le cheval et lui dit : « Tu vas aller chez grand'- mère l'araignée, tu lui demanderas ce qu'il faut que je fasse pour faire couler l'eau. Et ne fais qu'une course, oui! j'attends! « Le cheval dit : u Bon, mon roi ! » et il part au grand galop.

Arrivé chez l'araignée il lui dit : « Bonjour, bonjour, mère araignée, le roi vous demande ce qu'il faut qu'il fasse pour laire couler l'eau. »

II

ZISTOIRE COLOPHANE

if \f' ni

-*>it' [m

|i éna éne fois éiie grand léroi qui ti reste dans éne grand grand lacase. So lacour îé rempli dibois tout qualité. Li ti énan bon morceau larzent, li ti énan éne bande zani- maux; mais ti éna nèque éne domaze : so bassin

^Qc, napas ti éna éne goutte dileau.

Ene zour, léroi mazine maziné qui li a capabe faire pour gagne dileau. Ene coup li appelle couvai li dire li coume çà : « To va aile lacase grandmanman Zergnée, to va dimande li qui mo bisoin faire pour flnre dileau coulé. To nèque pique éne lacourse, oui! mo aspère toi ici.' » Couvai dire : « Bon, mo roi ! » li allé, li largué.

Arrive lacase zergnée li dire li : « Bonzour, bonzour, manman zergnée; léroi dimande vous qui li bisoin faire pour faire dileau coulé? »'

HISTOIRE DES COLOPHANES

L'araignée se dresse sur ses pattes ; elle regarde bien le cheval et lui dit : « Dis au roi de couper les colophanes, l'eau coulera. ))

Le cheval repart au lancé. Mais en chemin son pied heurte un chicot de tambalacoque. Le pied en est tout blessé, et le cheval ne peut s'empê- cher d'injurier le tambalacoque. Il arrive chez le

roi. . , T

Le roi lui demande ce qu'a dit l'araignee. Le

cheval, qui ne songeait qu'au tambalacoque, ré- pond : « L'araignée vous dit de couper les tam- balacoques, et l'eau coulera. «

Le roi est content. Il fait couper tous les tam- balacoqucs de son habitation, l'eau ne coule pas. Le roi est en colère ; il fait saisir le cheval et lu. coupe la tête. Puis il fait appeler la vache.

La vache arrive ; le roi la renvoie chez l'arai- gnée. L'araignée lui répète : « aue l'on coupe les colophanes

\ son retour, la vache a faim. Elle cherche de rherbe à manger : point d'herbe, elle est réduite •\ brouter des feuilles tendres de bois noir. Mais èe feuillage est amer à sa bouche. Quand elle -urlve chez le roi et qu'il lui demande ce qu'a dit r-^raianée, comme elle a la bouche encore pleine de bois noir, elle répond : « L'araignée dit de couoer les bois noirs. »

Le roi est content. Il fait abattre tous les bou<;

ZISTOIRE COLOPHANE

19

Zergnée dresse Ihaut so lapatte; li guette guette couvai, li dire li : « Cause léroi coupe colophane : dileau va coulé. »

Couvai allé, li galoupé. Mais dans cimin so lipied cogne éc éne cicot tamanicoque. So lipied gagne dimal même, li blizé zoure tamanicoque là, li arrive lacase léroi.

Léroi dimande li qui zergnée fine causé. Couvai qui ti nèque mazine tamanicoque dire léroi coume ça : « Zergnée dire vous coupe tamanicoque, dileau pour coulé. »

Léroi content ; li coupe tout pieds tamanicoque dans so bitation : dileau napas coulé. Léroi en colère; li fliire pèse couvai, li saute so latête. Lheire li faire appelle vace.

Vace vini, léroi envoyé li encore lacase grand- manman zergnée. Zergnée dire li encore : « Coupe colophane. »

Coment vace tourné, li gagne faim. Li rôde l'herbe pour manzé; Iherbe napas; 11 blizé manze so feilles banoir tende. Mais feillaze amer dans so labouce. Lheire li arrive lacase léroi, léroi dimande li qui zergnée fine causé; dans labouce vace nèque banoir même, li dire léroi : « Zergnée cause coupe banoirs. »

Léroi content ;'- li faiie coupe tout banoirs,

20 HISTOIRE DES COLOPHANES

noirs, l'eau ne coule pas, le bassin reste sec. Le roi se remet en colère; il fait prendre la vache; il la fait tuer.

Compère le lièvre vient faire son vantard au- près du roi et lui dit : « Mais, mon roi, pourquoi donner vos commissions à des gens bêtes comme ça ! Vous m'avez là, et vous êtes en peine de trouver quelqu'un ! Eh bien ! vas-y, com- père, rt

Le lièvre détale. Il arrive chez l'araignée, l'araignée lui dit : « Mais coupez donc les colo- phanes ! »

Tandis que le lièvre revient chez le roi, il ren- contre un chasseur. Le lièvre voit le fusil, houn! Il s'élance dans un champ de cannes, il s'enfonce sous les feuilles tombées, il y reste trois jours, (^uand la nuit est tout à fait noire, il sort et ar- rive chez le roi. Mais il a beau se gratter la tête, il ne peut plus se rappeler le mot de colophane, il dit au roi : « Coupez les badamiers. »

Les badamiers sont par terre, l'eau ne coule pas. Le roi coupe la tète au lièvre et l'envoie à la cuisine, la mohié en rôti, l'autre moitié en civet.

Mais le roi est tout triste : son bassin reste sec. La tortue vient trouver le roi et lui demande à aller faire sa commission à l'araignée. Malgré son chagrin, le roi ne peut s'empêcher de rire : « Eh toi, commère, mais quand est-ce que tu seras de

ZISTOIRE COLOPHANE 21

dileau napas coulé, bassin sec. So colère léroi lève encore ; li faire tchiorabo vace, li faire touj^e li.

Avlà papa iève vine faire vantard av léroi, li dire li : « Mais, mon roi, qui faire vous donne vous commissions doumondes bête coume ça ! mo même et vous en peine trouve quiquène ! Ah ben, allé, compère. »

lève largué ; li arrive lacase zergnée, zerguée dire li : « Mais coupe colophane, donc ! »

Comment iève tourne lacase léroi, li zoinde éne çasseir. lève trouve fisil, houn ! li bourre dans carreau cannes, li caciette en bas lapaille, li reste trois zours. Lheire lanouite noir noir li sourti, li arrive lacase léroi. Mais li beau gratte gratte la tète li napHs capave souvini son nom colophane, li dire léroi : « Coupe badamiers ! »

Badamiers en bas, dileau napas coulé. Léroi saute latête iève ; li envoyé li lacousine, la moquié rôti, larestant couit av divin.

Mais léroi çagrin ; son bassin sec. Tourtie approce à côte léroi, li dimande li pour aile faire so commission av zergnée. Quand même léroi çagrin, li blizé rié : « Et toi, commère, mais quand ça qui to pour tourné? Mo va tourné

22 HISTOIRE DES COLOPHANES

retour? Je serai de retour quand je serai de retour, mon roi ; mais, quand je serai de retour, vous aurez votre réponse. » Le roi la laisse aller.

La tortue marche, marche sans se presser, mais elle va tout droit sans jamais s'arrêter en chemin. Elle arrive chez l'araignée, et lui demande com- ment le roi aura de l'eau dans son bassin. L'arai- gnée cette fois se met en colère : « Mais, à la fin, vous m'ennuyez avec votre bassin ! S'il n'j' a pas d'eau, mettez-y du calou, que m'importe ! » La tortue lui parle avec douceur, l'amadoue, et l'araignée lui dit : « Coupez les colophanes. )>

La tortue repart. Au bout de trois mois en- viron, le roi la voit venir de loin ; il dit à sa femme : « Est-ce que vous aimez la viande de tortue, vous? je crois que nous en mangerons à notre dîner », et il appelle son cuisinier pour qu'il n'y ait pas de temps perdu.

Le cuisinier arrive et la tortue aussi. Le roi lui demande: « Eh bien? Eh bien! coupez les colophanes, mon roi ; l'eau viendra dans le bas- sin. » Le roi croit que c'est encore une mau- vaise plaisanterie ; il se fâche et dit à la tortue : « Je vais les faire couper ; mais si l'eau ne vient pas dans mon bassin, c'est la tortue qui viendra dans ma marmite ! »

Le charpentier du roi coupe tous les colo-

ZISTOIRE COLOPHANE 2}

quand mo va tourné, mon roi ; mais quand mo va tourné vous va gagne vous [réponse. » Léroi laisse li allé.

Tourtie marcé, marcé, tranquille, tranquille, mais touzours li drète dans son cimin, zamais badiné. Li arrive lacase zergnée, li dimande li qui magnière léroi va gagne dileau dans so bassin. Zergnée ça vôyaze en colère : « Mais zaute embête moi donc av zaute bassin ! quand dileau napas, mette calou, qui mo embrasse! » Tourtie cause doucement doucement av zergnée, li en- guèse enguèse li, zergnée dire li : « Coupe colo- phanes. »

Tourtie tourné. Si pas trois mois passé léroi trouve li vini dans loin. Li dire av so madame : « Vous content laviande tourtie, vous ? mo croire qui nous pour en manzé pour dîner. » Léroi appelle cousinier pour napas perdi létemps.

Cousinier vini, tourtie vini. Léroi dimande av tourtie : « Ah ben? Ah ben ! coupe colophane, mon roi ; dileau pour vine dans bassin. » Léroi croire qui ça encore éne mauvais bagout ; li'en colère, li dire av tourtie : « Mo faire coupé, mais quand dileau napas vine dans mo bassin, tourtie qui va vine dans mo marmite. »

Cerpentier léroi coupe tout colophanes. Q.ui

24 HISTOIRE DES COLOPHANES

phanes. Que croyez-vous? Partout à l'entour du bassin voilà la terre qui se met à ruisseler. Mi- racle ! le bassin est plein.

Le roi est si content qu'il dit au cuisinier : « Tue les dindes, les oies, les pintades, tue les pigeons! je donne un grand dîner pour baptiser ce bassin-là. Et ce ne sera pas un baptême de rat, bien sûr ! >•>

On mange, on boit. Mais n'allez pas vous figurer qu'on boit de l'eau du bassin ? Prenez- vous le roi pour une bête? Cette eau-là c'est pour le bain : on boit du vin et de la liqueur.

Je ne demande rien qu'un petit verre : on me donne un coup de pied, je tombe ici.

Ce conte appartient à ce qu'on pourrait appeler le cycle du lièvro. Dans une de nos versions, l'histoire a pour suite : « lève av Tourtie dans bord bassin léroi. » Nous avons sépare les deux

^5^

ZISTOIRE COLOPHANE

VOUS croire? Tout partout à côte bassin avlà laterre qui plore plore dileau. Miraque ! bassin plein !

Léroi si tant content qui li dire cousinier : (( Touye dindes, touye lazoies, touye pintades, touye pizons ! mo donne grand grand dîner à soir pour nous baptise bassin. Et, napas éne baptême lérat, oui ! «

Zaute manzé, zaute boire. Mais sipas vous maziné qui zaute boire dileau bassin? Léroi bête, li ! dileau pour baingné : zaute boire divin av laliqueir.

Mo dimande nèque éne ptit verre : zaut flanque moi éne coupdepied, mo tombe ici.

contes, dont la parenté demeure, mais dont la filiation ne peut se justifier.

^^

C^lA CtiA CZlA CtiJt, ftiA CtiA (X^ <tlA CtlA <tiA CtiA C^iA OiA

III

HISTOIRE DU LIÈVRE

DE l'ÉL1:PHANT ET DE LA BALEINE

IN jour compère le lièvre se promenait. Il arrive au bord de la mer, et tandis qu'il contemple la grande eau, il voit passer la baleine. Tout lièvre qu'il est, il ne peut s'empê- cher de s'étonner de la trouver si grosse : « Ma- man ! quel animal énorme ! » Il crie à la baleine : « Hé! hc vous! approchez un peu : j'ai deux mots à vous dire. »

La baleine s'approche du bord, le lièvre lui dit : Certes, vous êtes grosse ! Mais ce n'est pas la taille qui fait la force, ce sont les nerfs qui font la force. Je suis tout petit, n'est-ce pas? Eh bien, voulez-vous parier que je suis plus fort que vous? La baleine le regarde et se met à rire. Le lièvre lui dit :

III

ZISTOIRE lÈVE

LÉLÉPHANT AV BALEINE

INE zour papa lève ti après promené. Li arrive bord lamer. Comment li après guette guette ça grand dileau là, li trouve Baleine passé. lève même blizé toné à force li gros : « Manman ! napas appelle éne papa zani- maux ça ! » Li crie av Baleine : « Eh vous ! eh vous ! approce morceau : mo énan mots pour cause av vous. »

Baleine approce à terre ; lève dire li :

Bien sîr vous gros ; mais napas so grosseir éne doumounde qui faire so laforce, so lénerfs qui faire so laforce. Moi qui tout pitit là, vous voulé parié qui mo plis fort qui vous?

Baleine guette li, li rié. lève dire li :

28 HISTOIRE DU LIÈVRE

Ecoutez. Je vais aller chercher une grosse corde. Vous en attacherez un bout à votre queue, j'attacherai l'autre autour de mes reins. Chacun tirera de son côté. Gageons que je vous mettrai à sec sur le rivage !

Allez chercher votre corde, mon petit ; nous verrons.

Le lièvre quitte la baleine. Il va dans la forêt trouver l'éléphant et lui dit :

Tête énorme, toute petite queue ! Jamais les gens taillés de la sorte ne sauraient être vrai- ment forts. Je suis tout petit, mais si nous luttions ensemble, parions que j'aurais le dessus et te for- cerais à lâcher prise?

L'éléphant regarde le lièvre et se met à rire. Le lièvre lui dit :

Ecoute. Je vais aller chercher une grosse corde. Tu en attacheras un bout autour de tes reins, moi l'autre autour des miens. Chacun tirera de son côté. Parions que je t'entraînerai comme un petit poisson au bout d'une ligne !

Va chercher ta corde, mon camarade ; nous verrons.

Le lièvre va chercher une corde énorme. Il en donne un bout à la baleine et lui dit : « Atta- chez bien serré. Quand je vous crierai me voilà prêt, tirez ! Nous tirerons tous deux en même temps. »

ZISTOIRE lÈVE 29

Coûté. Mo aile çace éne gros gros lacorde. Vous amarre éne boute dans vous laquée, mo amarre éne boute dans mo léreins. Çaquéne hisse son côté. Parié mo amène vous dans séc.

Aile çace vous lacorde, mo pitit, nous va guété.

lève quitte baleine. Li aile dans bois, li zoinde l'éléphant, li dire li :

Gros gros latête, ptit ptit laquée : zamais zense taillé ça raagnière capav éna grand la- force. Mo tout pitit ; mais quand mo bitte av toi, parié mo casse toi, mo blize toi largué.

L'éléphant guette lève, li rié. lève dire li :

Coûté. Mo aile çace éne gros lacorde. To amarre éne boute dans to léreins, mo amarre éne boute dans mo léreins. Çaquéne hisse son côté. Parié mo amène toi cornent ptit posson dans boute laligne.

Aile çace to lacorde, mo camerade, nous va guete.

lève aile çace éne manman lacorde. Li donne éne boute av baleine, li dire li : « Amarre bien séré. Lheire mo va crie vous : Avlà mo fine paré, hissé ! nous nous va hisse ensembe. »

30 HISTOIRE DU LIEVRE

La baleine attache la corde autour de sa queue, et attend.

Le lièvre porte l'autre bout de la corde à l'élé- phant et lui dit : « Attache bien serré. Tout à l'heure je te crierai que je suis prêt, alors chacun de nous tirera de son côté. »

L'éléphant attache la corde autour de ses renis et attend.

Le hèvre va se blottir dans les broussailles. Il crie soudain : « J'y suis, tirez ! « La baleine tire de son côté, l'éléphant tire du sien. La corde se raidit comme une corde de boyau sur un violon. Ils y mettent tout ce qu'ils ont de force ; aucun des deux ne peut ébranler l'autre, ils tirent! ils tirent! Plack!!! la corde casse. L'éléphant manque des quatre pieds et roule ; la baleine va donner dans le corail et se blesse. Le lièvre arrive à l'élé- phant : « Aïo, mon camarade! tu as eu du mal. peut-être! Mais pourquoi aussi vouloir jouer avec plus fort que toi ! » L'éléphant ne trouve pas un mot à répondre. Le lièvre arrive à la baleine au bord de la mer, il voit l'eau rougie par le sang de la baleine, et lui crie : « Je regrette que vous soyez blessée ; vous vous êtes fait du mal, et j'en ai du chagrin, mais pourquoi aussi vous enor- gueillir de ce que vous êtes grosse comme un navire! c'est bête, l'orgueil! « La baleine reste muette, qu'aurait-elle répondu?

ZISTOIRE lÈVE 31

Baleine amarre Incorde dans so laquée, H aspéré.

lève amène îaute boute lacorde av léléphant, li dire li : « Amarre séré même. Talheire mo va crïe toi mo paré ; Iheire çaquéne va hisse son coté. »

Léléphant amarre lacorde dans so léreins, li aspéré.

lève aile pelote dans brousses. Li cric énc coup : « Mo paré, hissé ! » Baleine hisse son côté, léléphant hisse son côté. Lacorde vine raide coment éne lacorde boyau làhaut viélon. Zaute mété même, personne napas capabe amène so camerade; hissé, hissé, hissé. Plack!!! Lacorde péte éne coup ! Léléphant manque so quate lipieds, li roulé; Baleine pique dans corail, li blessé, lève arrive av léléphant : « Aio, mo camerade ! qui- quefois to fine gagne dimal ! Mais qui faire oussi to saye zoué av doumounde qui plis fort qui toi ! )> Léléphant reste séc, qui li a dire? lève arrive av baleine dans bord lamer, li trouve dileau rouze av disang, li crie baleine : « Domaze vous fine blessé, mo çagrin qui vous fine gagne dimal ; mais qui faire oussi vous vantard à cause vous gros gros coment éne navire ! vantard napas bon! ;) Baleine gagî', qui li capabe réponde! ^i.-

32

HISTOIRE DU LIÈVRE

C'est ainsi que l'éléphant et la baleine furent ^obligés de croire que le lièvre est plus fort qu'eux.

C'est une des fables triomphe le lièvre, le lièvre-renard

ZISTOIRE lÈVE 33

Ça magnière qui Léléphant av Baleine blizc croire qui lève plis fort qui zaute.

tel que notre prcfacc l'a présenté au lecteur. Sa ruse, ici du moins, reste plus spirituelle que méchante.

IV HISTOIRE

DE PETIT-JEAN QUEUE-DE-BŒUF

L y avait une fois un petit garçon qui se nommait Petit- Jean.

Un jour qu'il était allé jouer, il trouva en jouant une sauterelle. Il dit à son père :

Papa, papa, voyez cette sauterelle que j'ai trouvée pendant que je jouais.

Son père prend la sauterelle et lui donne une flèche.

Petit-Jean s'en va. Il rencontre sa mère et lui dit:

Maman, maman! regarde la flèche que j'ai eue avec papa, papa qui a pris ma sauterelle, une sauterelle que j'ai trouvée pendant que je jouais.

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IV ZISTOIRE

PTIT ZEAN LAQ.UÉE BEIF

!i éna éne fois éne ptit garçon qui apelle Ml^ ptit Zean.

Ene zour, cornent li aile badiné, dans so badinaze li gagne éne sauterelle. Li dire so papa :

Papa, papa, guette éne sauterelle qui mo fine gagné dans mo badinaze.

So papa prend sauterelle, donne li éne flèce.

Ptit Zean allé ; li zoinde so manman, li dire li:

Manman, manman, guette flèce mo fine gagne av papa, papa qui fine prend mo saute- relle, sauterelle mo fine gagne dans mo badi- naze.

36 HISTOIRE DE PETIT-JEAN Q.UEUE-DE-BŒUF

Sa mère prend la flèche et lui donne un coco.

Petit-Jean s'en va. Il arrive au bord de la rivière et rencontre une négresse qui buvait dans le creux de sa main. Il lui dit :

Négresse, négresse ! Que tu es bête de boire dans ta main ! Voilà un coco; casse-le et mange. Tu auras la noix pour puiser de l'eau.

La négresse prend le coco, le casse et le mange. Petit-Jean se met à pleurer et dit à la négresse :

Négresse, négresse ! je ne sais pas ça ! Rends-moi mon coco, le coco que j'ai eu avec maman, maman qui a pris ma flèche, la flèche que j'ai eue avec papa, papa qui a pris ma saute- relle, une sauterelle que j'ai trouvée pendant que je jouais.

La négresse lui donne une poignée de lentilles.

Petit-Jean s'en va. Il arrive sur le grand che- min, il rencontre un pigeon qui mangeiiit de petites roches par terre, il lui dit :

Pigeon, pigeon ! que tu es bcîe de manger de petites roches sur le grand chemin ! Voilà des lentilles, mange.

Il sème les lentilles devant le pigeon, le pigeou mange. Petit-Jean se met à pleurer et dit au pigeon :

Pigeon! pigeon! je ne sais pas ça! Rends- moi mes lentilles, les ientilles que j'ai eues av'ic la négresse, la négresse qui a pris mon coco, le

ZISTOIRE PTIT ZEAN LAQUEE BEIF 37

So manman prend flèce, li donne li éne coco.

Ptit Zean allé; li arrive bord larivière, li zoinde éne ningresse qui après boire dileau dans lamain, li dire li :

Ningresse, ningresse, cornent to bête boire dileau dans lamain ! Alà éne coco; cassé, manzé : 10 va gagne so lacoque pour prend dileau.

Ningresse prend coco, cassé, manzé. Ptit Zean comence ploré, li dire ningresse :

Ningresse, ningresse, mo napas cône ça! Rende mo coco, coco mo fine gagne av manman, manman qui fine prend mo flèce, flèce mo fine gagne av papa, papa qui fine prend sauterelle, sauterelle mo fine gagne dans mo badinaze.

Ningresse donne li éne pognée lentii.

Ptit Zean allé; li arrive grand cimin, li zoinde éne pizon qui après manze ptit roces haut la- terre, Ji dire li :

Pizon, pizon, coment to bête manze ptits roces dans grand cimin! Avlà lentii, ramassé, manzé.

Li fane lentii divant pizon, pizon manzé. Ptit Zean comence ploré, li dire pizon :

Pizon, pizon, mo napas cône çà! Rende mo lentii, lentii mo fine gagne av ningresse, ningresse qui fine prend mo coco, coco mo fine

38 HISTOIRE DE PETIT-JEAN QUEUE-DE-BŒUF

COCO que j ai eu avec maman, maman qui a pris ma flèche, la flèche que j'ai eue avec papa, papa qui a pris ma sauterelle, une sauterelle que j'ai trouvée pendant que je jouais.

Le pigeon lui donne une plume.

Petit-Jean s'en va. Il arrive près de l'école et rencontre un écolier en train d'écrire sur son pa- pier avec un petit morceau de bois ; il lui dit :

Écolier, écolier ! comme tu es bête d'écrire sur ton papier avec un petit morceau de bois ! Voilà une plume, taille-la, fais ton devoir.

L'écolier prend la plume, la taille et fait son devoir. Petit-Jean se met à pleurer et dit à l'éco- lier :

Écolier, écolier ! je ne sais pas ça ! Rends- moi ma plume, la plume que j'ai eue avec| le pi- geon, le pigeon qui a pris' mes lentilles, les len- tilles que j'ai eues avec la négresse, la négresse qui a pris mon coco, le coco que j'ai eu avec maman, maman qui a pris ma flèche, la flèche que j'ai eue avec papa, papa qui a pris ma saute- relle, une sauterelle que j'ai trouvée pendant que je jouais.

L'écolier lui donne un vieux cahier.

Petit-Jean s'en va. 11 arrive devant une forge et voit le forgeron qui allumait son feu avec de la paille mouillée ; il lui dit :

Forgeron, forgeron ! comme tu es bête

ZISTOIRE PTIT ZEAN LAQ.UÉE BEIF 59

gagne av manman, manman qui fine prend mo flèce, flèce mo fine gagne av papa, papa qui fine prend mo sauterelle, sauterelle mo fine gagne dans mo badinaze.

Pizon donne li éne plime.

Ptit Zean allé; li arrive a cote' lécole, li zoinde éne zécolier qui après écrire dans papier av éne ptit morceau dibois, li dire li :

Zécolier, zécolier, coment to bête écrire dans papier sembe éne ptit morceau dibois ! Avlà éne plime, taille li, faire to louvraze.

Zécolier prend plime, taille li, faire so lou- vraze. Ptit Zean comence ploré, li dire zécolier :

Zécolier, zécolier, mo napas cône ça ! Rende mo plime, plime mo fine gagne av pizon, pizon qui fine prend mo lentii, lentii mo fine gagne av ningresse, ningresse qui fine prend mo coco, coco mo fine gagne av manman, manman qui fine prend mo flèce, flèce mo fine gagne av papa, papa qui fine prend mo sauterelle, sauterelle mo fine gagne dans mo badinaze.

Zécolier donne li éne vie cahier.

Ptit Zean allé; li arrive divant éne laforze, U trouve forzeron qui après allime so difé av lapaille mouillé, li dire li :

Forzeron, forzeron, cornent to bête allime

40 HISTOIRE DE PETIT-JEAN dUEUE-DE-BŒUl'

d'allumer ton feu avec de la paille mouillée ! Voilà du papier sec, prends-le, allume ton feu.

Le forgeron prend le papier et allume son feu. Petit-Jean se met à pleurer et dit au forgeron :

Forgeron, forgeron! je ne sais pas ça! Rends-moi mon papier, le papier que j'ai eu avec l'écolier, l'écolier qui a pris ma plume, la plume que j'ai eue avec le pigeon, le pigeon qui a pris mes lentilles, les lentilles que j'ai eues avec la négresse, la négresse qui a pris mon coco, le coco que j'ai eu avec maman, maman qui a pris ma flèche, la flèche que j'ai eue avec papa, papa qui a pris ma sauterelle, une sauterelle que j'ai trouvée pendant que je jouais.

Le forgeron lui donne une queue de bœuf.

Petit-Jean s'en va. Il arrive au bord de la mer; il enterre la queue de bœuf dans le sable et en laisse un petit bout dehors. Il court à la maison du roi, se met à pleurer et lui dit :

Mon roi, mon roi, donne-moi cinquante hommes pour que j'aille retirer mon bœuf qui s'est enterré dans le sable, mais qui a encore le bout de la queue dehors.

Le roi lui donne les cinquante hommes. Ils arrivent au bord de la mer et tirent sur la queue de bœuf, la queue de bœuf sort.

Petit- Jean retourne chez le roi, il se met à pleurer et dit:

ZISTOIRE PTIT ZEAN LAQUÉE BEIF 4I

to difé av lapaille mouillé ! Avlà papier sec, prend li, allime to difé.

J^orzeron prend papier, allime so difé. Ptit Zean comence ploré, li dire forzeron :

Forzeron, forzeron, mo napas cône ça. Rende mo papier, papier mo fine gagne av zéco- lier, zécolier qui fine prend mo plime, plime mo fine gagne av pizon, pizou qui fine prend mo lentii, lentii mo fine gagne av ningresse, nin- gresse qui fine prend mon coco, coco mo fine gagne av manman, manman qui fine prend mo flèce, flèce mo fine gagne av papa, papa qui fine prend mo sauterelle, sauterelle mo fine gagne dans mo badinaze.

Forzeron donne li éne laquée beif.

Ptit Zean allé; li arrive bord lamer. Li entére laquée beif dans lasabe, li quitte éne ptit boute dohors. Li couri lacase léroi, li cômence ploré, li dire léroi :

Léroi, léroi, donne moi cinquante dou- moundes pour mo aile tire mo beif qui fine en- terre dans lasabe so boute laquée dohors.

Léroi donne li cinquante doumoundes. Zaute arrive bord lamer, zaute hisse laquée beif, laquée beif sourti.

Ptit Zean tourne lacase léroi, li comence ploré, li dire léroi :

42 HISTOIRE DE PETIT-JEAN aUEUE-DE-BŒUF

Mon roi, mon roi ! ces" gens-là ont cassé la queue de mon bœuf; mon bœuf est allé au fin fond du sable, mon bœuf est perdu !

Ce roi-là avait bon cœur : il fait présent d'une vache à Petit-Jean.

Ce jour-là, ce fut la dernière fois qu'au pays de Maurice je vis une sauterelle se changer en vache.

Notre portefeuille contient quatre contes coulés dans ce moule, et deux ou trois versions de chacun d'eux. Nous savons de plus qu'il existe plusieurs autres histoires de la même facture. C'est donc une forme dont nous devons tenir compte. Lindor n'a cependant pas inventé le procédé ; les scies d'atelier sont plus vieilles encore que lui :

Quand les poules vont aux champs, La première va par devant, La seconde suit la première,

ZISTOIRE PTIT ZEAN LAaUÉE BEIF 43

Léroi, léroi, zense fine casse laquée mo beif, 1110 beif fine aile dans fond lasabe, mo beif perdi.

Léroi gagne bon keir : li faire ptit Zean cadeau éne vace.

Ça zour-là, dernier fois qui dans paye Maurice mo fine voir éne sauterelle qui fine vine éne vace!

et tout le poulailler défile ; plus il est nombreux, plus la chose est spirituelle.

Nous avons choisi pour spécimen du groupe : « Ptit Zean laquée beif, » dont le dénoûment du moins a quelque origina- lité, bien que ce dénoûment lui-même soit non une invention, mais une adaptation du conteur noir.

V HISTOIRE DU BONHOMME ERANCŒUR

|L y avait un bonhomme qui s'appelait le bonhomme Francœur.

Le bonhomme Francœur avait une vache, mais une vache si maigre, si maigre, qu'un jour elle en mourut. Francœur l'écorche, tiré sa peau et la met à sécher.

Quand la peau est sèche, le bonhomme la prend, la met sur sa tête et va la vendre. Fran- cœur entre dans toutes les maisons, dans toutes les boutiques, mais personne ne veut acheter sa peau.

Le bonliomme Francœur, en marchant tou- jours, arrive dans une forêt. Il est las, il s'assied au pied d'un arbre.

Au milieu de son repos, il entend placata ! pla- cata ! C'était une bande de quarante voleurs qui

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V ZISTOIRE BONHOMME FLANQUÈRE

'^î=î--=^ I éna éne bonhomme appelé bonhomme

.^rèi31 Bonhomme Flanquère ti éna éne vace. A force vace maigue, éne zour vace mort. Bonhomme Flanquère corce li, tire so lapeaii, méte sec.

Lhére lapeau fine sec, bonhomme prend lapeau là, méte li làhaut so latéte, aile vende 11. Bon- homme rente lacase doumounde, rente tous la- boutiques ; personne napas voulé acéte lapeau là.

Cornent bonhomme Flanquère marcé, marcé, li arrive dans grandbois. Lazambe lassé à force pile cimin, li assise embas éne pied zarbe.

Dans son posé là, avlà li tende placata, pla- cata; éne bande quarante voleirs qui vine

46 HISTOIRE DU BONHOMME FRANCŒUR

arrivaient à cheval. Le bonhomme a peur qu'ils ne l'aperçoivent, et monte dans l'arbre avec sa peau de vache.

Les voleurs arrivent, arrêtent leurs chevaux et s'asseoient au pied de l'arbre môme Francœur est monté.

Ils tirent tous de leur poche l'argent qu'ils oni volé, et le mettent en tas pour faire le par- tage.

Quand le bonhomme voit ce monceau d'or et d'argent, il en a des éblouissements. Ses mains tremblent, la peau de vache s'échappe. La peau était sèche : badabam, bam! la peau tombe au milieu des voleurs. Les voleurs ne savent pas ce que c'est; ils lâchent l'argent, sautent sur leurs chevaux et piquent des deux. Francœur descend, fait main basse sur l'argent et l'emporte chez lui.

Francœur achète une belle voiture et deux chevaux. Il va 'au bazar, achète un sou de lé- gumes et donne un louis. Le marchand lui donne le reste de sa pièce, il refuse de le prendre.

Le domestique du roi, qui a vu la chose, re- tourne chez son maître et lui dit :

Je viens de rencontrer le bonhomme Fran- cœur au bazar ; il a acheté pour un sou de lé- gumes et a donné un louis. Quand le marchand lui a rendu^sa monnaie, il n'a pas voulu la re- prendre.

ZISTOIRE BONHOMME FLANQ.UERE 47

làhaut couvais. Bonhomme peir zaute trouve li : li monte dans pied zarbe av so lapeau vace.

Voleirs vini, arrête couvais, assise ziste cnbas pied à cote bonhomme Flanquère monté.

Zaute tous tire dans poce larzent zaute fine volor ; zaute méte en tas pour faire lapartaze.

Cornent bonhomme Flanquère trouve ça bande larzent là, son lizié manimani. So lamain trem- blé, li largue lapeau vace. Lapeau sec : badabam, bam ! lapeau tombe dans milié voleirs. Voleirs napas coné qui çiça ; zaute largue larzent, saute lahaut couvai, piqué. Flanquère dicendé, pèse larzent, amène dans so lacase.

Flanquère acéte éne belbel calèce av cou- vais. Li aile bazar, li acéte éne cace léguimes, li donne cinque piasses. Lhére rende li lamonaie, li napas oulé prend.

Domestique léroi trouve ça, li tourne lacase so maite, li dire léroi :

Mo trouve bonhomme Flanquère bazar; li acéte éne cace léguimes, li donne cinque piasses ; coment marçand rende li so restant lamonaie, li napas vlé prend.

40 HISTOIRE DU BONHOMME FRANCŒUR

Le roi est étonné.

Allez me chercher le bonhomme Francœur; amenez-le-moi.

Francœur vient, le roi lui demande :

Mais donc as-tu trouvé toiit cet argent- là?

Francœur lui dit :

J'avais une vache, ma vache est morte. Je l'ai écorchée et j'ai mis sa peau à sécher. Quand la peau a été bien sèche, je l'ai vendue. Voilà comme j'ai eu beaucoup d'argent.

Voilà le roi jaloux. Il se dit : « Mais moi qui ai d'immenses troupeaux de bœufs, si je les fais tuer pour vendre les peaux, j'aurai certainement plus d'argent que Francœur. »

Le roi fait tuer tous ses bœufs, on les ccorche, on met les peaux à sécher. Puis il fait charger les peaux sur une charrette et les en- voie vendre. Personne n'en veut. La charrette roule, roule tant et tant que les peaux pour- rissent et qu'on est oWigé de les jeter tant elles puenl.

Le roi en colère court chez Francœur, Lorsque F'rancœur voit de loin le roi qui arrive, il met vite une marmite de soupe sur un grand feu. Quand la marmite bout bien fort, il la tire du feu et la pose au milieu du gniud chemin. La

ZISTOIRE BONHOMME FLANQ.UERE 49

Léroi tonné :

Aile çace moi bonhomme Flanquère, amène li ici.

Lhére Flanquère fine vini, léroi dimande li comme ça :

Mais, acote to fine gagne tout ça larzent là, donc ?

Flanquère dire li :

Mo gagne éne vace ; vace fine mort ; mo corce li, mo méte so lapeau sec; lhére lapeau bien sec, mo vende li : ça même mo fine gagne bonbon morceau larzent.

Léroi blizé bavé. Li maziné : « Mais moi qui gagne grandgrand troupeau beifs, quand mo touye zaute pour vende zaute lapeau, mo va gagne plis boucoup larzent qui Flanquère. »

Léroi faire touye tout so beifs, li faire tire tout lapeau, li mette lapeau sec, li çarze lapeau sec lahaut çarette, li envoyé vende. Personne napas voulé aceté. Çarette roulé, çarette roulé, lapeau pourri, blizé zété à force li pie.

Léroi en colère, couri lacase Flanquère.

Cornent Flanquère trouve léroi vini dans loin- loin, li mette vitement éne marmite lasoupe la- haut grand difé. Lhére marmite bien bouï, li tire li lahaut difé, li mette li dans miliè grand cimin.

50 HISTOIRE DU BONHOMME FRANCŒUR

marmite bout. Francœur saisit son fouet et as- somme la marmite. La marmite bout.

Le roi arrive. Il regarde et dit à Francœur :

Mais, que fais-tu donc ?

Mon roi, je fais bouillir ma soupe.

C'est ta manière de ûiire bouillir la soupe ?

Mais oui, mon roi. Pourquoi faire du bois? Voyez vous-même, de vos yeux, si l'eau ne saute pas dans la marmite?

Dès que le roi est de retour chez lui, il appelle son cuisinier.

Apporte ta marmite ; mets dedans tout ce qu'il faut pour la soupe.

Le cuisinier revient.

Maintenant, pose la marmite au milieu du chemin ; prends ton fouet, assomme la marmite, et la soupe bouillira.

Le cuisinier assomme la marmite ; la marmite ne bout pas.

Mais plus fort donc ! Tape plus dur ! As - somme-la !

Le cuisinier se dresse de toute sa hauteur ; le fouet ronfle, la marmite culbute et toute la soupe froide avec.

Le roi est furieux. Il envoie quatre gardes de la police empoigner Francœur. Les gardes le

ZISTOIRE BONHOMME FLANCIUÈRE 5 I

Marmite bouï. Flanquère pèse so fouète, assomme marmite. Marmite bouï.

Léroi vini, li guété, li guétc; H dire Flan- quère :

Mais qui to après faire là, donc ? Flanquère dire li :

Mo roi, mo après bouï mo lasoupe.

Ça même to magnière bouï to lasoupe ?

Ça même, mo roi ! Guéte dans vous liziés sipas dileau napas saute sauté dans marmite ?

Lhére léroi fine tourne dans so lacase, li appelé so cousinier :

Amène marmite et mette làdans tout quiqçose qui bisoin pour lasoupe.

Cousinier vini.

Açthère, pose marmite dans milic cimin, pèse fouéte, assomme marmite : la soupe va bouï .

Cousinier assomme marmite ; marmite napas bouï.

Mais plis fort, donc ! Ronflé ! ronflé même ! Cousinier levé, fouéie ronflé, marmite çaviré :

tout lasoupe dans laterre.

Léroi en colère. Li envÔ3^e quate gardes police tchiombô Flanquère. Gardes pèse Flanquère,

52 HISTOIRE DU BONHOMME FRANCŒUR

prennent, le fourrent dans un sac de goni et l'emportent.

Le sac était un peu bien lourd. En passant de- vant une boutique les gardes se sentent fatigués. Tous ces porte-bâton de la reine sont mous comme tripes, c'est connu. Soudain le plus veule des quatre dit à ses camarades :

Eh vous ! il faut boire un coup : ce sac-là est d'un lourd !

Ils posent le sac au bord du chemin et entrent à la boutique.

Le bonhomme Francœur, dans son sac, écoute, écoute. Il entend venir quelqu'un : c'était un ber- ger qui conduisait trois cents moutons. Quiand le berger est proche, Francœur, dans son sac, com- mence à se lamenter.

Ah! mon Dieu! que vais-je faire? Qui viendra à mon secours? Le roi veut que j'épouse sa fille ; il m'a fait arrêter et mettre dans ce sac. Mais je suis vieux et la princesse est jeune. C'est quand l'eau bout qu'on y met les brèdes, et il y a beau temps que mon eau n'est plus chaude ! Q.ui me viendra en aide ? Qui prendra ma place ?

Le berger l'entend, il lui dit :

Eh vous, bonhomme ! Si vous voulez, je prendrai votre place.

Grand merci, mon noir! le bon Dieu vous bénira ! Dénouez le sac.

ZISTOIRE BONHOMME FLANaUERE 53

bourre li dans éne sac gouni, enméné.

Sac lourde, oui! Cornent zaute passe divant éne laboutique, gardes lassé. Zense lapolice là, zense latripe, mo dire vous ! Ene coup ça qui plis faye cien dire av camerades : « zautes ! anons casse éne coup : sac li lourde, oui ! » Zaute pose sac dans bord cimin, zaute rente la- boutique ; çaquéne pour paye so tournée.

Bonhomme' Flanquère dans sac coûté, coûté. Avlà li tende doumoune vini : éne gardien moutons sembe trois cents moutons. Cornent gardien fine arrive proce, Flanquère commence plaigne dans sac : « Ah ! Bondié ! qui mo va faire? qui va soulaze moi? Léroi voulé mo marié so fille, tchiombô moi, mette moi dans ça sac là. Mais moi éne vie doumounde, so fille léroi zène zène. Quand dileau bouï qui mette brèdes; long- temps mo dileau fine frais ! Qui va soulaze moi ? Qui va prend mo place ! »

Gardien moutons tende ça, li dire Flanquère :

Eh vous, bonhomme, quand vous content mo va prend vous place.

Grand merci, monoir! Bondié va soulaze vous. Largue sac.

5 4 HISTOIRE DU BONHOMME FRANCŒUR

Le sac est ouvert, Francœur son. Il met le berger à sa place, il attache le sac, fait de bons nœuds, prend le troupeau de moutons, et s'en va.

Les gardes sortent de la boutique et reprennent ïe sac.

Eh vous ! Vraiment, on dirait que ce sac est moins lourd.

C'est notre coup de sqc qui nous a donné plus de force!

Ils arrivent à la maison du roi, et le roi dit :

Attachez une grosse pierre à ce sac et jetez- le dans le bassin.

Deux ou trois jours s'écoulent. Voilà Fran- cœur qui passe devant le palais du roi avec ses trois cents moutons. Le domestique du roi l'aperçoit ; il court, et dit au roi :

Mon roi, mon roi! voilà le bonhomme Francœur qui passe ! Regardez-le avec son trou- peau de moutons!

Le roi fait arrêter Francœur ; il lui demande il a eu tant de moutons.

Dans le bassin, mon roi. Grand merci à vous de m'avoir Hiit jeter dedans. Quand j'aurai vendu les trois cents que voici, je retournerai en chercher d'autres.

Le roi dit :

Tout de bon ! Eh bien, mettez-moi dans un sac, jetez-moi dans le bassin !

ZISTOIRE BONHOMME FLANQ.UÈRE 35

Sac largué, Flanquère sourti. Li mette gardien moutons dans so place, li amarre sac, li prend troupeau moutons, li allé.

Avlà gardes police sourti laboutique, zaute lève suc.

Et vous ! coment dire sac moins lourde, oui !

Name cannes av nous, ça même qui donne nous lafôrce.

Lhére zaute fine arrive lacasc léroi, léroi dire :

Amarre éne gros roce av ça sac là, zette dans bassin.

Sipas trois zours passé. Avlà Flanquère passe divant laporte léroi sembe so trois cents moutons. Domestique léroi trouve li, li galpé, li dire léroi :

Mon roi, mon roi ! alà bonhomme Flan- quère passé ! Guette li av so bande moutons !

Léroi faire arrête Flanquère; li dimande li acote li fine gagne tout ça moutons là.

Dans bassin, mon roi ! Grand merci vous fine zette moi làdans ; lhére mo va fini vende ça trois cents là, mo va aile çace lautes.

Léroi dire :

Tout de bon ! Eh ben, mette moi dans sac, zette moi dans bassin !

50 HISTOIRE DU BONHOMME FRANCŒUR

On met le roi dans un sac de goni, on le jette dans le bassin. L'eau s'ouvre, fait de grands ronds, le sac coule.

Francœur au bord du bassin se met à danser un séga et il chante :

« Moutons ne sont pas cabots,

Mon roi ! Moutons ne sont pas cabots. »

Et Francœur retourne chez lui en riant.

L'invention est toute française, mais l'exécution bien créole. Force détails absolument nôtres : ce sont bien des constables de notre pays que les gardes qui transportent Francœur dans le sac,

ZISTOIRE BONHOMME FLANaUÈRE $7

Mette léroi dans sac, zette li dans bassin. Dileau ouvert, faire grand lérond, sac coulé.

Flanquère dans bord bassin pique éne séga, li çanté :

« Moutons napas cabots,

Mon roi ! Moutons napas cabots. »

Flanquère tourne so lacase; li rié.

et le séga final au bord du bassin ne se danse, ou plutôt ne se dansait ainsi, qu'à Maurice.

VI

HISTOIRE D'UN OISEAU

QUI PONDAIT DES ŒUFS D'OR

jL y avait une fois un chasseur qui chassait les oiseaux.

Un jour il prit un oiseau qui avait le plumage doré. Chaque matin cet oiseau-là pon- dait un œuf, et le chasseur vendait cet œuf au cuisinier du roi. Lorsque le cuisinier cassa le pre- mier œuf pour le cuire, il trouva dedans une boule d'or. Le cuisinier, qui était fin, n'en dit ja- mais rien à sa maîtresse : « Suis-je une bête, moi ! » Tous les matins il gardait la boule d'or pour lui.

Un jour la reine a besoin d'un œuf pour flurc

VI

ZISTOIRE ÉNE ZOZO

QUI TI POXDE DIZEF LOR

I éna éne fois éne çasseir qui aile laçasse zozos.

Ene zour li fine maille éne zozo qui éna plimes doré. Tous bomatin ça zozo ponde éne dizef. Çasseir vende ça dizef cousinier léroi. Lhére cousinier casse dizef pour couit li, li trouve éne boule lor dans dizef. Cousinier malinbougue : zamais li dire ça sembe so maitresse. « Sipas mo béte, moi ! » Tous bomatin li garde ça boule lor pour li.

Fne zour Madame léroi bisoin éne dizef pour

60 OISEAU aUI PONDAIT DES ŒUFS d'oR

un gâteau. Elle va à la cuisine, le cuisinier n'est pas là. Elle prend un œuf dans le panier et le casse. Me croirez- vous? Une boule d'or roule à terre. La reine se baisse, ramasse la boule, la soupèse dans sa main... le cuisinier rentre.

Eh vous, mon garçon, avez-vous eu cet œuf-là ?

Cet œuf-là? C'est un œuf que j'ai acheté d'une bonne femme qui se nomme bonne femme Laurelte, et dont le mari est chasseur d'oi- seaux.

La reine ne dit rien et s'en va.

La reine avait un fils. Un jour que le jeune prince se promenait, il passe devant la case de bonne femme Laurette et entre. Il aperçoit l'oi- seau, il le regarde, le regarde : l'oiseau était joli comme jamais oiseau n'a été joli.

Eh vous, bonne femme, vendez-moi donc cet oiseau.

Non, mon prince, mon oiseau n'est pas à vendre.

Le prince prend l'oiseau, joue avec, le tourne, le retourne. Il lève par hasard une de ses ailes; il y voit des caractères écrits ; le prince lit :

« Celui qui mangera ma tête aura un sac d'ar- gent tous les matins ; celui qui mangera mon cœur aura un sac d'or tous les soirs. »

ZISTOIRE ÉNE ZOZO Q.UI TI PONDE DIZEF LOR 6l

faire gâteau. Li aile la cousine; cousinier napas là. Li prend éne dizef dans pagnier; li cassé; qui ous croire ? Boule lor roule enbas. Madame léroi baissé, ramasse boule, sipèse, sipèse li dans so lamain... Cousinier rentré.

Eh vous, mon garçon, acote vous gagne dizef ?

Ça, éne dizef mo fine aceté sembe éne bonnefemme appelé bonnefemme Laurette, qui so mari çasseir zozos.

Madame léroi napas dire narien, li allé.

Lareine gagne éne garçon. Avlà éne zour, cornent garçon après promené, li passe divant lacase bonnefemme Laurette, li rentré. Li trouve zozo là, li guette guette li : zozo zoli coment zamais zozo zoli.

Eh vous, bonnefemme; mais vende moi vous zozo, donc !

Napas ça, Msié ! Zozo napas pour vende !

Garçon léroi badine badine av zozo, vire vire li; éne coup li lève so lézaile; iéna quiqçose écrire en bas lézaile, garçon lire :

« Ça qui manze mo latéte va gagne éne sac larzent tous bomatins ; ça qui manze mo lékeir va gagne éne sac lor tous asoirs. »

62 OISEAU Q.UI PONDAIT DES ŒUFS d'oR

Le prince ne dit rien, il laisse l'oiseau, retourne chez sa mère et lui raconte tout.

Ils réfléchissent tous les deux.

Bonne femme Laurette avait une fille. La reine dit à son fils :

Sais-tu ce qu'il faut faire? Il faut que tu épouses la fille de la bonne femme Laurette, et l'oiseau t'appartiendra.

Le prince court chez Laurette et lui dit :

Eh vous, bonne femme, je suis amoureux de votre fille: je veux l'épouser; donnez-la-moi. Qu'en dites-vous ?

Fi, fi! Monsieur! ça n'est pas bien de se moquer des gens ! Vous êtes prince, ma fille est une humble fille; comment voulez-vous que je croie que votre mère voudra pour bru une fillo en robe de goni?

Mais, bonne femme, c'est maman elle-même qui m'a envoyé vous demander votre fille en mariage !

La bonne femme rit et secouant la tète :

Eh vous. Monsieur, vous aimez à plaisan- ter, oui!

Le prince retourne chez sa mère et lui dit que la bonne femme Laurette se figure qu'on veut se moquer d'elle, qu'il faut qu'ils y aillent tous deux ensemble.

ZISTOIRE ÉNE ZOZO QJjl TI PONDE DIZEF LOR 63

Garçon napas dire narien; li quitte zozo, li tourne lacase so manman, li raconte li tout çaça.

Zaute maziné.

Bonnefemme Laurette gagne éne ptitfille. Lareine dire so garçon :

To coné qui nous bisoin faire? To va marié sembe ptit fille bonnefemme Laurette : to va gagne so zozo.

Garçon léroi couri lacase Laurette, li dire H coume ça :

Eh vous, bonne femme! Mo bien content vous mamzelle, mo vlé marié av li, donne moi li ; qui vous dire?

Houn ! houn ! Msié ! napas baingne av doumoune. Vous éne fils léroi, mo pitit éne faille faille zéne fille : coment vous voulé mo croire qui vous manman va content éne belle-fille larobc gouni ?

Mais, bonne femme, manman même qui fine envoyé moi dimande vous pour marié sembe vous pitit !

Bonnefemme rié, li sacouye latéte :

Eh vous, Msié ! vous enfoutant, oui ! Garçon léroi tourne lacase so manman, li dire

li qui bonnefemme Laurette croire qui li cause bagout ; zaute bisoin aile ensembe.

64 OISEAU aUI PONDAIT DES ŒUFS D OR

La reine saisit son châle, prend son chapeau, met ses bottines, et ils retournent chez Laurette. La reine demande à la bonne femme la main de sa fille pour son garçon ; la bonne femme est toute joyeuse et remercie le bon Dieu.

Alors le prince prenant la parole :

Mais j'y mets une condition : « Le jour de notre mariage, on tuera l'oiseau aux plumes do- rées, et l'on mettra à part son cœur et sa tête pour que je les mange. »

Le jour du mariage arrivé, le prince donne l'oiseau au cuisinier et lui dit : « Mets de côté la tête et le cœur; fais-les-moi cuire, mais sans massala, je ne l'aime pas. »

Il faut que vous sachiez que la bonne femme Laurette avait deux garçons, et ces deux garçons- savaient lire parce qu'ils étaient allés à l'école du Gouvernement. Eux aussi ils avaient lu sous les ailes de l'oiseau. Ils étaient à l'affût auprès de la cuisine. Le cuisinier sort. Ils entrent, volent dans la marmite le cœur et la tête de l'oiseau, et ils se sauvent.

Lorsque le cuisinier met l'oiseau sur la table, le cœur n'y est pas, la tête non plus.

Voilà le prince, vous dis-je, dans une colère terrible. Il cherche les fils de bonne femme Lau- rette pour les tuer. Mais les deux voleurs, dans leur fuite, entrent

ZISTOIRE ÉNE ZOZO Q.UI TI PONDE DIZEF LOR 65

Lareine pèse so cale, mette çapeau, passe bot- tines dans so lipieds ; zaute tourne lacase Lau- rette. Lareine dimande bonnefemme lamain so mamzelle pour so garçon ; bonnefemme content, li dire grand merci Bondié.

Alà garçon léroi causé :

Mais mo faire éne condition : « Zour nous pour marié, va touye zozo plimes doré, et so lékeir av so latéte va mette éne coté pour mo manzé. »

Zour mariaze vini. Garçon léroi donne zozo cousinier, dire li : « Mette éne coté so latéte av so lékeir, couit zaute, mais napas bisoin mette massala : mo napas content. «

Faut vous coné qui bonnefemme Laurette gagne garçons ; et ça garçons-là cône lire à cause zaute aile lécole Gouvernement. Zaute aussi lire enbas lézailes zozo. Zaute veille veillé dans coin lacousine ; cousinier sourti, zaute ren- tré, zaute volor lékeir av latéte zozo dans mar- mite, zaute vanné.

Lhére cousinier apporte zozo lahaut latabe, lékeir napas, latéte napas.

Avlà garçon léroi, mo dire vous, fine rentre dans éne mauvais encolère. Li rôde pitis bonne- femme Laurette pour touye zaute.

Mais ça pitits là, cornent zaute sauvé, zaute

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66 OISEAU Q.UI PONDAIT DES ŒUFS d'oR

dans la maison d'un loup. Le loup saute dessus, et les mange.

Le conte est-il tout entier d'invention créole ? Du moins cer- tains détails sont de notre crû ; la reine, par exemple, n'a guère pu régner qu'à la Villebague ou aux Trois-Ilôts.

Le conte s'arrête plutôt qu'il ne finit ; c'est un de ceux et

ZISTOIRE ÉNE ZOZO Q.UI TI PONDE DIZEF LOR 67

rente lacase éne louloup. Louloup tchiombô zaute, manze zaute.

ils sont nombreux que nous avons laissés à plat sur le che- min où le conteur les a oubliés sans prendre la peine de se baisser pour les relever.

4^

VII

HISTOIRE D'UN MALIN DRÔLE

jL y avait une fois une vieille bonne femme qui avait un fils, mais le pauvre garçon était la bêtise même. Un jour sa mère l'envoie acheter une hache au bazar. En revenant, il joue tout le long du chemin avec la hache : il frappe, il coupe. Il va rentrer dans la maison quand il voit le petit mouton de sa mère en train de brouter l'herbe dans la cour. Il crie : « Maman, maman ! re- gardez quelle fameuse hache je vous ai achetée ! » et il abat d'un seul coup la tête du mouton. Sa mère se fâche, lui dit des injures, et lui demande pourquoi il n'a pas mis la hache dans une char- rette de paille; ce malheur-là ne serait pas arrivé. Voilà cette grosse bête qui pleure, qui pleure et qui demande pardon à sa mère.

VII

ZISTOIRE ÉNE MALINBOUGUE

I éna éne fois éne vie bonnefemme qui ti gagne éne garçon, mais pauvre bougue bête bête même. Ene zour so manman envoyé li acète ène lahace bazar. Lhére li tourné li nèque zoué zoué av ça lahace là, cogné, coupé. Cornent li pour rente lacase, ptit mouton so man- man té après manze Iherbe dans lacour ; li crié : « Manman, manman, guété qui famé lahace mo fine acète pour vous ! » et li saute latête mouton ène coup même. So manman pèse ène colère, zoure li, dire li qui faire li napas mette lahace dans ène çarette lapaille ; malheir napas va arrivé. Alà ça grand bébète ploré, ploré, li di- mande pardon so manman.

70 HISTOIRE D UN MALIN DRÔLE

Une autre fois, la bonne femme l'envoie acheter des aiguilles et lui dit : « Tu te rappelles l'histoire de la hache ! ne va pas me perdre mes aiguilles, au moins ! » Il part et revient. La bonne femme lui demande : « Eh bien! mes aiguilles? N'ayez pas peur, maman, elles ne sont pas perdues ; en revenant, j'ai rencontré la charrette de M. Jean, je les ai éparpillées dans la paille. » La bonne femme crie après lui : « Pourquoi ne les as-tu pas piquées dans ton chapeau ! Voilà mon argent encore perdu. »

Un autre jour, sa mère l'envoie acheter du beurre et lui dit : « Tu te souviens des aiguilles ! ne va pas encore me perdre mon beurre. » Il va, achète le beurre et le met dans son chapeau. Le soleil piquait; il fait fondre le beurre, le beurre coule sur sa figure, sur ses habits, il rentre à la maison sale comme un cochon. Sa mère lève les bras au ciel : « Pourquoi le bon Dieu t'a-t-il mis sur la terre ! Imbécile, va ! »

Un mois environ se passe. Sa mère kii donne deux poulets à aller vendre. Il ne sait pas ache- ter, peut-être saura-t-il vendre : « Mais ne va pas donner ces poulets pour le premier prix qu'on t'offrira, attends le second. Bien sûr, maman, que j'attendrai le second prix; me prenez-vous pour une bête? » Il s'en va. Il rencontre un cui- sinier, le cuisinier lui demande combien ses pou-

ZISTOIRE ÉNE MALINBOUGUE 7I

Ene laute fois bonnefemrae envoyé li acète zaigouïes, li dire li : « To souvini zalïaire lahace, napas bisoin perdi ça zégouïes là, oui! » Li allé, li tourné. Bonnefemme dimande li : « Eh ben! acote zégouïes ? Napas peir, manman, zaute napas perdi : Ihère mo tourné mo zoinde ça- rette Msié Zean, mo fine fane zaute dans la- paille. » Bonnefemme guèle ave li : « Qui faire to napas pique zaute dans to çapeau ! avlà mo larzent perdi encore. »

Ene laute zour manman envoyé li acète dibeirre, li dire li : « To souvini zaffaire zégouïes, napas perdi dibeirre encore. )> Li allé, li acète di- beirre, li mette dibeirre dans so çapeau. Soléye piqué, fonde dibeirre ; dibeirre coule làhaut so figuire, làhaut so linze, li rente lacase sale cô- ment ène cocon. So manman nèque lève lamains en lair : « Qui faire Bondié mette toi làhaut la terre ! bourrique va ! »

Alà quiquefois ène mois passé. So manman donne li volailles pour aile vende : aceté li napas cône, quiquefois vende li va coné : « Mais napas bizoin donne ça volailles premier prix qui zense va offert toi, attende second prix. Bien sir, manman, mo va attende second prix; vous croire mo bête? » Li allé. Li zoinde éne cousinier, cousinier dimande li combien so

HISTOIRE D UK iMALIX DROLE

lets. « Faites votre prix vous-même. » Le cuisi- nier prend les poulets, les tâte, les soupèse : « Sept livres dix sous, si vous voulez. C'est votre premier prix, quel est votre second ? » Le cuisinier veut se moquer de lui et lui dit six livres cinq sous. « Prenez-les pour six livres cinq sous : je ne vends jamais que sur le second prix. » Il revient à la maison et raconte à sa mère. La bonne femme est furieuse ; elle veut le battre, il est obligé de se sauver.

Cette fois-là, la bonne femme lui donne à aller vendre un mouton : « Mais, pour mon mouton, ne fais pas comme pour mes poulets ! Écoute bien ce que je vais te dire. Les gens te feront un prix : laisse-les monter, monter jusqu'à ce que ça ne soit plus possible. Alors seulement tu donne- ras le mouton. Tu as entendu, n'oublie pas ce que je t'ai dit. w II s'en va. Il rencontre un bou- cher; le boucher lui offre huit roupies. « Impos- sible ça; il faut que vous montiez. » Le fils du boucher, qui connaissait le pauvre diable, tire son père par la manche et lui dit : « Papa, ne vous en mêlez pas, laissez-moi, je sais comment faire l'affaire avec lui. » Il y avait près d'eux une échelle dressée contre un mur, le fils du boucher monte ; sur le premier barreau de l'échelle, il crie « sept roupies » ; il monte, il crie « six roupies » ; il monte, il crie « cinq roupies » ;

ZISTOIRE EMH MALIXBOUGUE 73

poules. « Faire vous prix vous même. » Cousi- nier prend volailles, tâte tâté : « Sept lives dix sous, quand vous content. Ça vous premier prix, qui vous second? » Cousinier voulé baigne ave li, li dire li six lives cinq sous. « Prends six lives cinq sous : touzours second prix qui mo vende. » Li tourne lacase li raconte ça so manman. Bonnefemme firié, voulé batte li, li blizé lofé.

Ça fois bonnefemme donne li éne mouton pour aile vende : « Mais pour mo mouton napas faire coment to faire pour mo volailles ; coûte bien ça qui mo causé. Zense va faire toi ène prix, laisse zaute monté, monté zisqu'à naplis capabe; Ihère to va donne mouton. To fine tende, napas blyié ça qui mo fine dire toi. » Li allé. Li zoinde ène boucer; boucer offert li houite roupies. « Napas moyen ça, faut vous monté, » Garçon ça boucer qui conne ça pauve bougue là, tire lamance so papa, dire li : « Papa, napas mêle làdans, laisse moi, mo coné coment faire zafïaire ave li. » iéna éne zécelle appiye dans miraille à côte zaute ; garçon boucer monté ; pre- mier barreau lécelle li crie : « Sept roupies » ; li monté, li crie : « Six roupies » ; li monté, li crie : « Cinq roupies « ; Ibère li làhaut même, napas barreau encore, li crie : « roupies, et

74 HISTOIRE D UN MALIN DROLE

une fois qu'il est tout à fait en haut, sur le der- nier échelon, il crie : « deux roupies ! et tu vois que je ne puis monter davantage. Eh bien ! puisqu'il n'y a plus moyen de monter davantage, qu'y faire? Prends le mouton, donne les deux roupies. » Il retourne à la maison, donne à sa mère les deux roupies et lui raconte toute l'affaire. La bonne femme saisit un manche à balai, tombe sur lui et, lui prend mesure. Le pauvre diable ra- masse un coup sur la tête et devient fou.

Depuis ce jour-là, je ne l'ai jamais revu au bazar.

C'est une copie presque servile du français. Nous ne donnons

ZISTOIRE ÉME MALINBOUGUE 75

rao naplis capabe monté, to trouvé ! Eh ben ! naplis capabe monté, qui à faire? Prend mouton, donne roupies. » Li tourne lacase, li donne manman so roupies, li raconte li tout zaffaire. Bonnefemme pèse ène lamance balié, tombe làhaut li, misire li; pauve bougue souque ène coup dans latête, li vine fou.

Dipis ça zour zamais mo trouve li encore vine bazar.

le conte qu'à titre de renseignement sur la façon dont Lindor comprend la traduction littérale.

@â^©@©®©®®©©s^@âl

VIII HISTOIRE DE JEAN ET DE JEANNE

jL y avait une fois un bonhomme loup et sa bonne femme. Ils avaient une petite fille appelée Jeanne, et dans leur maison il y avait un petit garçon appelé Jean, un enfant abandonné que la bonne femme du loup avait ra- massé sur le grand chemin.

Souvent le bonhomme loup disait à sa femme : « Comme j'ai envie de manger Jean! » Mais la bonne femme ne voulait pas, parce que Jean était leur domestique, qu'il était toujours à son ou- vrage, travaillait proprement et ne répondait ja- mais. Petite Jeanne aussi aimait beaucoup Jean, parce que Jean était bien bon pour elle, jouait avec elle, l'amusait et faisait tout ce qu'elle vou- lait.

Un jour bonhomme loup mène Jean au bord de la forêt et lui dit :

vc- v^sy v«-- <»îy vt^v.^ v«_*^iy vc-s,<»y vu-v.«£y vc-v,^

VIII ZISTOIRE ZEAN AV ZEANNE

fcfStsfti éna éne fois éne bonhomme loulou av M j,^ so bonnefemme. Zaute gagne éne ptit lE^s^l fille appelle Zeanne, et dans zaute lacase ti éna éne ptit garçon appelle Zean, éne mar- maille qui bonnefemme loulou ramasse làhaut grand cimin.

Souvent bonhomme loulou dire av so bonne- femme : « Côment mo envie manze Zean ! » Mais zamais bonnefemme voulé, à cause Zean qui zaute domestique, touzours dans so louvraze, touzours travaille prope, zamais répondeir. Ptit Zeanne oussi bien content Zean, à cause Zean bien bon pour li, zoué av li, amise li, faire tout ça qui li content.

Ene zour bonhomme loulou amène Zean dans bord grand bois, li dire li :

78 HISTOIRE DE JEAN ET DE JEANNE

Voilà des arbres, voilà une hache, une scie et un rabot ; fais-moi un navire qui aille partout dans les roches. Il est huit heures; je reviendrai à dix heures. Si le navire n'est pas fini, je te man- gerai !

Petit Jean prend les outils ; il coupe le bois, le taille, le met en place, essaye : ça ne va pas. Que faire? Il prend les outils, les jette loin de lui, tombe sur l'herbe et pleure.

Vers neuf heures et demie arrive Jeanne qui porte à Jean son déjeûner. Elle le voit qui pleure et lui demande :

Mais, Jean, qu'as-tu donc à pleurer? qu'est- ce qui te fait pleurer? pourquoi as-tu du cha- grin?

Et tirant son mouchoir de sa poche, elle essuie les yeux de Jean. Jean lui répond :

Voyez vous-même, Mamzelle. Votre père m'a donné à faire un navire qui aille partout dans les roches. Quand il reviendra à dix heures, si le navire n'est pas fini, il me tuera, il me man- gera.

Jeanne se met à rire et dit à Jean :

Et c'est ce qui te fait pleurer?

Voilà Jeanne qui prononce quelques paroles à voix basse, et le navire est fini. Jeanne s'en va.

Au coup de dix heures, bonhomme loup re- vient ; il regarde le navire et dit :

ZISTOIRE ZEAN AV ZEANNE 79

Avlà zarbes, avlà éne lahace, avlà éne lascic, avlà éne rabot, arranze moi éne navire qui marce partout dans roces. Li houit hères; dix hères mo tourné. Quand navire napas fini, mo manze

toi!

Ptit Zean prend zoutils, coupe dibois, taillé, mette en place, essaye arranzé : li napas bien. Qui li va faire? Li pèse zoutils, li zette làbas, li tombe dans Iherbe, li ploré.

Neif hères dimi comme ça, avlà Zeanne vini pour amène Zean so manzé. Li trouve Zean après ploré, li dire li comme ça:

Mais, Zean, qui to éna? qui faire to ploré? qui to bisoin çagrin?

Li tire mouçoir dans poce, lisouye liziès Zean.

Zean réponde li :

Guetté, Mamzelle. Ous papa fine donne moi pour faire éne navire qui aile partout dans roces. Lhére li tourne dix heires, quand navire napas fini, li va touye moi, li va manze moi.

Zeanne rié. Li dire Zean :

Ça même qui to ploré ?

Avlà Zeanne cause doucement doucement : na- vire fini. Zeanne allé.

Dix heires sonné. Bonhomme loulou tourné, li guette navire là, li dire :

80 HISTOIRE DE JEAN ET DE JEANNE

Si fait, Jean ! tu es brave comme moi- même.

Le lendemain, bonhomme loup conduit Jean au bord de la rivière. Il lui donne un panier percé et lui dit :

_ Plonge dans cette eau, et tire-moi deux pi- rogues de poisson. Il est huit heures, à dix heures je reviendrai. Si mes deux pirogues de poisson ne sont pas là, je te mangerai.

Jean plonge. Il lève son panier, le panier est vide. Que faire? Il jette le panier, s'assied au bord de l'eau et pleure.

A neuf heures et demie environ, Jeanne arrive pour apporter à Jean son déjeûner. Comme elle voit Jean pleurer, elle lui dit :

Mais, Jean, pourquoi pleurer encore donc? Mais qu'as-tu ?

Voyez, Mamzelle. Votre père m'a donné ce panier percé pour prendre deux pirogues de pois- son. Quand il reviendra, à dix heures, si son poisson n'est pas là, il me tuera, il me mangera!

Pour toute réponse, Jeanne prend le panier et plonge; d'un seul coup, «lie retire de l'eau deux pirogues de poisson.

Jean mange de bon appétit, et Jeanne s'en va.

Dix heures sonnent, le bonhomme loup arrive. Il voit ce grand las de poisson et dit :

ZISTOIRE ZEAN AV ZEANXE

Si fait, Zean ! to brave cornent mo même.

Lcndimain, bonhomme loulou amène Zean bord larivière. Li donne H éne pagnier napas éna fond, li dire li :

Plonze dans dileau là, tire moi pirogues posson. Li houit hères ; dix heires mo tourné. Quand mo pirogues posson napas là, mo va manze toi.

Zean plonzé. Li lève pagnier, pagnier vide. Qui a faire ! Li zette pagnier làbas, li assise dans bord dileau, li ploré.

Approçant neif heires dimi, avlà Zeanne vini pour amène Zean so manzé. Coment li trouve Zean après ploré li dire li :

Mais, Zean, qui faire plore encore, donc ! Mais qui to éna?

Guété, Mamzelle ! Vous papa fine donne moi ça pagnier napas éna fond pour mo tire pirogues posson. Lheire li tourne dix heires, quand so pirogues posson napas là, li va touye moi, li va manze moi !

Zeanne nèque prend pagnier, li plonzé, éne coup même li tire pirogues posson. Zean manze bon keir ; Zeanne allé.

Dix heires sonné, bonhomme loulou vini. Li trouve tout ca bande posson là, li dire :

6

82 HISTOIRE DE JEAN ET DE JEANNE

Si fait, Jean ! tu es brave comme moi- même.

Le lendemain, bonhomme loup conduit Jean sur le sommet'd'une grande montagne. Il donne à Jean une pioche de plomb avec une gratte de plomb et lui dit :

Voici"^une bonne pioche, voici une bonne gratte. Pioche toute cette montagne et plante-la en maïs. Il est huit heures. Quand je reviendrai, à dix heures, si^toute la montagne n'est pas la- bourée, si tout le m.aïs n'est pas poussé, je te mangerai.

Petit Jean^prend[la pioche; il donne un coup, la pioche ploie ; il prend la gratte, il gratte un coup, la gratte se redresse. Rien à faire. Il jette la pioche et la gratte, s'assied sur une roche et se met à pleurer.

Jeanne arrive avec son déjeûner.

Eh toi, Jean ! tu pleures encore, tu pleures toujours ! Mais"qu'est-ce que ça veut dire,. donc?

Voyez vous-même, Mamzellc ! Votre père m'a donné cette méchante pioche avec cette mau- vaise gratte ; il m'a ordonné de fouiller toute la montagne et de planter du maïs. A son retour, si la montagne n'est pas plantée d'un bout à l'autre, si le maïs n'est pas mûr, il me tuera, il m.e mangera.

Jeanne prendîla pioche et en donne un coup ;

ZISTOIRE ZEAN AV ZEANNE 83

Si fait, Zean! to brave cornent mo même.

Lendimain, bonhomme loulou amène Zean làhaut éne grand lamontagne. Li donne Zean éne pioce diplomb sembe éne gratte diplomb, li dire li:

Avlà éne bon pioce, avlà éne bon gratte. Fouille tout ça la lamontagne là, plante maïe. Li houitheires, açthére; Ihére mo tourne dix heires, quand tout lamontagne napas fine fouillé, quand tout maïe napas fine poussé, mo pour manze toi !

Ptit Zean prend pioce, li tape éne coup : pioce ployé ; li prend gratte, li gratte éne coup : gratte dressé. Narien pour faire ! Li zette pioce av gratte; li assise Ihaut éne roce, li ploré.

Zeanne arrive apporte manzé :

Eh toi, Zean ! encore ploré, touzours ploré. Mais qui çaça, donc ?

Guété vous même, Mamzelle ! Vous papa donne moi ça faille pioce sembe ça faille gratte ; li comande moi fouille tout lamon- tagne, plante maïe. Lheire U tourné, quand la- montagne napas fine plante boute en boute, quand maïe napas fine mîr, li pour touye moi, li pour manze moi !

Zeanne prend pioce, pioce éne coup; prend

84 HISTOIRE DE JEAN ET DE JEANNE

elle prend la gratte et gratte un coup : voilà la montagne labourée toute ; le maïs lève, le maïs pousse, le maïs est mûr.

Quand bonhomme loup revient, il voit ça et dit:

Si fait, Jean, si fait va ! tu es brave comme moi-même.

Le lendemain, bonhomme loup réveille Jean au point du jour ; il le conduit dans la cour et lui dit :

Aujourd'hui, c'est ici même que nous tra- vaillerons : il y a un petit ouvrage pour nous deux. Voici une grosse pierre, voilà un œuf de cane. Pose l'oeuf par terre, jette la pierre dessus. Mais prends garde de casser mon œuf! Si l'œuf se casse, je te tue, je te mange !

Pauvre Jean ! comment s'en tirer ? Il met l'œuf par terre, il prend la pierre et la jette, l'œuf s'écrase. Le loup, vous dis-je, pousse un hurle- ment; il saisit Jean, le charge sur son dos, le porte au fond de la cour, ouvre une petite case, le jette dedans et ferme la porte à clef.

En revenant à la maison, le loup rencontre Jeanne à moitié chemin et lui dit :

Va vite à la cuisine, remplis la chaudière, fais bouillir l'eau : j'en ai besoin pour ébouillanter Jean.

Jeanne court à la cuisine ; elle ramasse trois

ZISTOIRE ZEAN AV ZEANNE 8$

gratte, gratte éiie coup : avlà lamontagne fine fouillé boute en boute, maïe levé, maïe poussé, maïe mîr.

Lhére bonhomme loulou tourné, H guette ça, li causé :

Si fait, Zean, si fait va ! to brave cornent mo même.

Lendimain, bonhomme loulou lève Zean grandgrand bômatin, li amène li dans lacour, li dire li :

Azourdi, ici même qui nous pour travaille, éna éne ptit louvraze pour nous dé. Avlà éne gros roce, avlà éne dizef canard. Pose dizef en bas, zette roce lahaut li ; mais prend gare to casse mo dizef! quand dizef cassé, mo touye toi, mo manze toi !

Pauvre Zean! qui magnière li capabe çappé. Li pose dizef enbas, li prend roce, li zété : dizef crasé. Loulou, mo dire vous, largue éne guélé, li tchiômbo Zean, li çarze li Ihaut so lédos, li çarrié li dans fond lacour, ouvert éne ptit lacase, zette li làdans, fréme laclé.

Coment loulou tourne grand lacase, li zoinde Zeanne dans milié cimin, li dire li :

Aile vitement lacousine, rempli çaudière, faire bouï dileau, mo bizoin pour bouillante Zean.

Zeanne couri lacousine, li ramasse trois ptit

86 HISTOIRE DE JEAN ET DE JEANNE

petites pierres. Elle dit à la première de ces pe- tites pierres :

Quand papa va crier pour me demander si le feu est allumé, tu lui répondras : « Oui, papa, le voilà qui flambe. »

Jeanne jette la première pierre dans la chau- dière. Elle prend la seconde et lui dit :

Quand papa va crier pour me demander si son eau commence à bouillir, tu lui répondras : « Oui, papa ! elle commence à chanter. »

Jeanne jette la seconde pierre dans la chau- dière. Elle prend la dernière et lui dit :

Quand papa va crier pour me demander si son eau est prête, tu lui répondras : « Oui, bon- homme ! viens la chercher. »

Jeanne jette la dernière pierre dans la chau- dière. Puis, elle va au fond de la cour devant la porte de la petite case Jean est en prison ; elle prononce à voix basse deux ou trois mots, et la porte s'ouvre. Jeanne prends Jean par la main ; ce n'est pas le moment de causer : ils se sauvent.

Voilà bonhomme loup qui ouvre la fenêtre de sa chambre du côté de la cuisine et qui crie :

Eh toi, Jeanne ! ce feu est-il allumé ?

La première petite pierre répond : « Oui, papa ! le voilà qui flambe. »

Le loup s'assied. Au bout d'un instant, il re- tourne à la fenêtre et crie ;

ZISTOIRE ZEAX AV ZEANNE 87

roces. Li dire premier ptit roce :

Lhére papa va crié pour dimaiide moi sipas difé fine allimé, to va réponde li : k Oui, papa, li flambé même. »

Zeanne zette premier ptit roce dans çaudière. Li prend second ptit roce, li dire li :

Lhére papa va crié pour dimande moi sipas dileau coumence bouï, to a réponde li : « Oui, papa, li coumence çanté ! »

Zeanne zette second ptit roce dans çaudière. Li prend dernier ptit roce, li dire li :

Lhére papa va crié pour dimande moi sipas 30 dileau fine paré, to va réponde li : « Oui, bonhomme, vine prend li ! «

Zeanne zette dernier ptit roce dans çaudière. Lhére li aile dans fond lacour divant laporte ptit lacase àcôte Zean en prison ; li cause trois mots doucement doucement : laporte ouvert. Zeanne prend lamain Zean, napas létemps pour causé, zaute lofé.

Avlà bonhomme loulou ouvert la fenète so laçambe, li crie lacousine :

Eh toi, Zeanne! difé fine allimé? Premier ptit roce réponde : « Oui, papa, li

Hambé même ! «

Loulou assise. Ptit moment li tourne lafenête, li crie lacousine :

88 HISTOIRE DE JEAN ET DE JEANNE

Eh toi, Jeanne ! cette eau-là commence-t-- elle à bouillir?

La seconde pierre répond : « Oui, papa ! elle commence à chanter, »

Pour la troisième fois, le Ioud retourne à la fenêtre et crie avec colère :

Mais toi, Jeanne ! cette eau-là n'est pas en- core prête?

La dernière pierre répond : « Oui, bonhomme! viens la chercher. »

Le loup fait un bond et s'élance dans la cui- sine : pas de feu, la chaudière est vide. Il court au fond de la cour et arrive à la petite case : la porte est grande ouverte, Jean s'est sauvé.

Le loup écume de rage. Il rentre dans sa chambre, tire ses pantoufles, met ses bottes, saute sur le chemin et détale.

Voilà Jeanne qui tourne la tête. Elle voit venir bonhomme loup et dit à Jean : « Voilà papa ! »

Le cœur de Jean saute, il dit à Jeanne :

Ah mon Dieu, Mamzelle ! que voulez-vous que je fasse ?

Il ne faut pas avoir peur ! Tu vas te chan- ger en bassin et moi en canard : laisse-le venir.

Voilà Jean qui devient bassin, Jeanne devient canard .

Le loup arrive ; il aperçoit un canard et lui de- mande :

ZISTOIRE ZEAN AV ZEANNE 89

Eh toi, Zeanne ! dileau li cômence bouï? Ségond ptit roce réponde : « Oui, papa ! cou-

mence çanté. »

Troizième fois loulou tourne lafenête, li crïe en colère :

Mais toi, Zeanne! dileau lapas encore paré?

Dernier ptit roce réponde : « Oui, bonhomme, vine prend li ! »

Loulou saute lescalier, fonce lacousine : difé napas; çaudière vide! Li couri dans fond lacour, li arrive ptit lacase : laporte ouvert en grand, Zean fine balié.

Loulou kimé. Li rente so laçambe, li quitte pantouflfe, mette botte, saute Ihaute cimin, bourré même.

Avlà Zeanne vire latête, li voir bonhomme loulou vini, li dire av Zean : « Alà papa ! »

Lékeir Zean sauté, li dire av Zeanne : « Ah Bondié, mamzelle, qui vous voulé mo va faire? »

Napas bisoin peir ! to va vine éne bassin, mo va vine éne canard : laisse li vini.

Avlà Zean vine éne bassin, Zeanne vine éne ca- nard.

Loulou arrivé, li trouve éne canard, li demande li:

90 HISTOIRE DE JEAN ET DE JEANNE

Eh toi, canard! N'as-tu pas vu Jean et Jeanne passer par ici ?

Le canard répond : « Couin ! couin ! » Bon- homme loup renouvelle sa question; le canard répond toujours : « Couin ! couin ! « Le loup est obligé d'y renoncer. Il monte au sommet d'un grand arbre, regarde, regarde au loin : personne sur le chemin ! Que faire ? Tout déconcerté il re- descend, retourne chez lui et raconte tout à sa bonne femme :

Je n'ai rencontré qu'un canard ; mais à toutes mes questions, il n'avait qu'une réponse : « Couin ! couin ! couin ! couin ! » 11 n'y a pas d'animal aussi bête que le canard!

La bonne femme se met à rire :

Si fait va ! Je connais un animal plus bête que le canard ! Le loup est plus bête que le ca- nard ! Comment ! tu n'as pas deviné que c'était eux-mêmes, ça ! C'était eux-mêmes, te dis-je ! Jeanne s'est moquée de toi ; c'était elle le canard ; va les attraper.

Le loup est furieux. Il retourne sur le grand chemin à la course.

Jeanne tourne la tête ; elle voit venir le loup et dit à Jean :

Voilà papa qui revient. Mais tu n'as pas besoin d'avoir peur : laisse-moi faire. Tu seras une cliarrette et un âne, je serai le charretier.

ZISTOIRE ZEAN AV ZEANNE 9I

Eh toi, canard ! to napas fine trouve Zean av Zeanne passe par ici ?

Canard réponde : « Couin ! couin ! » Bon- homme loulou dimande encore; canard nèque réponde : « Couin ! couin ! » Loulou blizé arrête causé. Li monte làhaut éne grandgrand pied di- bois, li guété, li guété, li guété : personne dans cimin ! Qui li a faire? Labcc sauté ! Li dicendé, li tourne lacase, li raconte tout ça son bonne- femme :

Mo zoinde nèque éne canard ; mais tout ça qui mo dimande li li nèque réponde : « Couin ! couin ! couin ! couin ! » Napas énan zanimaux bête coument canard !

Bonne femme rié :

Si fait va, mo cône zanimaux plis bête qui canard : loulou plis bête qui canard ! Côment ! to napas fine maziné qui zaute même ça? Zaute même ça, mo dire toi ! Zeanne fine baingne av toi ; li même canard ; aile tchiombô zaute.

Colère loulou levé. Li tourne grand cimin, li taillé.

Avlà Zeanne vire latête, li trouve loulou vini, li dire Zean ;

Avlà papa vine encore ! Mais to pas bisoin peir, laisse moi arranze zaffaire. To a vine éne çarette av bourique, mo a vine çarretier.

92 HISTOIRE DE JEAN ET DE JEANNE

Le loup arrive. Il voit une charrette traînée par un âne, l'âne refuse dans une montée. Il de- mande au charretier :

Eh .vous, charretier! Vous n'avez pas vu Jean et Jeanne passer sur le chemin ?

Le charretier ne s'occupe que de sa charrette ; il pousse à la roue et crie à son âne : « Haïe, toi ! haïe, toi! »

Le loup répète sa question, le charretier crie : « Haïe, toi ! haïe, toi ! Vous n'avez pas vu Jean et Jeanne ? Haïe, toi ! haïe, toi ! «

Bonhomme loup y renonce. Il monte au haut de la côte et regarde : personne sur le chemin que le charretier et sa charrette. Le loup est contraint de retourner chez lui, et raconte tout à sa bonne- femme. Sa bonne femme lui dit :

C'est trop fort d'être bête comme toi ! c'est encore eux, ça ! Mieux vaut que j'y aille moi- même ! jamais tu ne les rattraperais !

La bonne femme part,

Jeanne tourne la tête ; elle voit venir la bonne femme et dit à Jean :

Jean, mon pauvre Jean! cette fois c'est ma- man qui vient, nous sommes pris; maman est plus fine que moi! Mais je vais toujours essayer, le hasard nous fera peut-être échapper.

Et voilà Jean et Jeanne qui se changent en deux fleurs.

ZISTOIRE ZEAN AV ZEANNE 93

Loulou arrivé, Li trouve éne çarette bourique qui fine cale dans montée, li dimande çaretier :

Eh vous, çaretier ! vous napas fine trouve Zean av Zeanne passe làliaut çimin?

Çaretier nèque occipe so çarette, li pousse dans laroue, li crie so bourrique : « Haie toi ! haie toi ! »

Loulou dimande encore, çaretier crié : « Haie toi! haie toi? Vous napas fine trouve Zean av Zeanne ? Haie toi 1 haie toi ! »

Bonhomme loulou lassé causé. Li arrive en haut lamontée, li guété, li guété ; personne Ihaut cimin, nèque çarretier av so çarette. Loulou blizé tourne lacase. Li raconte ça av so bonnefemme, bonnefemme dire li :

Trop fort bête cornent toi ! Zaute même ça. Vaut mié mo aile mo même, zamais to pour gagne zaute.

Bonnefemme allé.

Zeanne vire latête, li trouve bonnefemme vini, li dire Zean :

Zean, mo pauve Zean ! ça fois manman qui vini, nous maillé même, manman plis malin qui moi ! Mais laisse moi tout de même sayé : éne coup de manqué quiquefois nous va çappé.

Avlà Zean av Zeanne fine vine pieds bou- quets.

94 HISTOIRE DE JEAN ET DE JEANNE

La bonne femme arrive et voit les fleurs ; elle les regarde et leur dit :

Eh vous, les enfants ! est-ce que vous vous figurez que deux marmailles comme vous vont jouer au sorcier avec moi ! Levez-vous ! je l'or- donne.

Jean et Jeanne obéissent. Ils se tiennent debout devant la bonne femme, et ils pleurent. La bonne femme les regarde, elle ne dit rien, elle songe. Si elle les ramène au bonhomme loup, le bon- homme les mangera. Mais Jeanne est sa fille ; Jean est un enfant qu'elle a entre ses mains de- puis sa naissance ! Son cœur se serre. Non, c'est impossible! ses yeux se mouillent. Soudain elle prend Jeanne entre ses bras, la presse sur son cœur et l'embrasse; puis, la poussant vers Jean, elle leur dit :

Allez, enfants! allez-vous-en, partez, par- tez !

Jean et Jeanne s'en vont.

La bonne femme, immobile, les suit des yeux et les regarde jusqu'à ce qu'ils aient disparu dans le lointain.

Alors elle s'essuie les yeux et reprend le che- min de sa maison.

Sur sa route, elle rencontre deux gros chiens ;

ZISTOIRE ZEAN AV ZEANNE 95

Bonnefemme arrivé, li trouve pieds bouquets là, li guété, li dire av zaute :

Eh vous, zenfants ! Sipas vous croire mar- maille cornent vous qui va faire sourcier av moi ? Levé, mo causé !

Zean av Zeanne levé, zaute diboute divant bonnefemme là, zaute ploré. Bonnefemme guette zaute, guette zaute longtemps : li maziné. Quand li amène zaute av bonhomme loulou, bonhomme va manze zaute. Mais Zeanne son pitit! Zean éne zenfant li fine gagne dans so lamain dipis li sourti dans vente so manraan ! Lékeir bonnefemme bourlé. Napas moyen, ça ! so liziés mouillé. Ene coup li prend Zeanne dans so lébras, li embrasse embrasse li, li pousse H av Zean, li dire zaute :

Allé, zenfants ! allé ! allé même, mo dire vous !

Zean av Zeanne allé.

Bonnefemme dibouté ; li guette zaute allé, li guette zaute allez isquà li napas plis capav trouve zaute dans loin.

Lhére là, bonnefemme souye liziés, li tourne la case.

Dans cimin li zoinde gros licien ; li

96 HISTOIRE DE JEAN ET DE JEANNE

elle les tue, leur ouvre le ventre et en tire le foie. Quand elle arrive chez elle, elle donne les deux foies à son bonhomme loup et lui dit :

Voilà leurs foies, mange. Pour moi, je suis épuisée de fatigue; j'entre au lit, j'ai besoin de dormir.

Le loup mange, et, quand il a fini, il ne se sent pas le ventre plein. Il dit avec humeur :

Mais pourquoi donc ne m'avoir pas apporté leurs deu;?L corps?

La bonne femme se fâche ;

Ah ça! me croyez-vous un cheval pour transporter deux gros corps comme ça ! Eli vous, bonhomme ! assez grogner, n'est-ce pas ? Laissez dormir les gens : j'ai sommeil !

Le cadre n'est pas de nous, non plus que bien des détails : on connaît dans toutes les provinces maritimes de la France le navire qui va aussi bien sur la terre que sur l'eau ; la montagne labourée, ensemencée et donnant sa récolte dans une heure, n'est pas non plus de notre invention ; pas davantage les cailloux parlants que Jeanne jette dans la chaudière. Mais le conte est

ZISTOIRE ZEAN AV ZEANNE 97

touye zaute, li ouvert zaute vente, li tire léfoie. Lhére H arrive lacase, li donne léfoie av son bonhomme loulou, li dire li :

Avlà zaute léfoie, manzé. Moi mo lassé même; mo rente dans lilit, mo bisoin dourmi.

Lhère loulou fine manzé, vente napas plein. Li comence grogne grogné.

Mais qui faire to napas ti amène zaute lécorps, donc!

Bonnefemme en colère :

Sipas vous croire mo éne couvai pour çarrié gros lécorps coument ça ! Eh ous, bon- homme assez grogné, oui ! Laisse doumounde dourmi : soméye av moi !

devenu nôtre par la fusion parfaite de ces éléments étrangers avec nos créations personnelles.

Nous avons signalé dans notre préface l'émotion si peu habi- tuelle du dénoûment. Le lecteur rencontrera dans Namcouticouti une mère moins débordante de tendresse maternelle.

IX HISTOIRE DE NAMCOUTICOUTI

L y avait une fois une femme qui était sur iM le point d'accoucher. Un jour elle dit à son mari : « J'ai envie de boire de l'eau sans grenouilles ; va m'en chercher ! »

Le mari part. Il arrive au bord d'une rivière et dit : « Est-ce qu'il y a des grenouilles là-dedans? » Les grenouilles répondent : « Coa, coa. » Il va à une autre rivière : « Est-ce qu'il a des grenouilles là-dedans? Coa, coa. » Il marche, il marche. Il arrive auprès d'une belle rivière et crie : « Est- ce qu'il y a des grenouilles là-dedans? » Pas de réponse. Il goûte l'eau : maman ! ça ne s'appelle pas de la bonne eau, ça ! c'est doux comme sucre. Il remplit son arrosoir et retourne chez lui.

La femme n'eut pas plus tôt bu un peu de cette eau-là qu'elle dit à son mari : « as-tu pris cette eau-là, mon coco? Comme c'est bon! dis-

IX ZISTOIRE NAMCOUTICOUTI

fc^-^i éna éne fois éne femme qui près pour ^|jt^ gagne pitit. Ene zour li dire so mari: l^âr^ « Mo envie boire dileau qui napas gour- nouille, aile çacé. »

Mari allé. Li arrive dans bord éne larivière, li dire : « Ena gournouille làdans ? » Gournouille réponde : « Coa, coa, y) Li aile à côte éne laute larivière : « Ena gournouille làdans? Coa, coa. » Li marcé, li marcé, li arrive côte éne belle larivière, li crié : « Ena gournouille là- dans? » Li napas tende narien. Li goûte dileau ; manman ! napas pelle bon dileau ça ! li doux cornent disic. Li rempli so larrosoir, li tourne la- case.

Sitôt femme fine boire morceau dileau li dire so mari : « Cote to fine gagne ça dileau là, mon coco? côment li goût ! dire moi cote to fine

100 HISTOIRE DE XAMCOUTICOUTI

moi tu l'as trouvée? Ce n'est pas la peine de retourner en chercher; c'est au loup, cette eau-là ! » La femme lui dit : « Qu'y faire ? Je suis forcée d'y aller, cette eau-là me plaît trop. »

Et la voilà qui s'en va. Elle arrive au bord de la rivière boit, boit, boit jusqu'à tomber. Le loup arrive, la voit, vient à elle et lui dit : « Pourquoi as-tu volé mon eau? Maintenant je vais te man- ger ! Non, Monsieur le loup ! ne me mangez pas ! C'est une envie que j'ai eue, car je suis en- ceinte. Non, Monsieur le loup ! ne me mangez pas ! Alors, quand ton enfant aura quatre ans, il faut que tu me le donnes ! » La pauvre femme a si grand peur qu'elle dit oui. Le loup la laisse partir.

Aussitôt qu'elle fut de retour chez elle, la femme accoucha. C'était un joli petit garçon, mais malin, vous dis-je, malin! Inutile d'en parler !

Lorsque le petit garçon eut quatre ans, le loup vient chez la mère et lui dit : « Eh bien, com- mère, me voici! Je viens chercher l'enfant, est-il? Il est à jouer dans la plaine, Monsieur le loup; allez le chercher, je suis sûr que vous le trouverez. »

Quand Namcouticouti voit venir le loup, il dit à ses camarades : « Eh vous, les enfants! écoutez- moi. Si le loup vous demande est Namcouti-

ZISTOIRE NAMCOUTICOUTI lOI

gagne li. Napas lapeine to tourne çace ça di- leau là, passequi dileau Louloup, ça. )> So femme dire li : « Qui a fére ! mo blizé allé touzours, mo trop content ça dileau là. »

Avlà li allé, li arrive bord larivière, li boire, li boire zisqu'à li tombé. Loulou vini, li voir li, li vine av li, li dire li : « Qui faire to fine volor mon dileau ? Açthére rao pour manze toi. Non, Missié Louloup, napas manze moi ; mo ti gagne éne lenvie à cause mo près pour gagne pitit; napas manze moi, Msié Louloup ! Alors, quand to pitit va fine gagne quatre ans faut to donne li moi. » Pauv femme si tant gagne peir qui li dire oui. Laisse li allé.

Sitôt li arrive dans son lacase femme gagne son pitit, éne zoli ptit garçon, mo dire vous; mais malin, malin, napas lapeine causé!

Quand ptit garçon fine gagne quate ba- nanées, Louloup vine lacase so manman, li dire li : « Ah ben, commère, avlà moi ! mo vine çace pitit : à cote li? Li après badine dans laplaine, Msié Louloup ; aile 'guette li, mo sîr vous a trouve li. »

Côment Namcouticouti voir Louloup vini, li dire so camrades comme ça : « Eh zautes, zenfants, coûte moi bien : Si Louloup dimande zaute à côte

102 HISTOIRE DE NAMCOUTICOUTI

couti, VOUS répondrez tous : C'est moi qui suis Namcouticouti ! » Le loup arrive et leur dit : « Mes enfants, dites-mol est Namcouticouti ! « Tous les enfants crient : « C'est moi qui suis Namcouticouti, père loup ! c'est moi qui suis Nam- couticouti ! )) Le loup déconcerté retourne chez la mère de Namcouticouti et lui dit : « Eh vous ! croyez-vous vous moquer de moi? est Namcou- ticouti? — Mais, mon Dieu ! Monsieur le loup, je vous ai dit qu'il était dans la plaine, Monsieur le loup ! Dans la plaine, il y a une troupe d'en- fants; je leur ai demandé qui était celui qui se nommait Namcouticouti, et ils m'ont tous ré- pondu : « Moi, Ivlonsieur le loup ! moi, Monsieur le loup! moi. Monsieur le loup! Je suis sûre que c'est lui-même qui a inventé cette malice- ; il est malin comme pas un. Mais écoutez-moi bien, Monsieur le loup : demain je lui donnerai son déjeûner dans le grenier ; vous vous cacherez dans un coin, vous l'attendrez, et je suis sûre que vous le prendrez. Mais voilà mon mari qui vient ; sauvez-vous de peur qu'il ne vous fasse du mal. « Le loup détale.

Le lendemain, de grand matin, le loup se cache dans le grenier. Vers six heures, la maman de Nam- couticouti l'envoie chercher de l'eau à la rivière. Au bord de la rivière, Namcouticouti rencontre une vieille vieille bonne femme qui lui dit : « Donne-

ZISTOIRE NAMCOUTICOUTI IO3

Namcouticouti, zaute tout va réponde : moi qui Namcouticouti. » Alà Louloup vini, li dire : « Mo zenfant, dire moi côte Namcouticouti. » Tout zenfants crié : « Moi qui Namcouticouti, papa Lou- loup ! moi qui Namcouticouti. » Louloup tourdi; li tourne lacase manman Namcouticouti, li dire li : « Eh vous ; vous croire ous pour baingne av moi ! li Namcouticouti ? Mais Bondié, Msié Louloup, mo fine dire vous li dans la plaine, Msié Louloup. Dans laplaine éne bande zen- fants ; mo dimande zaute qui cenne qui appelle Namcouticouti, zaute tout réponde : « Moi, Msié « Louloup ! Moi Msié Louloup ! » Mo sîr li même qui mazine ça malice là, li malin cornent si pas. Mais coûte moi bien, Msié Louloup : dimain mo va donne li so dizné dans grenier ; vous a caciette dans éne coin, vous a veille li, mo sîr vous a gagne li. Mais alà mo mari vini ; sauvé prendgare vous gagne dimal. » Louloup aèque lofé.

Lendimain grand bomatin Louloup caciette dans grenier. Sipas six hères, manman Namcouti- couti envoyé li çace dileau larivière. A côte larivière Namcouticouti zoinde éne viévié bonnefemme qui dire li : « Donne moi morceau dileau pour mo

104 HISTOIRE DE NAMCOUTICOUTI

moi un peu d'eau à boire, mon enfant. » Namcou- ticouti répond : « Bien sûr oui, bonne femme, je vous donnerai de l'eau, parce que vous êtes vieille et que je suis jeune. » Et Namcoucoutiti donne à boire à la vieille. Quand elle a bu, la bonne femme lui dit : (( Puisque tu es un bon enfant, je ne veux pas que le loup te mange. Prends ma baguette de fée, elle te fera prendre la forme que tu vou- dras. »

Namcouticouti retourne à la maison ; sa mère lui dit : « Aujourd'hui tu iras déjeûner au grenier. Bon, maman, comme vous vous voudrez ! Mettez mon assiette au grenier, j'irai manger haut. »

Le loup veille, veille. Sur les onze heures en- viron, il voit une petite souris près de l'assiette, la souris prend un grain de riz. « Eh toi ! ne mange pas ce manger-là ; c'est le riz de Namcou- ticouti, ça. » Mais la souris va, vient, tourne, et grain à grain, elle finit l'assiettée de riz. Il était tard : quatre heures allaient sonner. Le loup com- mence à se fâcher. Il descend et crie à la femme : « Et vous ! vous m'avez encore menti ! Nam- couticouti n'est pas venu dans le grenier, je n'ai vu qu'un petit rat. Mais comment êtes-vous bête comme ça donc, Monsieur le loup ! C'était Namcouticouti lui-même, ce rat-là ! Mais écoutez- moi bien. Demain je lui mettrai un bonnet rouge :

ZISTOIRE NAMCOUTICOUTI IO5

boire, mo pitit. » Namcouticouti dire li : « Bien sîr oui, bonnefemme, mo va donne vous dileau, à cause vous vie et qui mo zéne. » Namcouticouti donne bonnefemme dileau pour li boire. Lhére li fini boire bonnefemme dire li : « Passequi to éne bon zenfant, mo napas oulé Louloup manze toi ; prend mo baguette sorcier, to va vine ça qui to voulé, »

Namcouticouti tourne lacase so manman, so manman dire li : « Zourdi to pour aile manze to dizné dans grenier. Bon, manman, côment vous content ça ; mette mo lassiette dans grenier, mo va aile manze làhaut. »

Louloup veillé, veillé. Sipas onze hères comme ça, li voir éne ptit souris àcote lassiette manzé, souris prend éne grain douriz. « Eh toi! napas manze ça manzé ; douriz Namcouticouti ça. » Mais souris allé vini, allé vini, et par éné grain éne grain li fini ça lassiette douriz là. Fine tard, talhére quatre hères ; Loulonp comence en colère, li dicende enbas, li crié av bonnefemme : « Et vous! vous cause menti encore av moi, Nam- couticouti napas vine dans grenier, mo trouve nèque éne ptit lérat. Mais cômaous bète comme ça donc, Msié Louloup ! Namcouticouti li même qui vine ça lérat là. Mais coûte moi bien : Dimain mo va mette éne bonnet rouze av

I06 HISTOIRE DE NAMCOUTICOUTI

VOUS le trouverez dans la plaine, vous l'empor- terez. » Mais pendant qu'ils causaient ainsi, il y avait un petit rat sous la chaise. Il écoutait, écou- tait, puis il partit.

Le lendemain, de bon matin, la mère de Nam- couticouti lui met un bonnet rouge. Namcouticouti arrive dans la plaine ; il coupe le bonnet par mor- ceaux et il en donne un à tous ses camarades. Le loup arrive, il regarde, il voit tous les enfants avec du rouge sur la tête. Il est fou de colère. Il re- tourne chez la mère de Namcouticouti et lui crie : « Je vais vous manger, et tout à l'heure, vous êtes trop menteuse ! Vous n'avez pas d'enfant qui se nomme Namcouticouti ; vous vous êtes moquée de moi : je vais vous manger ! » La femme a peur et dit au loup : « Ne me mangez pas, Monsieur le loup ! C'est Namcouticouti qui vous a fait tous ces tours-là. Il est malin, mais je serai plus fine que lui; écoutez-moi bien : demain je lui couperai les cheveux tout ras; il couche toujours dans le lit de son père ; le soir je ferai semblant de fermer la porte, mais je ne ferai que la pousser; vous entrerez dans l'obscurité, vous tâterez sa tête, vous le prendrez. » Le loup s'en va.

Le lendemain, pendant que la mère de Namcou- ticouti coupait ses cheveux, Namcouticouti se mit à réfléchir : « Mais pourquoi fait-elle donc de ma tête une brosse de coco? » Il interroge sa baguette

ZISTOIRE XAMCOUTICOUTI IO7

li ; vous va trouve li dans la plaine, vous va prend li. » Mais cornent zaute après causé là, ptit lérat enbas çaise ; li coûté, li coûté, li allé.

Lendimé bomatin manman Namcouticouti donne li éne bonnet rouze. Namcouticouti arrive laplaine, li coupecoupe bonnet là, li donne tout so camrades éne morceau. Louloup vini, li guetté, li trouve tout zenfants morceau rouzerouze làhaut latête. Li vine fou si tant li encolère. Li tourne lacase man- man Namcouticouti, li crié li : « Talhére même mo pour manze vous, vous trop mentor, vous napas éna zenfant qui appelle Namcouticouti, vous enguéze moi ; mo pour manze vous ! » Bonne- femme peir, li dire Louloup : « Napas manze moi, Msié Louloup! Namcouticouti qui faire vous tout ça bande malices ; li malin, mais mo va plis malin qui li ; coûte moi bien : Dimain mo va coupe so civé courtecourte ; touzours li dourmi dans lilit son papa ; à soir mo va faire semblant fréme laporte, mais mo va néque pousse li; vous va rentré dans noirnoir, vous a tâte so latête, vous a touque li. » Louloup allé.

Lendimain , coma manman Namcouticouti coupe-coupe son civés courtecourte, Namcouti- couti ma^é. : « Mais qui fére li fére mo latête éne brosse coco, donc? » Li diraande so baguette sor-

I08 HISTOIRE DE NAMCOUTICOUTI

enchantée, la baguette répond. Namcouticouti va et vient dans la maison, il met la main sur les ci- seaux de sa mère et les cache dans sa poche. Le soir, quand son père s'est endormi, Namcouticouti prend les ciseaux, coupe doucement les cheveux de son père et les jette sous le lit. Il avait eu bien juste le temps de finir quand il entend le loup entrer. Il se couche au bord du lit du côté de la muraille et fait semblant de ronfler fort comme une grande personne. Le loup vient, il tâte la tête du père de Namcouticouti, il l'emporte, le fait rôtir et le mange.

Le lendemain matin la mère de Namcouticouti l'aperçoit et s'étonne. « Mâtin ! se dit-elle, ce petit-là est malin même, oui ! il a encore trouvé le moyen de mettre dedans ce loup-là. » Mais en balayant la chambre, elle balaye les cheveux de son mari ; un soupçon lui vient, elle demande à Namcouticouti : « Namcouticouti , est ton père ? » Namcouticouti détale et crie à sa mère : « Demande au loup. »

La femme entre en fureur, elle veut tuer Namcouticouti. Il file à toutes jambes, sa mère le poursuit. Il arrive au bord d'une grande rivière. « Comment vais-je faire, se dit-il, pour passer toute cette eau-là? « Il voit sa mère^ui arrive, et pense à sa baguette : le voihi qui se change en caillou. Sa mère vient et crie tout en colère :

ZISTOIRE NAMCOUTICOUTI IO9

cier, so baguette dire li. Namcouticouti virevire dans lacase, li pèse ciseaux so manman, li cadette dans son poce. A soir, cornant son papa après dourmi, Namcouticouti prend ciseaux, li coupe civés son papa doucement doucement, li zette enbas Hlit. Li nèque gagne létemps fini, li tende Louloup rentré ; li vire so lécorps dans bord lilit côte lamiraille, li faire semblant ronfle fort côment éne grand doumounne. Louloup vini; li tâte tâte latête papa Namcouticouti, li senti civés courte, li tchiombô li, li amène li, li faire rôti, li manzé.

Lendimain bomatin manman Namcouticouti voir li, li toné, li dire : « Mâtin ! ptit li malin même oui! li fine trouve encore éne magnère embête Louloup ! » Mais côment li après balié so la- çambe, li balié civés son mari, li gagne éne ladou- tance, li dimande Namcouticouti Namcouticouti, à côte ton papa? » Namcouticouti nèque lofé, li crie so manman : « Dimande Louloup. »

Femme enrazé, li voulé touye Namcouuti- couti. Namcouticouti vanné même, so manman derrière li. Li arrive dans bord éne larivière : « Côment mo va faire, li dire, pour passe ça grand dileau là! » Li trouve so manman vini, li pense son bambou sorcier, li neque vine éne roce. So manman vini ; dans soencolère li crie :

IIO HISTOIRE DE KAMCOUTICOUTI

« es-tu? es-tu? » Elle voit soudain les feuilles de songe remuer sur l'autre bord de la rivière, et croit que c'est Namcouticouti. Elle se baisse, ramasse le caillou et le jette dans les songes de l'autre côté de la rivière. Namcouticouti re- prend sa forme humaine. Il rit et dit à sa mère : « Grand merci, maman, c'est vous-même qui m'avez sauvé la vie. »

Puis il s'en va et disparaît.

Depuis ce jour, jamais plus je ne l'ai revu.

C'est un des plus répandus de nos contes ; nous en avons quatre rédactions sous des titres différents. Ce n'est pourtant, à y regarder de près, qu'une adaptation, mais des mieux réussies; assimilation serait mieux dit.

Ce qui nous appartient bien en propre, semble-t-il, c'est l'amour filial et l'amour maternel de ce fils et de cette mère.

ZISTOIRE NAMCOUTICOUTI III

« A côte toi ? à côte toi ? » Avlà li voir feilles sonze bouzé laute côté larivière, li croire Nam- couticouti, li baissé, li ramasse roce là, li zette li dans pieds sonze laute côté larivière, Namcouti- couti vine doumounde encore. Li rié, li dire so manman : « Grand merci, manman ; vous même qui fine sauve mo lavie. »

Après ça li allé, li allé même.

Dipis létemps zamais mo trouve li encore.

D'autres littératures voudraient voir deux monstres; nous savons nous garder de prendre les choses au tragique : la mère veut à toute force que Loulou mange son fils, le fils s'en tire en faisant manger monsieur son père, et cette substitution lui inspire une douce gaîté : on est spirituel.

X

L'ÉLÉPHANT ET LE LIÈVRE

EN SOCIÉTÉ

(N jour l'éléphant dit au lièvre : (^ Prenons un coin de terre, nous fe- rons un jardin. Le lièvre accepte et dit à l'éléphant :

Seulement, compère, faisons une conven- tion : celui dont la pioche se démanchera l'em- manchera sur la tête de son associé.

Le lièvre fait exprès de mal emmancher sa pioche qui se démanche à chaque instant. Et le lièvre de crier à l'éléphant :

Compère, ma pioche s'est démanchée : ap- portez-moi votre tête que je l'emmanche !

L'éléphant prêtait sa tête, et le lièvre emman- chait sa pioche.

^®®®®®®®®^'®^'S

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ZISTOIRE LÉLÉPHANT AVEC YÈVE

COMPÈRES

|NE zour l'éléphant dire av Yève :

Anons prend impé laterre, nous va faire zardin.

Yève content ; li dire l'éléphant :

Mais, compère, nous va faire éne condi- tion : ça qui so pioce déraancé, li va emmance li làhaut latéte so camrade.

Yève emmance so pioce lace par esprès ; à tout moment so pioce nèque démancé. Et yève nèque crie av l'éléphant :

Compère, mo pioce fine démancé : amène vous latête pour mo emmance mo pioce !

Léléphant amène latête, yève emmance pioce.

114 l'éléphant et le lièvre en société

Voilà qu'une fois la pioche de l'éléphant se dé- manche à son tour, et l'éléphant crie au lièvre :

Compère, ma pioche est démanchée; ap- porte-moi ta tête que je l'emmanche.

Le lièvre sent son cœur s'en aller. Il dit à l'éléphant :'

Quoi I vous n'avez pas pitié de moi, mon camarade ! Une petite tête comme la mienne ! du premier coup vous la casserez !

L'éléphant commence à se fâcher :

Je ne sais pas tout ça moi, compère. Nous avons fait une convention : quand votre pioche s'est démanchée, je vous ai donné ma tête ; maintenant c'est ma pioche qui se démanche ; vous devez me donner votre tête pour l'emman- cher.

Le lièvre ne veut pas porter sa tête, l'éléphant veut le battre ; une grosse dispute s'élève, le lièvre se sauve. L'association est rompue, le lièvre et l'éléphant cessent de travailler en com- mun.

Voilà qu'un jour l'éléphant donne un bal. Il invite tous les animaux excepté le lièvre. C'est la tortue qui sera le ménétrier, et son violon est une calebasse.

Quand le lièvre apprend que c'est la tortue qui doit faire danser, il lui dit :

Commère, mettez-moi dans votre calebasse

ZISTOIRE LÉLÉPHANT AVEC YÈVE COMPÈRES 1 1 5

Avlà, éne coup, pioce léléphant oussi fine dé- mancé. Léléphant crie av yève :

Compère, mo pioce fine dimancé : amène vous latcte pour mo emmance mo pioce !

Lékeir yève aile loin. Li dire av léléphant :

Vous napas çagrin moi, mo camrade ? Ene ptit ptit latête coument ça! premier coup vou a casse li.

Léléphant comence en colère :

Mo napas cône ça, moi, compère. Nous fine faire condition : Ihère ous pioce ti dimancé, mo fine done vous mo latête. Açthère mo pioce qui dimancé : vous bisoin done moi vous latête pour mo emmance li.

Yève napas voulé amène latête ; léléphant voulé batte yève ; zaute . lève éne grand dispite : yève sauvé. Zassociés fine casse cordon : yève av lélé- phant fine quitte travaille ensembe.

Avlà éne zour léléphant faire éne bal. Li en- gaze tout zanimaux, xepté yève. Tourtie qui pour zoué lamisique ; so viélon éne calebasse.

Quand yève coné qui tourtie qui pour aile misi- cien dans bal, li dire tourtie :

Comère, mette-moi dans vous calebasse,

ii6 l'éléphant et le lièvre en société

et je jouerai pour vous. Mais chaque fois qu'on vous donnera à boire, chaque fois qu'on vous donnera à manger, vous en mettrez un peu pour moi dans la calebasse.

Le bal commence. Le lièvre joue, la tortue lui donne à boire. Voilà le lièvre saoul tant il a bu, et il se met à chanter tout ce qui lui passe par la tête.

L'éléphant écoute, écoute. Il reconnaît que c'est le lièvre qui est dans la calebasse. Il se fâche et demande à la tortue pourquoi elle a apporté le lièvre dans sa calebasse. Il veut battre la tortue, la calebasse tombe, la calebasse se casse, et le lièvre se sauve.

Nous avons de ce conte plusieurs rédactions avec variantes, preuve de sa popularité. Il est de ceux qui n'aboutissent pas, et

ZISTOIRE LÉLÉPHANT AVEC YÈVE COMPÈRES 1 1 7

mo va zoué vous part. Mais çaque fois qui a donne vous boire, çaque fois qui a donne vous manzé, vous va mette morceau dans calebasse pour moi.

Bal coumencé. Yève zoué lamisique. Tourtie donne li boire. Avlà yève soû à force boire; li comence cante bonavini.

Léléphant coûté, coûté : li coné qui yève qui dans calebasse. Li en colère, li dimande tourtie quifaire li fine amène yève dans so calebasse. Li voulé batte tourtie; calebasse tombé, calebasse cassé : yève sauvé.

la pauvreté de l'invention nous est un garant de l'authenticité de son origine créole.

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XI

HISTOIRE DE PEAU-D'ÂNE

^L y avait une fois un roi qui avait une fille charmante. Ce roi-là était veuf. Le roi dit un jour à sa fille : «. Marions- nous. »

Sa fille lui répondit : « Ah ! mon père ! c'est impossible, cela ! tu es mon père, je ne veux pas me marier avec toi. »

Son père lui dit : « Ecoute : si tu y consens, je te donnerai tout ce que tu désireras. Demande- moi tout ce que tu voudras, et je te le donne- rai. »

Sa fille persista dans son refus ; mais il la sup- plia tant qu'elle fut contrainte de dire oui.

Alors le roi envoya partout des messagers pour avoir ce qu'il voulait donner à sa fille, car il lui avait promis de lui faire cadeau de trois robes : une' couleur du [soleil, une couleur de la lune.

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XI ZISTOIRE PEAU-D'ÂNE

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I éna éne fois éne léroi qui ti éna éne zoli mamzelle. So femme ça léroi fine i mort. Ene zour léroi dire so mamzelle : « Anons marié. »

So mamzelle dire li : « Ah ! papa ! napas ca- pabe, ça! to mo papa, mo napas vlé marié av toi. »

So papa dire li : « Coûté : si to vlé, mo va donne toi tout ça qui to a content ; dimande moi tout ça qui to a voulé, mo a donne toi. »

So mamzelle napas vlé ; mais à force li sippliie li, mamzelle blizé dire oui.

Alors léroi envoyé çace dans tout paye pour gagne ça qui li ti vlé donne so mamzelle, acause li fine dire li pour donne li trois robes, éne couleir soléye, éne couleir laline, eine couleir zé-

120 HISTOIRE DE PEAU-D ANE

l'autre couleur des étoiles. Mais quand il lui eut donné les trois robes, la princesse refusa de dire oui, parce qu'elle avait une marraine qui était fée et qui l'en empêchait.

Enfin le jour du mariage arriva. De grand ma- tin, la princesse s'éveilla. Elle s'attacha à la tête un pahacat et dit à son père : « Je suis toute chif- fonnée, je ne me sens pas bien; mieux vaut re- mettre ça à un autre jour. »

Quand il se fut passé deux ou trois jours : « Eh bien! lui dit son père, marions-nous. » Elle lui dit alors : « Donnez-moi la peau de votre âne », car le roi avait un âne qui faisait de l'or, et c'est pourquoi le roi était si riche. Mais le roi lui dit ; « Non, non, c'est impossible ! pour ça,, jamais ! » Alors la princesse lui dit : « Si tu ne me donnes pas la peau de ton âne, je refuse de me marier. »

Le roi tint bon deux jours. Mais il souffrait tant qu'il fut obligé de retourner à la chambre de sa fille, et il lui dit : « Eh bien ! qu'y faire? je te donnerai donc la peau de mon pauvre âne ; mais écoute bien : demain même nous serions mariés! » Et il sortit en jetant la porte sur soi.

Le lendemain de grand matin, au chant du coq, la princesse se leva et courut chez sa mar- raine, qui habitait non loin du palais. Sa mar- raine lui dit : « Prends ta malle, mets toutes tes

ZISTOIRE PEAU-D ANE 121

toiles. Mais Ihére li ti fine donne H so trois robes, so mamzelle napas vlé dire oui, acause li ti éna 50 marraine qui ti sorcier et qui tous lézours em- pesse li dire oui.

Enfin zour mariaze vini. Grand matin, fille léroi levé, amarre so latéte same pariaca, li dire so papa : « Mo caya caya, mo napas senti mo lécorps bienbien ; vaut mié laisse ça pour éne laute zour. »

trois zours passé, so papa dire li : « Ah ben! anons marié. »

So fille dire : « Donne-moi lapeau vou bour- rique », passequi léroi éna éne bourrique qui ti caca lor ; ça même léroi si tant rice. Mais léroi dire : « Non! napas capab ! zamais ça! » Alors mamzelle dire : « Si to napas donne-moi la peau to bourrique, mo napas vlé marié. »

Léroi reste trois zours; mais so léquer trop bourlé, li blizé tourne laçambe so mamzelle, li dire li : « Et ben, qui a fére! mo va donne toi lapeau mon pauve bourrique ; mais coûte bien : faut dimain même nous marié! » Lisourti, li tape lapôrte.

Lendimain, grand bômatin, coq çanté, la fille levé, li couri lacase so marraine qui reste proce lacase léroi. So marraine dire li : « Prend to lamalle, mette tout to linze làdans, après ça

122 HISTOIRE DE PEAU-D ANE

sauvé hardes dedans; puis sauve-toi, je te rejoin- drai au coin de la rue. »

Le roi ne se doutait de rien et dormait profon- dément. La princesse rejoignit sa marraine. Elles marchèrent tant qu'elles arrivèrent bien loin, dans un autre pays. La marraine de la princesse lui avait fait une robe avec la peau de l'âne; puis elle la conduisit au palais du roi de ce pays-là.

Quand elle fut entrée dans le palais, la jeune fille dit au roi : « Bonjour, monsieur. N'avez- vous pas besoin de quelqu'un pour garder les oies? Mais tu es trop sale, » répondit le roi. « Non, monsieur, ne croyez pas ça, je ferai bien votre ouvrage. « Elle sut si bien entortiller le roi qu'il finit par la prendre à son service. Il lui donna une méchante chambre au fond de la cour. Deux ou trois mois se passèrent, et l'on n'avait aucun reproche à lui faire.

Un jour la femme du roi passant par le fond de la cour l'aperçut et lui dit : « Comment te nommes-tu? Je me nomme Peau d'âne. Eh bien, écoute. Demain, j'ai beaucoup de monde à dîner à la maison ; le cuisinier a trop à faire ; il lui faut un peu d'aide : tu me feras un gâteau. Tu as entendu? » Et la reine s'en alla.

Le soir du même jour, le fils de la reine, en se promenant, aperçut une lumière par la fente de la porte d'une vieille masure. 11 mit un œil au trou

ZISTOIRE PEAU-DANE I23

même ; mo a zouinde toi dans coin larie. »

Léroi napas conne narien, li après bien dourmi. La fille zoinde so marraine ; zaute marcé, zaute marcé, zaute aile loin même, zaute arrive éne laute péye. So marraine ça fille fine faire li éne robe av lapeau bourrique là; après, li amène li lacase léroi ça péye là.

Coma li rente lacase léroi là, la fille dire en- sembe léroi : « Bonzour, Missié, ous napas bizoin dimoune pour garde lazoies?» Léroi dire : « Mais to trop sale. » Li dire : « Non, msié; napas croire ça, mo a fére bien vous louvraze. « Afôrce li em- bête embête léroi là, léroi fini par prend li pour travail ; li donne li éne faille laçambe dans fond lacour. trois mois passé ; touzours li fére bien so louvraze.

Ene zour femme ça léroi coma li passé dans fond lacour, li trouve li, li dire li : « Coma to apélé? Mo apelle Peau d'âne. Ah ben, coûté : dimain éne bande doumoune pour vine dine lacase; cousinier trop louvraze, bisoin donne li morceau lamain : to a fére moi éne gâteau. To tende! » Lareine allé.

Ça zour même à soir, so garçon lareine coment li ti après promené, li trouve éne clairté dans fente laporte éne vie lacase ; li mette lizié

124 HISTOIRE DE PEAU-D ANE

de la serrure. Maman ! vous dis-je, il faillit se trouver mal tant était jolie la jeune fille qu'il aperçut. C'était la chambre de Peau d'àne. 11 secoue la porte ; Peau d'âne est tout interdite de le voir ; il entre. Les voilà qui causent, qui cau- sent, qui causent. Quand il fut l'heure d'aller se coucher, le prince lui dit : « N'ayez pas peur, ne dites rien à maman. Maman vous a dit de faire un gâteau ; en le faisant, jetez dedans cette bague qui est à mon doigt. Je ferai semblant de m'étran- gler. Alors les choses se gâteront ; maman sera forcée d'envoyer chercher un médecin, et nous verrons. »

Peau d'âne fait le gâteau ; elle jette la bague dedans, et le gâteau cuit.

Le soir arrive. Tout le monde mange. Le prince a bien remarqué à quel endroit du gâteau se trouve la bague. Quand on en est au gâteau, il coupe juste le morceau est la bague ; il le met dans sa bouche, et soudain jette un grand cri comme s'il s'étranglait. Tout le monde se lève ; on bouscule la table, la lampe s'éteint, les verres se brisent, c'est un tapage indescriptible. Et tous de demander au prince : « Mais, qu'est-ce que tu as? Mais, qu'est-ce que vous avez? » Il montre sa gorge. Sa mère lui dit : « Ouvre la gorge ! » Il ouvre la bouche ; la reine voit une bague au fond de sa gorge. Elle essaye de la retirer : ah !

ZISTOIRE PEAU-D ANE I2<y

dans trou sérire... Manman ! mo dire vous, li manque gagne éne faiblesse tellement li voir éne 2oli mamzelle. Ça lacase Peau d'âne. Li sacouye laporte ; Peau d'âne toné voir li : li entré. Zaute causé, causé, causé é é. Lhére pour aile dourmi garçon dire li : « Napas peir; napas dire man- man narien. Manman fine dire ous fére éne gâteau : l'hére ous a fére gâteau-là, zette ça bague qui dans mo lédoit làdans ; mo a fére semblant tranglé; lhére la zaffaire a vine sale, manman va bisoin envoyé casse docteir, mais nous a guetté. »

Peau d'âne fére gâteau ; li zette bague làdans ; gâteau couit.

A soir vini. Tout dimonde manzé. Garçon ti fine bien guetté à cote bague dans gâteau. Lhére li pour manzé, li coupe zisse morceau àcote éna bague ; li mette dans labouce, éne coup li largue éne guélé coma dire li fine tanguélé. Tout doumoune levé, sacou3^e latabe : lalampe teingné, verres cassé ; éne lapaze dans lacase là, mo dire vous ! Zaute tout dimande garçon : « Mais qui to gagné? Mais qui vous gagné? » Li monte so lagôrze. So manman dire li : « Ouvert lagôrze. » Li ouvert labouce ; so manman voir éne bague dans son lagôrze ; li saye tiré : aouah ! napas fouti ; li appelle tout mamzelles qui ti pour

126 HISTOIRE DE PEAU-d'ÂXE

ouah ! impossible ! Elle appelle toutes les demoi- selles qui sont pour retirer la bague : pas moyen. Peau d'âne, qui assiste à toute la scène, se dit en elle-même : tout à l'heure, nous verrons bien ! Voilà le roi qui prend peur. Si son fils allait mourir ! Il sent son cœur le quitter. Il en- voie un de ses soldats sonner de la trompette par toutes les rues. Et le soldat criait que si une jeune fille réussissait à tirer la bague de la gorge du prince, c'est elle que le prince épouserait.

C'est une procession, un défilé de jeunes filles qui fourrent et refourrent le doigt dans la bouche du prince; peine perdue, la bague est attachée au fond de la gorge. La reine commence à pleu- rer. Le prince essaye de parler et dit tout bas à sa mère : « Ah ! maman, comme je souffre ! Mais laisse Peau d'âne essayer ; peut-être elle réussira. » Peau d'âne essaye. Que croyez-vous? La bague est juste à son doigt 1 le doigt entre, et voilà la bague dehors. La reine ne sait quoi dire et reste interdite. Le prince tâte sa gorge et s'écrie : « Oui ! oui ! voilà ce qui s'appelle être soulagé! Certainement, c'est Peau d'âne que j'épouserai ! » La reine se fâche et s'emporte ; mais son fils lui dit : « Eh vous ! maman ! je dois tenir la promesse de papa ; papa, vous le savez, n'est pas un roi à dire blanc puis noir ! »

Tandis qu'ils se querellaient ainsi pour savoir

ZISTOIRE PEAU-D ANE I27

tiré : napas capabe. Peau d'âne guette tout ça là, li dire dans so léquér : ta Ihére nou a guetté. Avlà léroi peir ; pengare so Jpitit pour mort ! so léquer aile loin. Li envoyé éne son soldats sonne trom- pette dans tout laries. Soldat crié qui si éne mamzelle capave tire bague dans lagôze garçon léroi, ensembe li même garçon va marié.

Mamzelles vini, mamzelles vini, mamzelles vini, fourrefourre lédoigt ; napas moyen, bague tâcé dans lagôrze. Manman comence ploré. Lhére garçon saye éne ptit causé, li dire so manman : « Aïoh ! maman, côman mo souffert ! Mais lésse Peau d'âne sayé, quiquefois li a ca- pave. )) Peau d'âne sayé. Qui ous croire? Bague zisse dans so lédoit : heun!! bague dohors. So manman garçon léroi napas cône qui li a dire, li reste séc. Garçon tâtetâte son lagôrze, li dire : « Ça, oui, qui apélle soulazé! bien sîr 'mo va marié ensembe Peau d'âne ! » Lareine en colère ; li fére tapaze, mais garçon dire li : « Eh ous ! man- man, mo bisoin fére ça qui papa fine causé : papa napas éne léroi labouce, vous cône ! »

Côment zaute après laguerre pour cône sipasli

128 HISTOIRE DE PEAU-D ÂNE

si le prince épouserait ou n'épouserait pas, la marraine de Peau d'âne entre dans la salle à manger. Elle touche de sa baguette le haut de la tête de Peau d'âne, et voilà Peau d'âne une jolie princesse avec une robe couleur du soleil. La reine en danse de joie.

On fit une noce magnifique. Tout le pays fut invité. On mangea, on but, on dansa toute la nuit. J'entre pour demander un petit verre de liqueur: on lâche les chiens après moi, et je me sauve ici.

« Si Peau d'âne m'était conté J'y prendrais un plaisir extrême. » Oui, mais Peau d'âne mâtinée de Cendrillon ?

ZISTOIRE PEAU-DANE I29

va marié, sipas li napas marié, avlà marraine Peau d'âne rentré. Li néque tape éne coup so baguette làhaut latéte Peau d'âne : éne coup Peau d'âne vine zoli, ensame éne robe couleir soléye. Lareine dansé tellement li content.

Zaute donne éne mariaze papa ! ! Tout dou- moune ça paye vini, manzé, boire, dansé tout lanouite. Mo aile dimande zaute éne pti verre lali- queur ; zaute mette liciens av moi ; mo bisoin sauvé.

Le lecteur verra dans ce conte, mieux que dans tout autre peut-être, quels singuliers amalgames peuvent se produire dans la mémoire créole.

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XII HISTOIRE DE SABOUR

L y avait une fois, dans le pays de l'Inde, ] un riche marchand qui avait trois filles. ^,^-^i Un jour que le marchand était sur le point de partir pour aller chercher des marchan- dises dans un autre pays, il envoie une femme qui était à son service demander à ses trois filles quels cadeaux elles veulent qu'il leur rapporte à son retour. La fille aînée répond qu'elle veut un coUier de diamant; la seconde demande une robe de velours bleu ; quant à la troisième, comme elle lisait quand la servante vint lui faire la com- mission de son père, elle dit à la femme : « Sa- bour. « La femme croit que c'est le cadeau qu'elle a envie de se voir rapporter par son père, elle s'en va, et transmet au marchand les trois réponses. Le marchand est pressé, il part.

QjLiand le marchand eut terminé toutes ses

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XII ZISTOIRE SABOUR

_ I éna éne fois dans paye dans l'Inde éne &Jh^ rice marçand qui gagne trois filles. Ene zour, cornent ça marçand bisoin parti pour aile çace marçandises éne laute paye, 11 envoyé éne bibi qui so domestique dimande so trois mamzelles qui cadeau zaute voulé li amène pour zaute Ihère li va tourné. Premier fille dire li vlé éne colier diamant ; second fille dimande éne robe velours blei ; troisième fille, quand bibi vine faire comission so papa, té' après lire, li dire bibi : a Sabour. » Bibi croire ça même cadeau li envie so papa amène pour li, li allé, li rende tout trois laréponses ave mar- çand. Marçand pressé, li parti.

Quand marçand ^ne fini tout so zaffaires dans

132 HISTOIRE DE SABOUR

affaires dans le pays il était allé, il songea à s'en retourner. Il achète un collier de diamants pour sa fille aînée, une robe de velours bleu pour la seconde, mais pour la troisième il n'achète rien, ne sachant pas ce qu'elle désire. Tous ses ballots sont ficelés, le marchand monte sur son éléphant et lui dit : « Allons, partons ! » mais l'éléphant ne bouge pas. C'était la manière de faire de cet éléphant : quand son maître avait oublié quelque chose, il refusait de marcher que son maître ne se fût rappelé ce qu'il avait oublié. Le marchand s'interroge, cherche; à moins que ce ne soit le cadeau de sa troisième fille, il ne manque rien ! « Peut-être, se dit-il, que dans ce pays-ci il y a quelque chose du nom de Sabour ; il faut que je m'informe. » Il interroge une bonne femme qui passe ; la vieille lui répond : « Oui, je sais; le fils du roi se nomme Sabour. » Le marchand est interloqué : comment pourra-t-il rapporter ce cadeau-là à sa fille ! Mais que faire ? l'éléphant refuse de marcher : il faut bien essayer. Le marchand se rend au palais du roi ; il porte des présents magnifiques au prince Sabour, et demande à lui parler. Quand il est seul avec le prince, il lui raconte son fait. Sabour se met à rire de l'idée qu'il pourrait servir de cadeau à la fille du marchand, et lui demande en plaisantant si sa fille est vraiment jolie. Le marchand tire de sa

ZISTOIRE SABOUR 133

ça paye li fine allé là, li pense pour tourné ; li acète collier diamant pour so grand fille, li acète robe velours blei pour son second fille, mais pour so troisième fille li napas acète narien, li napas cône qui li envie. Tout paquets fini amarré, marçand monte làhaut so léléphant, li dire li : « Allons allé ! » mais léléphant napas bouzé. Ça même so manière ça léléphant : quand so maîte fine bliye quiqueçose, zamais li voulé marcé zisqu'à so maîte souvini ça qui li blié. Marçand maziné, maziné ; quand napas ca- deau so fille, narien manqué; li dire : « Quique- fois dans paye ici iéna éne quiqueçose qui appelle Sabour, faut mo cône. « Li dimande éne bonne- femme qui passé, bonnefemme dire li : « Si fait mo cône ; son fils léroi qui appelle Sabour. » Marçand tourdi : côment li a capave amène ça cadeau so ptit fille ! Mais qui a faire? lélé- phant napas vlé marcé, li blizé sayé.

Marçand aile lacase léroi, li amène bellebelle cadeau pour prince Sabour, li dimande pour cause ave li, Lhère li tout seil dans laçambe ave prince Sabour, li raconte li tout ça ; Sabour rié côment li pour servi cadeau ptit fille ça marçand là, et li dimande en badinant sembe marçand sipas so mamzelle bien zoli. Marçand tire por-

134 HISTOIRE DE SABOUR

poche le portrait de sa fille et le tend à Sabour. Sabour est stupéfait : jamais il n'a rien vu d'aussi charmant; le voilà amoureux, il est pris. Mais, sans rien laisser voir, il va prendre un éventail dans son armoire et dit au marchand : « Puisque vous ave;^ eu l'honnêteté de me faire de beaux présents, je veux en retour donner quelque chose à votre fille. Ayez la complaisance de lui remettre cet éventail, je suis sûr qu'il lui fera plaisir. Mais remettez-le-lui de la main à la main, et recom- mandez-lui bien d'attendre pour l'ouvrir qu'elle soit toute seule dans sa chambre. « Le marchand remercie le prince et sort du palais. Il remonte sur son éléphant, et cette fois l'éléphant se met en marche.

De retour dans sa maison, le marchand donne à l'aînée de ses filles son collier de diamant ; à la seconde, la robe de velours bleu ; il donne à la dernière l'éventail dans sa boîte et lui dit com- ment elle ne doit l'ouvrir que quand elle sera seule dans sa chambre. Le marchand s'en va. Lorsque la jeune fille est seule, elle ferme la porte de sa chambre, tire l'éventail de sa boîte et l'ouvre ; c'était un éventail magique : le prince Sabour paraît. Il se jette aux genoux de la jeune fille, il prend sa main, l'embrasse et lui dit : « Je suis venu pour vous épouser. » La jeune fille est tout heureuse, car le prince Sabour était joli

ZISTOIRE SABOUR 13$

trait son fille dans son poce, li donne Sabour, Sabour reste sec : zamais li voir éne zène fille zoli cornent ça, li tombe amouré, li maillé même. Mais li napas faire semblant narien ; li tire éne léventail dans so lormoire, li dire marçand : « A cause vous gagne l'honnête faire moi bellebelle cadeau, moi oussi mo voulé donne quiqueçose vous mamzelle ; gagne complaisance rémette ça léventail dans so lamain même, mo sîr li va content ; mais dire li pour li ouvert léventail là, faut li tout seil dans so laçambe. » Marçand dire merci, li sourti lacase léroi, li monte làhaut so léléphant ; ça fois léléphant allé même.

Lhére li fine arrive so lacase, marçand donne so grand fille so colier diamant, li donne so se- cond fille so robe velours blei, li donne so ptit fille léventail dans boîte, et li dire li doite ouvert léventail quand personne ave li dans so laçambe. Marçand allé. Lhère ptit fille tout seil, li frème laporte so laçambe, li tire léventail dans boîte, li ouvert li : léventail sorcier, avlà prince Sa- bour paraîte. Li tombe à zounoux divant zène fille, li prend so lamain, li embrassé, li dire li : « Mo fine vini pour marié ave vous. » Zène fille bien content à cause prince Sabour zoli garçon ; mais li éne zène fille bien élevé, li dire : « Di-

136 HISTOIRE DE SABOUR

garçon ; mais elle était bien élevée, elle répondit : « Demandez à papa. « Le père arrive, et voilà le mariage décidé.

Mais les deux aînées sont jalouses de voir que leur cadette devienne la femme d'un fils de roi, alors qu'elles n'ont pas encore trouvé de mari, bien qu'elles soient plus âgées toutes les deux. Elles imaginent une méchanceté. Elles lui disent: « Petite sœur, nous sommes bien heureuses ! Tu sais que c'est nous seules qui devons faire ta chambre ; ce sont toujours les soeurs de la mariée qui disposent le lit le jour du mariage. N'aie pas peur ; le lit sera fait de telle manière que tu seras contente. « En faisant le lit, ces deux pestes sèment du verre pilé à l'endroit doit se cou- cher Sabour. La cérémonie achevée, Sabour rentre dans sa chambre, se déshabille et se met au lit. Tout son corps est coupé par le verre pilé, son sang ruisselle. Il essaye de se lever, la force lui manque. Alors il dit à sa femme de lui apporter au plus vite son éventail. Il ferme l'éven- tail d'un coup, la femme regarde dans le lit, le lit est vide, Sabour n'est plus là.

La jeune femme pleure, gémit et attend son mari. Mais le mari ne revient pas. Six ou sept mois se passent. Un jour que la jeune femme lisait le journal, elle y voit écrite la nouvelle que le prince Sabour est bien malade dans son pays,

ZISTOIRE SABOUR I37

mande papa. » Papa vini, mariaze arranzé.

Mais grand seirs zaloux àcause zaute ptit seir pour marié ave éne fils léroi, quand zaute qui plis vie zaute napas encore fine trouve mari. Zaute mazine éne méçanceté. Zaute dire li : « Ptit seir, nous bien content ! to cône qui nous même qui doite faire to laçambe ; touzours seirs lama- riée qui arranze so lilit zour mariaze ; napas peir, nous napas va manque narien ; lilit va aranze éne magnère qui to va content. » Coment zaute arranze lilit, ça lagale fane fane plein bou- teilles cassé dans place àcote prince Sabour pour dourmi. Mariaze fini, Sabour rente dans laçambe (tire so linze), li monte dans lilit ; avlà tout so lécorps coupé coupé ave ça verre cassé ; disang coule tout partout. Li saye levé, li napas laforce. Alorse li dire so femme amène vitement so lé- ventail av li. Li fréme léventail éne coup. Femme guéte dans lilit, lilit vide, Sabour fine allé.

Zène femme ploré, ploré; li aspère so mari; mais mari napas tourné. Six, septe mois passé. Ene zour côment zène femme après lire la- gazette, li trouve nouvelle qui prince Sabour bien malade dans so paye, docteirs napas capave guéri

138 HISTOIRE DE SABOUR

les médecins ne peuvent le guérir ; son père a tant de chagrin qu'il s'engage à donner la moitié de son royaume à celui qui guérira son fils. La jeune femme cache la gazette, et ne dit rien à son père ni à ses soeurs.

Le soir, quand tout le monde dort dans la maison, elle s'habille comme un prêtre lascar, s'applique sur la figure une fausse barbe, ouvre tout doucement la porte, et se sauve pour aller rejoindre le prince Sabour dans son pays. Mais il est bien loin, ce pays ! il faudra endurer bien des misères pour y arriver. Elle marche, elle marche pendant près de trois mois. La ville n'est pas loin maintenant, dans deux jours le voyage sera terminé.

Comme la nuit venait, la jeune femme se sentit lasse. Elle s'arrêta pour dormir au pied d'un grand arbre. Au moment elle s'endormait, voilà qu'elle entend deux oiseaux causer dans les branches. Elle écoute ;' un des oiseaux disait à son compagnon : « Je viens de la ville, le prince Sabour est au plus mal. Il mourra, bien sûr, car les médecins ne savent pas quel traitement lui faire, et la médecine n'est pas difficile à trouver : si l'on frottait son corps avec un peu de la fiente que nous jetons au pied de l'arbre sur lequel nous dormons, il guérirait vite, cet onguent lui ferait rendre tout le verre pilé qui a pénétré dans

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li ; so papa si tant çagrin qui li engazé pour donne la moitié so paye doumounde qui va faire so garçon çava bien. Zène femme cadette la- gazette là, li napas dire narien so papa ave so seirs.

Asoir, Iheire tout doumounde après dourmi dans lacase, li habille coment éne prête lascar, li colle éne labarbe mardi gras dans so figuire, li ouvert laporte doucement doucement, li sauvé pour aile zoinde prince Sabour dans so paye. Mais paye loin même, va gagne lamisère pour arrivé. Li marcé, li marcé, li marcé approçant trois mois. Açthère laville napas loin, dans zours vo3'aze pour fini. Coment lanouite vini, zène femme fatigué; li arrête pour dourmi enbas ène grand pied zarbe. Someye comence vine ave li, avlà li tende zozos après causé dans bran- çaze, li coûté ; éne zozo dire ave so camrade : « Mo vine auport ; prince Sabour bien bien ma- lade même, bien sir li pour mort à cause docteirs napas coné qui médecine bisoin faire ave li ; et médecine napas difficile pour trouvé : quand frotte so lécorps ave morceau nous fimié qui nous zette enbas pied zarbe à côte nous dourmi, li pour guéri vitement même, fimié va faire li rende tout ça verre bouteye qui fine rente dans so lé- corps. » Zène femme content li fine tende ça, li dourmi. Lendimain grand bomatin zozo allé; li

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son corps. » La jeune femme est heureuse de ce qu'elle a entendu, et s'endort. Le lendemain, au point du jour, les oiseaux s'envolent. Elle remplit un petit pot de leur guano de la nuit, et s'en va.

Lorsque la jeune femme arrive à la ville, le deuil est partout ; on pleure dans les rues : le prince Sabour a passé une mauvaise nuit, les mé- decins s'attendent à le voir mourir d'un instant à l'autre, il n'y a plus d'espoir. La jeune fille court au palais du roi ; elle dit à la sentinelle qui est à la porte d'aller en toute hâte prévenir le roi qu'il y a un prêtre lascar portant une médecine qui va guérir le prince Sabour. Le roi accourt et lui dit : « Si tu sauves mon enfant, tout ce que tu me demanderas je te le donnerai ; mais, s'il meurt, je te couperai le cou. » La jeune femme lui répond : « Ce sont bien mes conditions ; mais il n'y a pas de temps à perdre, allons ! «

Quand ils entrèrent dans la chambre de Sabour et que la jeune femme aperçut son pauvre mari étendu sur son lit comme un cadavre, elle fut obhgée de s'asseoir pour ne pas tomber. Mais rappelant à elle son courage, elle s'approche du lit, tire son onguent de sa poche et en frictionne tout le corps de Sabour. Que croyez- vous? Voilà tout le verre pilé qui sort du corps de Sabour, et Sabour est guéri.

Le roi saute sur le prêtre lascar, il l'embrasse

ZISTOIRE SABOUR I4I

ramasse plein fîmié frais zaute fine ûiire pendant la nouite, li mette dans éne ptit pot, li allé.

Quand zène femme arrive en ville, li trouve tout dimounde çagrin, plore ploré dans laries : prince Sabour fine passe éne mauvaise lanouite, docteirs croire îalhère li pour mort, naplis éna çava ave li. Zène fille couri lacase léroi; li dire garde qui dans la porte dégazé même, aile dire léroi éna ène prête lascar qui amène ène méde- cine qui va guéri prince Sabour. Léroi vini, li dire li : « Qiiand to guéri mo zenfant, tout ça qui to dimande moi, mo va donné; mais quand li mort, mo coupe to licou. » Zène femme nèque dire li : « Napas létemps pour perdi, anons! »

Coment zaute rente laçambe Sabour et zène femme trouve so pauve mari allonze làhaut lilit côment ène doumounde mort, li blizé assise pour napas tombé ; mais li amarre so léqueir, li approce à côte lilit, li tire so lapommade dans so poce, li frotte frotte tout lécorps Sabour ave ça fimié zozo là. Qui vous croire? Avla tout verres bouteye sourti dans lécorps Sabour, Sabour guéri.

Léroi saute làhaut prête lascar là, li embrasse

142 HISTOIRE DE SABOUR

en pleurant et lui dit : « Demande-moi tout ce qu'il te plaira ! demande ! tu l'auras ! « Le prêtre lascar lui dit : « Je vais voir si vous êtes homme de parole : j'ai une fille, je veux que le prince Sabour l'épouse. Oui, certes, répond le roi, Sabour épousera ta fille, va la chercher. ;> Là- dessus, Sabour se met debout : « Ça, mon père, jamais ! jamais ! donnez au lascar tout ce qu'il voudra, mais que j'épouse sa fille, jamais ! ja- mais ! » Le vieux roi est interdit et ne sait quoi dire. Puis il se fâche et injurie Sabour. Le prêtre lascar fait semblant d'être furieux et dit à Sabour : « Si j'avais pu prévoir l'affront que vous deviez faire à ma fille, je vous aurais laissé mourir comme un chien ! Mais, parlez ! dites vos raisons ! Pourquoi refusez-vous d'épouser ma fille? Ma fille est plus jolie que vous! » Le roi se joint à lui ; tous deux le pressent : « Parlez ! parlez ! » Sabour prend la main de son père et lui dit : « Mon père, il faut me pardonner ! je ne puis me marier, puisque je suis marié déjà, et j'aime tant ma femme que je préférerais mourir que de la quitter pour en épouser une autre ! » Le roi lève ses deux mains au ciel, Sabour tombe assis sur le bord de son lit. Voilà le prêtre lascar qui enlève le turban de sa tête et la fausse barbe de sa figure et qui dit à demi-voix : « Sabour ! Sabour, re- garde-moi ! » Sabour relève la tête, le regarde,

ZISTOIRE SABOUR I43

li, li ploré : « Dimande moi ça qui to content ! dimandé, mo donné ! » Prête lascar dire li : « Mo pour trouvé si vous napas éne doumounde la- langues : mo gagne éne ptit fille, mo voulé qui prince Sabour marié ave li. » Léroi dire : « Bien sîr oui, Sabour va marié sembe vous mamzelle : aile çace li ! » Sabour éne coup lève làhaut so lipieds : « Ça, papa, zamais ! zamais ! donne las- car là tout ça qui li va content, mais pour mo marié ave so fille, zamais, zamais ! » Bonhomme léroi tourdi, li gaga. Avlà so colère levé, li zoure Sabour. Prête lascar oussi faire semblant li en colère, li dire Sabour : « Si mo va coné qui vous pour faire zafifront mo fille, mo va laisse vous mort côment éne licien. Mais causé ! dire vous raisons ! qui faire vous napas voulé marié ave mo fille ? mo fille plis zoli qui vous ! » Lèroi zoinde ave li, zaute de nèque dire Sabour : « Causé ! causé ! « Sabour prend lamain so papa, li dire li : « Papa, faut vous donne moi mo grâce : mo napas capave marié passe qui mo fine marié dézà, et mo femme mo si tant content li qui mo vaut mié mort qui quitte li pour prend éne laute madame ! » Bonhomme léroi lève so la- mains en lair, Sabour tombe assise dans bord son lilit. Avlà prête lascar tire éne coup capra qui là- haut so latête, li arrace labarbe dans so figure, li dire doucement, doucement : « Sabour, Sabour,

144 HISTOIRE DE SABOUR

se frotte les yeux et s'écrie : « Est-ce toi, ma femme? Est-ce toi? » Il ouvre ses bras, ils se tiennent embrassés et ils pleurent.

Le vieux roi est si joyeux qu'il donne un dîner, vous dis-je, mais un maître dîner, comme jamais on ne donna dîner depuis que les rois donnent des dîners. Au dessert, je veux mettre dans ma poche une tranche de gâteau pour mes enfants; on m'empoigne, on me traîne dans la cour, on m'allonge un coup de pied, mon ami ! ! je tombe ici.

L'histoire nous vient de l'Inde. Aussi y a-t-il là-dedans plus de poésie, plus de tendresse émue qu'on est exposé à en rencon- trer dans la plupart des morceaux de ce recueil. Mais le conte s'est dûment fait naturaliser Mauricien, et nous sommes fondé à le reconnaître comme un de nos contes populaires, puisqu'il nous

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ZISTOIRE SABOUR 145

guette moi ! » Sabour lève so latête, H guette li, li frotte so liziés, li crié : « Toi ça, mo femme ! toi ça ! » li ouvert so lébras, zaute embrassé, ploré.

Bonhomme léroi si tant content qui li donne éne diné, mo dire vous ! mais éne papa dîné co- rnent zamais donne diné dipis lérois donne diné. Lhère dessert vini, mo vlé mette morceau gâteau dans mo poce pour mo zenfants ; zaute pèse moi, zaute hisse moi dans lacour zaute flanque moi éne coup de pied, manami!! mo tombe ici.

en est parvenu trois versions de diverse provenance. Entre ces versions, du reste, les différences sont trop légères pour qu'il y ait intérêt à les donner ici, et le dénoûment est partout le même.

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XIII HISTOIRE DE PETIT JEAN

L y avait une demoiselle qui n'avait jamais voulu se marier. Il y avait un monsieur qui portait une plaque d'or au bas des reins pour cacher sa queue. Un jour il vint voir la demoiselle dans un superbe carrosse. La mère de la jeune fille lui demanda : « Qu'en dis-tu? ma tîUe." Eh bien! c'est avec lui seul que je veuK me marier. » On fit les noces et les mariés partirent.

Petit Jean voulut suivre sa sœur ; sa sœur lui dit : « Pourquoi veux-tu me suivre? Est-ce un galeux comme toi qui montera dans ma voi- ture? » Le nouveau marié, qui était un loup, dit à sa femme : « Laissez donc venir Petit Jean. »

Quand on fut arrivé à la maison du loup, on fit à dîner pour Madame; Monsieur alla dehors rejoindre ses amis.

XIII ZISTOIRE PTIT ZEAN

_ I ^na éne Mamzelle qui zamais vlé MM "larié. Ti éna éne Msié qui gagne éne ^^^i plaque lor en bas lérein pour cacié so laquée. Li vine voir ça mamzelle dans eue belbel carrosse. Maman ça fille dire assame li : « Qui to dire, ma fille ? Eh ben ! av li même mo vlé marié. » Zaute faire mariaze ; zaute allé.

Ptit Zean voulé sivré so seir ; so seir dire li : « Qui faire to vlé sivré moi ? éne gale côment toi qui va vine dans mo caléce ! » So beau-frère qui loulou dire : « Laisse ptit Zean vini, donc ! »

Arrivé dans lacase loulou, faire manzé pour Madame; Msié aile dohors sambe so camrades.

148 HISTOIRE DE PETIT JEAN

Tous les soirs les amis venaient et disaient : <.( Mangeons ta femme! mangeons ta femme! Laissez-la engraisser ! laissez-la engraisser ! » Petit Jean entendait tout leur tapage ; la gale l'empê- chait de dormir et il passait les nuits à se gratter.

Un jour il dit à sa sœur : « Mais, ma sœur, avec qui vous êtes-vous mariée là? Avec un loup qui vous mangera ! » La femme répondit : « Eh toi I comment oses-tu parler ainsi ? » Alors Petit Jean lui dit : « Laisse-moi attacher une ficelle au bout de ton pied. Quand les loups danseront, je tirerai dessus, et tu écouteras. )>

Le soir, les loups viennent danser. Petit Jean tire sur la ficelle. Madame s'assied et elle entend : « Mangeons-la ! mangeons-la ! Laissez-la en- graisser! laissez-la engraisser! » Madame eut grand peur.

Le lendemain elle dit : « Ah ! mon frère ! com- ment ferai-je pour retourner chez maman? » Petit Jean lui répondit : « Tu m'as appelé galeux ! moi, je m'en vais chez nous; pour toi, débrouille- toi. Ah ! mon frère ! ne me laisse pas ici ! emmène-moi à la maison ! »

Voilà Petit Jean qui fait un panier. Le panier fini, il dit à son beau-frère : « Amusons-nous ! faisons un petit jeu. Mets dans le panier toutes sortes de bonnes choses : de bon manger, de bon poulet, de bon pain, de bon boire, de bon vin,

ZISTOIRE PTIT ZEAN I49

Tout Icsoirs so camrades vini ; zaute dire : « Anons manze Madame! Anons manze Ma- dame ! Laisse li vine gros ! laisse li vine gros! » Prit Zean tende tapaze; li napas dourmi, li néque gratte lagale tout lanouite.

Ene zour li dire av so seir : « Mais, mo seir, av qui ous fine marié ! av loulou qui pour manze vous. » So seir dire li : « Eh toi ! cornent to ca- pabe cause come ça ! » Alorse Ptit Zean dire : « Laisse-moi amarre éne ptit lacorde dans ton boute lipied ; quand loulou va dansé, mo va hisse ptit lacorde, Ihére to va tende. »

A soir loulous vine dansé. Ptit Zean hisse la- corde. Madam.e sise, li tende : « Anons manze li! anons manze li! Laisse li vine gras! laisse li vine gras ! » Madame peir.

Lendimain li dire : « Ah ! mon frère ! côment mo va faire pour tourne lacase maman? » Ptit Zean réponde li : « To dire moi éne gale ! moi mo aile lacase, arranze toi. Ah! mon frère! napas quitte moi ici, amène moi lacase ! »

Alà Ptit Zean faire éne panier. Lhére panier fine faire, li dire av son beau-frère : « Anons amizé ! amons faire éne ptit badinaze ! Mette dans panier tout sorte bon quiqueçoses : bon manzé, bon volaille, bon dipain, bon boire, bon divin,

150 HISTOIRE DE PETIT JEAN

de bonne liqueur, avec des couverts, de l'or, de l'argent, tout ce qu'il y a dans la maison. » Le loup aimait à rire : il remplit le panier. Petit Jean dit au loup : « Entre dans le panier avec ma sœur. )) Le loup entre et Petit Jean se met à chanter : « Monte, panier ! Va chez maman ! Va chez papa! » Le panier monte. Rendu en l'air le loup a peur et crie : « Petit Jean ! j'ai le vertige ! fais descendre le panier ! » Petit Jean, qui était resté en bas tenait le bout d'une corde attachée au panier. Il tire dessus et le panier descend. Puis il dit : « A mon tour d'aller me promener. » Il entre dans le panier près de sa sœur, donne au loup à tenir le bout de la corde et chante : « Monte panier! monte panier! va chez maman! va chez papa ! « Le panier monte. Arrivé là- haut. Petit Jean coupe la corde. Alors le loup de crier : « Descends ! descends ! donne-moi ma femme! « Mais Petit Jean s'en va.

Le loup les poursuit. Il court, il est furieux : sa queue sort. Il était tout près de chez sa belle- mère quand il s'en aperçoit ; il a honte, et re- tourne chez lui pour mettre sa queue en ordre sous sa plaque d'or.

Petit Jean est arrivé et raconte toute l'histoire. Le père de la jeune femme leur dit : « Venez, mes enfants ; quand il arrivera tout à l'heure, je l'arrangerai! »

ZISTOIRE PTIT ZEAN 15I

bon laliqueir, sembe couverts, lor, larzent, tout ça qui éna dans lacase. » Loulou content rié, li mété. Ptit Zean dire loulou : « Rente dans panier vous av mo seir. » Loulou rentré. Lhére Ptit Zean çanté : cf Monté, pagnier ! monté, pa- gnier! Allé manman ! allé papa! « Panier monté. Loulou fine arrive en lair ; loulou peir, li dire : a Ptit Zean, mo latête tourdi : faire dicende pa- nier ! » Ptit Zean fine reste en bas, li ti tine éne lacorde amarré av ça panier là. Ptit Zean hisse lacorde, panier dicendé. Lhére Ptit Zean dire : « Mon tour aile promené. » Ptit Zean rente dans panier av se seir, li donne boute la- corde dans lamain loulou, li canté : « Monté, pagnier ! monté pagnier ! allé manman ! allé papa! )) Panier monté. Arrive en haut Ptit Zean coupe lacorde. Lhére loulou crié : « Dicendé, dicendé ! donne mo madame ! » Ptit Zean allé même.

Loulou sivré ; li galpé, li en colère so laquée sourti. Quand li fine arrive proce lacase so belle- mère, li trouve ça, li honte, li tourne so lacase pour arranze laquée en bas plaque lor.

Ptit Zean rentré ; li raconte tout zistoire. Papa ça fille dire : « Vine ici, mes zenfants ; quand li va vini tàlhére, mo va arranze li ! »

152 HISTOIRE DE PETIT JEAN

On dispose une petite case en paille. Le loup arrive et demande : « Mais, est-ce que Petit Jean n'est pas venu ici avec ma femme? » Le père ré- pond : « Mais non ! pas encore ; du reste, vous pouvez les attendre un peu. 'Entrez dans cette case : il y a une petite chambre pour vous. Faites comme vous voudrez. » Le loup est fatigue. Il entre, se jette sur le lit, s'endort et ronfle. Alors on met le feu à la case. La tête du loup fait « banme ! »

Le loup mon, ils prennent tout ce qu'il y avait dans le panier.

ZISTOIRE PTIT ZEAN I53

Zaute arranze éne ptit lacase en paille. Loulou arrivé, li dire : « Mais Ptit Zean pas fine vine ici av mo femme? » Papa dire li : « Non, pas encore ; mais vous capav aspère zaute morceau ; rente dans lacase, alà éne ptit laçambe pour vous, faire ça qui ous content. » Loulou fatigué ; li rentré, li monte làhaut lilit, li dourmi, li ronflé. Lhére zaute mette difé dans lacase, latête loulou faire banme !

Loulou mort, zaute gagne tout ça qui dans panier.

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XIV HISTOIRE DU LOUP

Q.UI VOULAIT BRULER SA FEMME

^L y avait une fois une demoiselle qui de- vait se marier avec un monsieur très riche. Le frère de la jeune fille était un garçon malingre, laid comme un pou ; il louchait, il avait la gale, il avait les jambes torses, il avait sur le dos une bosse énorme; mais c'était un malin chien, vous dis-je, une fine lame. Au mo- ment où l'on part pour l'église, il tire sa sœur par sa robe et lui dit : « Ma sœur, n'épouse pas cet homme-là : c'est un sorcier. » La jeune fille lui répond tout en colère : « Eh toi, galeux ! veux-tu bien lâcher ma robe ! » On part, le mariage se fait.

Le frère suivit la sœur chez son mari ; mais on ne veut pas lui donner une chambre dans la mai-

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XIV ZISTOIRE LOULOU

QUI VOULÉ BOURLE SO FEMME

tr^-rryi ena ene fois ene mamzelle qui te pour Mi^ marie av ene missie rice rice même. '^s^\ So frère ça mamzelle éne faye garçon, vilain coment si pas, cave louce, plein lagale, lazambe torte, gros gros bosse dans lédos, mais malinbougue, mo dire vous, couteau même. Côment zaute pour aile léglise, li hisse hisse robe so seir, li dire li : « Mo seir, napas marié jça doumoune là, éne sourcier ça! « Mamzelle en colère, li dire li : « Et toi, lagale; to vlé largue mon robe! » Zaute allé, zaute marié.

Ça garçon sivré son seir lacase son mari; mais zaute napas voulé donne li éne laçambe dans

156 HISTOIRE DU LOUP

son de peur de la gale, et on le fait coucher à la cuisine.

Quelque temps après, un jour que son mari changeait de linge, la jeune femme le regarde et demeure interdite : son mari avait une longue longue queue velue comme la queue d'une maque malgache. Elle lui demande ce que c'est : « Rien du tout, dit le mari, c'est un présent de ma mar- raine. » La femme a peur. Le soir, quand ils sont couchés, le mari sort du lit, ouvre la porte sans faire de bruit, et va dans la cour.

Le lendemain matin, la femme va causer à la cuisine avec son frère, et son frère lui dit : « Ton mari est un sorcier, toutes les nuits il fait le sabbat avec ses amis. Ce soir, si tu veux, je t'at- tacherai au bout du pied un long fil; quand ils commenceront leurs pratiques je tirerai sur le fil et tu verras. «

Au coup de minuit, la femme sent qu'on tire le fil ; elle se lève et regarde par le trou de serrure. Au milieu de la cour il y avait un grand feu. Son mari et huit autres loups, ses amis, étaient assis autour. Voilà un des loups qui tire du feu un charbon ardent, et le met à part ; un second loup prend un autre charbon et le met avec le premier, et tous les loups font la même chose. Quand tous les charbons forment un tas, un des loups dit au mari : « Il faut brûler

ZISTOIRE LOULOU I57

grand case, pengare lagale, zaute mette li dourmi lacousine.

Morceau létemps passé. Ene zour, cornent so mari après çanzé, zéne femme guette li, li saisi : so mari iéna éne longue longue laquée (couvert poil) côment éne laquée maque malgace. Li dimande li qui çaça, mari dire li : « Narien ; mo marraine qui donne moi ça. « Femme peir. A soir, côment zaute après dourmi dans lilit, mari levé, ouvert laporte doucement, dou- cement, li sourti dans lacour.

Lendimain bomatin li aile cause lacousine av son frère, son frère dire li : « To mari éne sour- cier, tout lanouite li faire diabre av so camrades. A soir, quand to voulé, mo va amarre éne longue difil dans ton boute lipied ; Ihère zaute va com- mence faire zaute sourcier mo va hisse difil là, to va trouve zaute. » Côment minouite sonne dans pendile, femme senti difil tire tire son lédoigt li- pied ; li levé, li guette dans trou serrire. Dans milié lacour ti éna éne grand difé ; son mari same so camrades, houite loulous, assise à cote ça difé là. Avlà éne loulou tire éne çarbon dans difé, li mette av çarbon son camrade ; zaute tout faire comme ça. Lhére tout ça carbons en tas, éne loulou dire mari ça femme : « Faut bourle to femme ! » Ségond loulou dire : « Faut bourle to femme ! » Tous loulous crié : « Faut bourle to

158 HISTOIRE DU LOUP

ta femme! » Et tous les loups de crier : « Il faut brûler ta femme ! il faut brûler ta femme ! » La malheureuse, derrière la porte, est sur le point de s'évanouir, tant elle a peur. Le mari répond aux autres loups : « Attendez ! dans trois jours. »

Le lendemain de grand matin au chant du coq, la femme va à la cuisine. Elle raconte à son frère ce qu'elle a vu et lui dit en pleurant : « Mon frère, mon bon petit frère, sauve-moi ! « Son frère répond : « Écoute : il faut que nous retour- nions chez nous. Dis à ton mari que papa et maman doivent donner un grand bal demain soir, et qu'il faut que nous y allions; tu ajouteras que lui et tous ses amis sont invités également. Le loup est tout joyeux. Il dit à sa femme d'aller devant avec son frère, que lui et ses amis arrive- ront au coucher du soleil.

Une fois rendue chez sa mère, la jeune femme fond en larmes et raconte à son père et à sa mère quelle espèce de mari elle a épousé. Son père la console et lui dit : « Laisse-les venir ! ils verront comment je les arrangerai! «

Le loup arrive avec ses amis. Le bal commence, et tous dansent tant et tant qu'ils n'en peuvent plus. Quand l'heure arrive d'aller se coucher, la femme du loup lui dit : « Je vais prendre la moitié du ht de ma petite sœur. Papa a fait pré- parer un pavillon pour vous et vos amis ; on a

ZISTOIRE LOULOU 1)9

femme ! faut bourle to femme ! » Malhéreise derrière laporte manque vine faibe, si tant li gagne peir. So mari dire zaute : « Aspéré : dans trois zours ! »

Lendimain grand bomatin coq çanté, femme aile lacousine, li raconte son frère ça qui li fine trouvé, li ploré, li dire : « Mon frère, mon bon ptit frère, sauve mon lavie ! » Son frère dire li : «. Acouté : faut nous tourne nous lacase ; dire to mari comme ça qui papa av manman pour donne grand grand bal dimain asoir, et qui nous bisoin allé ; dire li qui li oussi li doite vini sembe tout son camrades. » Loulou content, li dire so femme aile divant av son frère, li same camrades zaute va vini soleil coucé.

Lhère zaute fine arrive lacase manman, pauve femme ploré, li raconte son papa av so maman qui zespèce mari li fine gagné. Papa console li, dire li : « Laisse zaute vini, zaute va trouvé qui magnière mo pour arranze zaute. «

Loulou sembe so camrades vini. Bal com- mencé; zàute tout dansé, dansé zisqu'à lassé. Lhère pour aile dourmi, femme loulou dire li : (( Mo pour aile dourmi lilit mo ptit seir, papa fine arranze éne pavion pour vous same vous camrades ; fine mette moustiquaires dans lilits.

l6o HISTOIRE DU LOUP

mis des moustiquaires aux lits de peur des mous- tiques, on a mis de l'huile de pétrole de peur des punaises ; allez dormir, demain matin je vous porterai à tous votre café. »

Tous les loups vont se coucher ; le sommeil cloue leurs paupières. Le pavillon était partout enduit d'huile de pétrole, et sous chaque